En Roumanie, la révolution (culturelle) commence avec Roșia Montană

Par Diana Popp | 20 octobre 2013

Pour citer cet article : Diana Popp, “En Roumanie, la révolution (culturelle) commence avec Roșia Montană”, Nouvelle Europe [en ligne], Dimanche 20 octobre 2013, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1748, consulté le 25 juin 2017

Cet automne n’est pas comme les autres pour la Roumanie. C’est l’automne de la démocratie participative et des manifestations, qui commencent à porter leurs fruits. Ces événements sont à la hauteur du « printemps arabe » et de « l’été turc ». D'abord limitées, les protestations se sont étendues dans l’ensemble du pays et parmi la diaspora roumaine. Face à ce réveil démocratique, « l’automne roumain » représente-t-il le réveil d’une génération qui a redécouvert la solidarité ? 

Le peuple veut la démocratie et le respect de l'environnement

Roșia Montană est une localité pittoresque dans la province historique de Transylvanie, qui fait actuellement l'objet d'un projet d'exploitation au cyanure à ciel ouvert. On estime que l'utilisation de 40 tonnes de cyanure par jour permettrait d'extraire quelques 300 tonnes d'or et 1600 tonnes d'argent. Ce projet suppose l'anéantissement du patrimoine historique et naturel sur une aire de 42,82 km² et la délocalisation de 974 familles. L’Académie Roumaine, L’Académie des Sciences Économiques de Bucarest, L’Ordre des Architectes et de nombreuses autres institutions et organisations s’opposent au projet et rejettent le fait qu'il soit d’« intérêt national », selon la formule employée par le gouvernement dans son projet de loi permettant l'exploitation, présenté au Parlement en août 2013 et que les députés doivent maintenant approuver.

En réaction à ce projet, la population roumaine et sa diaspora ont lancé « l’automne roumain », un mouvement de grande ampleur qui a commencé dans la capitale Bucarest et s’est étendu de New York à Zanzibar dans l’espoir de sauver le village de Roșia Montană. La société civile, en particulier les jeunes, manifeste et demande la démission du gouvernement, ainsi que l'inscription du site au patrimoine de l'UNESCO. La presse et les télévisions roumaines, dont les liens avec le pouvoir sont parfois mis en cause, ont essayé de minorer le nombre des participants et l’importance des manifestations. C’est la presse internationale, les blogs et les réseaux sociaux qui ont médiatisé l’ampleur de la manifestation, les dangers de l’exploitation et les demandes des opposants au projet.

Les événements ont été associés à une nouvelle révolution roumaine, un rappel des grands mouvements de protestation apparus lors des événements de 1989 à l'origine de la chute du régime totalitaire de Ceaușescu mais qui, cette fois-ci, se déroulent dans le calme.

Les enjeux constitutionnels et démocratiques du projet de loi

Alors que le nombre d’emplois créés serait en dessous de 300, il est estimé que l’exploitation rapporterait à l’Etat roumain 5,3 milliards de dollars incluant les redevances – un chiffre bien en-deçà de la valeur du gisement d’or (excluant l’argent et les autres minéraux) qui est de 22,2 milliards de dollars – selon l’analyse du projet faite par l’Académie Roumaine. L’exploitation minière dans la région de Roșia Montană a une longue histoire marquée par le manque de transparence. La résistance au projet, dont les actions sont détenues à 80% par l’entreprise canadienne Gabriel Resources Ltd., a rassemblé dès les premiers jours plus de 20000 citoyens dans la capitale Bucarest et dans le pays entier.

Le Premier ministre social-démocrate Victor Ponta (PSD), à la tête d’une coalition sociale libérale (USL) regroupant le parti social libéral, le parti conservateur et le parti libéral, a fait preuve d'une attitude ambivalente face au projet minier. Finalement sa décision a été de transférer la responsabilité du vote au Parlement, même si un contrat d’Etat doit nécessairement être approuvé par le gouvernement. Alors qu'en tant que premier ministre Victor Ponta a affirmé soutenir le projet, il a d'ores et déjà annoncé qu'en tant que député, il votera contre.

Soumise à l’analyse du Ministère de la Justice, il semblerait que la constitutionnalité du projet soit remise en cause. Il faut d'abord préciser que le projet impliquerait la destruction de lieux de culte, monuments, sites historiques, cimetières et même de localités urbaines ou rurales dans leur totalité. De plus, le projet de loi imposerait aux autorités roumaines l’obligation d'accéder à toutes les requêtes de l'entreprise exploitante, même celles invalidées par le Ministère de la Justice, et cela dans un délai de 30 jours après la présentation de la demande par l’entreprise. La Constitution prévoit pourtant que ce genre de projets soit soumis à la loi d’expropriation concernant les projets « d’intérêt national » (loi 255/2010) comme les autoroutes et les installations touristiques de la Mer Noire.

La réponse du Ministère de la Justice est simple – la modification de la procédure d’expropriation dans le cadre d'un projet d’intérêt national est anticonstitutionnelle. Une personne privée, en l'occurrence l'entreprise canadienne, ne peut exproprier des individus. L’analyste Radu Mureșan le souligne, le texte du projet de loi représente « la soumission de l’Etat roumain à la compagnie canadienne, à qui il accorde des pouvoirs supérieur à la loi ». Après que la position du Ministère de la Justice a été publiée et rendue publique, il semble que la compagnie Gabriel Resources Ltd n'ait pas hésité à exercer des pressions. Dès le lendemain, un nouveau rapport rendu par le Ministère infirmait la conclusion présentée la veille et soutenait le projet de loi.

Le caractère non violent de la manifestation

Les manifestations ont montré la détermination de la population à s’opposer, dans le calme, à des décisions qui lui semblent injustes et dangereuses. Les Roumains se donc lancés dans un exercice de démocratie directe, dans la rue, qui a déjà duré plus d'un mois et durera "aussi longtemps que nécessaire". Ils revendiquent le droit de participer au débat public et mettent leurs dirigeants devant la responsabilité de leurs actes. Campagnes sur les réseaux sociaux et slogans hauts en couleur sont quelques un des outils des manifestants. Ils n'hésitent pas à scander que « la révolution commence avec Roșia Montană ». Des jeunes à vélo tournent infatigablement jusque tard dans la nuit sur la Place de l’Université revendiquant le droit à un environnent sain, « le droit à la nature ». Les bicyclettes et les bouteilles en plastique remplies de monnaie sont devenues ce mois-ci en Roumanie un symbole de la manifestation chantée, de l’engagement populaire et de la solidarité : « Unis nous sauvons Roșia Montană » et « Unis nous sauvons toute la Roumanie »

Conclusion: L'éveil des Roumains 

Contre l’incertitude et le sentiment de danger créés par les décisions d'une classe politique instable et souffrant d’un grave déficit de responsabilité et de transparence, les Roumains ont décidé de faire entendre leur voix. La cause environnementale ne représente que l'étincelle qui a déclenché les manifestations qui continuent aujourd’hui. L’automne roumain est le résultat d’un travail démocratique de 23 ans et arrive à la suite des manifestations anti-gouvernementales de janvier 2012. Les manifestations contre l’exploitation de Roșia Montană ne sont pas seulement l'expression d'un mouvement d'activisme environnemental, mais représentent l'engagement et la volonté de la jeune génération, ayant à peine connu le communisme, de faire entendre sa voix. Le succès de ce mouvement sera synonyme de victoire de l’engagement civique contre les représentants du peuple qui oublient leur fonction et font prévaloir des intérêts privés au nom d'un prétendu « intérêt national ». Ces manifestations demandent le renforcement de l’État de droit et de l’intégrité, l’éradication de la corruption, de l’insécurité sociale, économique et du patrimoine et la stabilité législative. Les Roumains prouvent ainsi qu’ils ont la capacité, l’énergie et la détermination civique pour signaler à leurs représentants que les abus seront sanctionnés. Par le biais de la protestation d'abord, mais au moment venu, également par le vote démocratique.

Aller plus loin

Sur Nouvelle Europe

Flintoacă-Cojocea A., “La démocratie roumaine est-elle en danger ?”, 27 juillet 2012

Sur internet

L.C., “Eastern approaches – Golden profits v environmental concerns”, The Economist, 6 septembre 2013 

T.J.,“Eastern approaches – Sleeping gold under the red mountain”, The Economist, 1 août 2013 

Ilie, L., Pomeroy, R., “Romanians protest for second day against gold mine”, The Guardian, 3 septembre 2013 

Besliu R., “The Arab Spring, the Turkish Summer, The Romanian Autumn: Romanian protests as a model of peaceful demonstrations”, CNN iReport, 6 septembre 2013. 

Savu I., “Europe’s biggest gold mine may face Romanian referendum”, Bloomberg, 2 septembre 2013 

Dale-Harris L., “Romanina’s Powder Keg: Mine project launches Protest Mouvement”, Spiegel Online International, 20 septembre 2013 

Stoica E., “Roșia Montană și noi – Rațiuni economice”, Dilema Veche nº. 501, 19-25 septembre 2013

Vîlcu C., “România și Noua Revoluție Română”, Active Watch Blog, 2 septembre, 2013 

Vasilache M., “Roșia Montană – Un îndreptar (actualizat cu un drept la replică de la RMGC)”, contributors.ro, 12 septembre, 2013

Site de la Campagne “Salvați Roșia Montană” de l’ONG Alburnus Maior 

A voir

A lire

Régueur D., Blogs, Médias sociaux et Politique, Éditions les 2 Encres, 2009

Greif H., Hjorth L., Lasén A., Lobet-Maris C.(eds.), Cultures of participation. Media Practices, Politics and Literacy (vol 4), collection “Participation in Broadband Society”, Leopoldina Fortunati, Gebhardt Julian, Vincent J. (eds.), Peter Lang, Frankfurt am Main, 2011

Source photo: Vlad Petri - Protestations en Roumanie; Chaîne humaine autour du Parlement

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