Les minorités chrétiennes de Turquie, challenge d'une modernité plurielle

By Philippe Perchoc | 30 December 2006

To quote this document: Philippe Perchoc, “Les minorités chrétiennes de Turquie, challenge d'une modernité plurielle”, Nouvelle Europe [en ligne], Saturday 30 December 2006, http://www.nouvelle-europe.eu/node/80, displayed on 30 May 2017

443px-meister_der_predigten_des_mnchs_johannes_kokkinobaphos_002Alors que la question de l’entrée de la Turquie dans l’Union Européenne déchire les opinions publiques et la classe politique européenne, la visite du Pape en Turquie fin novembre a jeté un coup de projecteur sur des communautés millénaires mais méconnues. 

Le respect des droits de l’homme est au cœur des débats autour de l'adhésion turque. L’analyse de l’ensemble de cette question est bien sûr inenvisageable à notre niveau, c’est pourquoi nous avons décidé de nous focaliser sur un aspect des droits de l’homme beaucoup moins médiatisé que le conflit kurde : le respect de la liberté de religion.

En Turquie, la protection des droits des minorités religieuses se fait sur la base de deux (peut être trois un jour prochain) traités internationaux : le traité de Lausanne (en) de 1923 (mettant fin à la première guerre mondiale et à la guerre gréco-turque qui la suivit) et « la convention de sauvegarde de droits de l’homme et des libertés fondamentales » du Conseil de l’Europe (1950). Le premier de ces traités n’est généralement pas respecté et quand il l’est, seulement de manière biaisée. Le second est un peu plus appliqué, mais pas suffisamment selon le Conseil de l’Europe qui a lancé, de 1998 à 2001, une « procédure de suivi » pour obliger la Turquie à mieux respecter ses engagements. De plus, la convention du Conseil de l’Europe est presque intégralement reprise dans la « Charte des Droits Fondamentaux » de l’Union Européenne.

Ces manquements qui suscitent nombre de condamnations sont explicables au regard de l’histoire ottomane et turque mais pas pour autant justifiables.

Le système ottoman de gestion des particularismes religieux a fait à la fois sa force et sa faiblesse. En effet, conformément à la tradition islamique, les chrétiens et les juifs de l’Empire avaient le statut de « dhimmi ». Dans les faits, ils devaient payer des impôts supplémentaires, se voyaient refuser l’accès à de nombreux emplois publics et se firent parfois persécuter durement. Mais ce statut inégalitaire fit aussi la fortune de communautés religieuses souvent parties prenantes du système de gouvernement.
Trois minorités religieuses étaient officiellement reconnues par l’Empire : les Grecs Orthodoxes (la minorité la plus nombreuse et la plus ancienne, héritage de l’Empire byzantin), les Arméniens (que les Ottomans avaient utilisés contre les byzantins au moment de la conquête) et les Juifs. Ces minorités étaient à l’origine purement religieuses et leurs représentants, accrédités auprès du sultan, d’influents chefs spirituels.

Pourtant les tendances dans l’Orthodoxie à la constitution d’églises nationales ont précipité le système dans l’impasse. En effet, les Grecs Orthodoxes étaient principalement des Grecs (qui dominaient et hellénisaient les autres églises des Balkans avec la bénédiction des Ottomans : églises Bulgares, Roumaines, Serbes…), et les Arméniens, des Arméniens. Mais d’autres communautés non reconnues suivirent la même tendance, comme les Maronites du Liban ou les Coptes d’Egypte. La constitution d’éthno-religions fut exacerbé par les Puissances européennes : les Russes soutenaient les Bulgares, les Anglais, les Grecs et les Français, les Maronites entre autres.

Malgré les tentatives de la fin du 19ème siècle de susciter la naissance d’un sentiment « d’Ottomanisme » dans l’ensemble des provinces, ces forces religieuses centrifuges furent en partie à l’origine des mouvements de libérations nationales qui chassèrent les Ottomans d’Europe. Le sultan tenta alors de rassembler les Ottomans d’Orient sous la bannière de l’Islam, alors que le nombre de chrétiens avait beaucoup baissé dans un empire recentré à l’Est. Il n’y parvint pas. L’insistance du sultan sur son titre de Calife, inusité pendant des décennies, ne suscita pas l’adhésion espérée. Pire, les Arabes, qui connaissaient depuis la fin du 19ème siècle une véritable renaissance, se montrèrent de plus en plus hostiles à Istanbul, soutenus en cela par les Anglais. Cette renaissance, le fait tant d’intellectuels musulmans que Chrétiens, insistait sur les réussites de la civilisation arabe et à la recréation d’un « royaume arabe » accompagné parfois du retour du Califat à la Mecque.

Les Turcs voulurent alors recentrer un empire de plus en plus moribond sur un élément turc dominant les Arabes. La « révolution Jeunes Turcs » de 1907, mis alors au pouvoir un groupe persuadé de la supériorité turque qui essaya de réprimer une opposition arabe de plus en plus incontrôlable. Mustafa Kémal, proche de ce mouvement n’y participa cependant pas pleinement.
Il ne suffit alors que d’une étincelle pour que les Anglais poussent les Arabes à la révolte contre le sultan en 1916. Les Anglais prirent alors pied en Orient et obligèrent, aidés de leurs alliés arabes et français, les Ottomans à la capitulation de Moudros en 1918. L’empire fut alors partagé entre les vainqueurs au traité de Sèvres en 1920.

Mustafa Kemal et un certain nombre d’officiers refusèrent cet état de fait et repoussèrent l’attaque grecque et alliée en Anatolie en suscitant un véritable mouvement de défense nationale. La Grande Assemblée Nationale d’Ankara entérina le leadership de Kemal qui sorti auréolé de cette guerre et qui obligea les vainqueurs de la Première Guerre Mondiale à la reconnaissance du nouvel Etat turc en 1923 à Lausanne.

La Turquie moderne, forgée par une poignée de militaires fidèles à certains des idéaux « Jeunes Turcs », tourna résolument le dos à tout ce qui avait fait l’Empire Ottoman. Officiellement, la Turquie d’après 1923 est composée d’une seule ethnie : les Turcs (ce qu’accréditèrent des échanges de populations avec l’Europe balkanique sur de contestables critères religieux). La langue nationale est le turc, dépouillé de tout son vocabulaire arabe et persan hérité de l’Empire et même de son alphabet arabe pour adopter l’alphabet latin. Imaginons un instant, comme le montrent de nombreuses photos de propagandes, Mustafa Kemal descendu dans la rue et éduquant les turcs au nouvel alphabet devant un grand tableau noir.

Il resta pourtant un certain nombre de populations « allogènes », surtout dans la région d’Istanbul. Elles furent protégées comme nous l’avons évoqué par le traité de Lausanne. Pourtant, ce traité ne fut appliqué que de manière partielle, les nouvelles autorités turques restreignant sa portée. Les "minorités non musulmanes" furent traitées comme les pions des anciennes puissances européennes qui avaient mis l’Empire Ottoman à genoux en les utilisant. La Turquie a refusé d’utiliser la résonance internationale que lui auraient donnée les grands chefs religieux d’Istanbul (Patriarche Oecuménique de Constantinople, le plus grand chef religieux orthodoxe; le Patriarche Arménien et le Calife, le chef de tous les musulmans du monde, supprimé en 1923 et jamais rétabli).

Les minorités chrétiennes et juives furent maltraitées, tout autant que les minorités musulmanes (comme les Alévis ou les Yezidis). Il ne faut pas oublier que 5 à 20 millions d’Alévis vivent en Turquie, en marge de l’Islam sunnite. Ils n’ont aucune existence légale. Tous les musulmans subissent leur part de contraintes d’une laïcité militante dans un pays que l’on présente souvent comme islamique. Pourtant, aucune trace de la loi coranique dans le droit turc : interdiction du voile dans les écoles et même dans les universités (ce n’est pas le cas en France) ainsi que dans toutes les manifestations publiques, interdiction du port de l’habit religieux dans la rue par exemple. Aujourd’hui, l’armée reste le principal vecteur de la laïcité kémaliste. Elle a beaucoup œuvré au maintien du statu quo lors de plusieurs putschs. Elle a toujours tenté de contrecarrer l’apparition de partis politiques musulmans.

Il faut revenir un instant sur la laïcité à la Turque. On l’a beaucoup comparée à tord à la laïcité française. Pourtant, ces conceptions sont en réalité bien différentes. Dans la laïcité républicaine française, la religion relève de la sphère privée, pourtant, elles s’expriment toutes librement. L’Etat n’en finance aucune et n’intervient pas dans leur organisation. Il fait respecter les droits de l’Homme. En Turquie, l’Etat encadre les religions. L’Islam sunnite n’est pas une religion officielle, pourtant presque toutes les mosquées de Turquie appartiennent à l’Etat. Elles sont desservies par des imams fonctionnaires, formés, payés et contrôlés par le Ministère des Affaires Religieuses. Ils doivent envoyer la copie de leur prêche du vendredi toutes les semaines au ministère. L’enseignement républicain comprend des cours où les principes de l’Islam sunnite sont dispensés par ces fonctionnaires (même si les élèves peuvent se faire dispenser sous certaines conditions). Le fait que la religion des citoyens soit inscrite sur leurs cartes d’identité finit d’illustrer le contrôle des religions par l’Etat. Ainsi, l’Etat turc espère endiguer une montée toujours crainte des extrémismes religieux mais aussi de certaines revendications religieuses qui seraient le prélude à des revendications nationales ou à des ingérences.

Pour s’exercer plus ou moins librement, les religions doivent être « reconnues » (en tout, quatre religions sont reconnues : grecs orthodoxes, arméniens et juifs, tous les autres citoyens sont officiellement musulmans sunnites).
Les minorités non musulmanes reconnues peuvent tenir des écoles très réglementées (où les chefs d’établissements sont secondés par des fonctionnaires musulmans qui ont droit de veto sur toutes les décisions) et ils sont dispensés de l’enseignement sunnite dans les écoles publiques. Néanmoins leur enseignement doit se faire en turc selon les manuels turcs et leur religion peut difficilement s’exprimer dans ces écoles parce que les religieux n’ont pas le droit d’y enseigner.
Ces religieux ne peuvent d’ailleurs pas être formés en Turquie. Les séminaires grecs orthodoxes et arméniens sont fermés depuis 1971. Ils doivent donc se former à l’étranger (ce qui coûte une fortune) et revenir exercer en Turquie, puisque les religieux non turcs ont de gros problèmes de visas. De plus, les hiérarques doivent êtres turcs et exercer leurs ministères en Turquie. Les Patriarches doivent être turcs, nés en Turquie et élus par des Turcs exerçant en Turquie (mais formés, comme nous l’avons dit, hors de Turquie).
Pour ajouter à ces discriminations, leur droit de propriété est très strictement réglementé. Pour ne pas entrer dans les détails, les églises n’ont pas de personnalité juridique et leurs biens courent toujours le risque d’une confiscation.

Les autres religions non reconnues (bahaïs, alevis, syriaques, maronites, catholique, protestante etc) et les nouveaux mouvements religieux (témoins de Jéhovah par exemple) n’ont aucune existence légale, pas de personnalité juridique et peu d’accès à la propriété. Leurs enfants doivent assister aux cours de religions sunnites et ces communautés ne peuvent pas tenir d’écoles.

De plus, des discriminations de types nationaux se superposent aux discriminations religieuses : les enfants de grecs ne peuvent fréquenter les écoles de la minorité religieuse grecque et les enfants d’arméniens les écoles religieuses arméniennes. En effet, il faut rappeler que les églises orthodoxes sont souvent nationales (grecques, arméniennes, bulgares, russes etc), mais pourtant leurs fidèles ne sont pas tous membres de ces communautés nationales : ainsi des égyptiens peuvent très bien être grecs orthodoxes et n’utiliser le grec que pour leur liturgie sans jamais avoir eu aucun lien avec la Grèce contemporaine. C’est pour cela qu’il faut, à mon sens, parler « d’ethno-religiosités », ces églises ont eu des bases nationales à la fin de l’antiquité et au moyen age, bases que l’histoire a bousculé et qu’elles dépassent aujourd’hui. Pourtant, dans le cadre des nationalismes modernes, ces attachements historiques ont été rappelés et revendiqués comme un des ciments de ces ethnies.
Ainsi, un turc de religion grec orthodoxe peut envoyer ses enfants dans une école de cette minorité alors qu’un citoyen grec de Turquie ne le peut souvent pas.

Malgré de récents progrès dans de l’expression des religions en Turquie, la situation reste préoccupante comme le soulignent les principaux responsables religieux. Les minorités appèlent à une intégration dans l’Union Européenne qui permettrait une meilleure protection de leurs droits et supplient les pays membres de faire pression sur le gouvernement turc pour améliorer leur traitement.

Il faut donc noter que la question des droits de l’homme, ceux des kurdes et ceux des minorités religieuses, est au centre des négociations d’adhésion et que l’Union devra être attentive à l’exercice effectif de la liberté de culte en Turquie, qu’une tradition de laïcité militante ne doit pas entraver. Il faut reconnaitre que de nombreux progrès ont été fait sur plan législatifs mais qu'ils peinent parfois à trouver des réalisations concrètes sur le terrain.

La laïcité turque a sûrement été un véritable gage de modernité à une époque donnée mais elle doit aujourd’hui pouvoir s’adapter aux réalités actuelles et aux droits de l’homme dans le projet de création d’une véritable « démocratie musulmane » avec l'aide des Européens. Il faut souligner que la Turquie n'est pas le seul pays européen à faire face au défi d'une société plurielle. En ce sens, en France aussi, les débats sur la diversité sont au coeur de la définition d'une nouvelle modernité.

 

Pour aller plus loin

Sur Nouvelle Europe

Sur Internet

  • Une carte de la Turquie en 1923 (sur atlas-historique)
  • Le Monde: Turquie, le silence des Chrétiens (27.11.2006)
  • Pour des débats sur la Turquie, turquieeuropéenne

 

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