Emigrations polonaises

Par Philippe Perchoc | 10 novembre 2006

Pour citer cet article : Philippe Perchoc, “Emigrations polonaises”, Nouvelle Europe [en ligne], Vendredi 10 novembre 2006, http://www.nouvelle-europe.eu/node/46, consulté le 30 mai 2017

wawkaLa polémique du désormais célèbre « plombier polonais » – parti pour un improbable eldorado français – cache une réalité beaucoup plus complexe qu'il n'y parait, celle de l'émigration polonaise.

Sur les 60 millions de Polonais, 40 environ vivent aujourd'hui en Pologne et 20 à l'étranger. Ces derniers sont constitués de plusieurs vagues d'émigration économiques ou politiques (du XIXème siècle, lors des Insurrections Polonaises à l'élargissement de 2004, en passant par la vague post Première Guerre Mondiale, au début des années vingt, où le plombier d'aujourd'hui était le mineur d'alors; avant, pendant et après la Deuxième Guerre Mondiale pour les raisons que l'on sait, puis en 1968 et dans les années 80).

La dernière vague d'émigration, amorcée après 1989, est comparable aux précédentes, mais pose davantage de problèmes par les effets pervers qu'elle implique, notamment depuis l'adhésion à l'Union Européenne. Ils ont été environ 200 000 à partir chaque année durant la décennie 90 ; depuis 2004, ils seraient 1 million à avoir quitté le patrie pour aller en Grande Bretagne, en Suède, en Irlande et en Allemagne.

Pourquoi ?

On expliquera ce phénomène d'abord par le chômage (qui connaît un pic en février 2003 avec 20,7%, sans parler du chômage des jeunes – 35%) ; ensuite par des niveaux de vie qui sont beaucoup plus élevés à l'Ouest de l'Europe (le niveau de vie allemand est deux fois supérieur à celui de la moyenne des 10 nouveaux pays) ; enfin par la solidité des réseaux de migrants (les Polonais peuvent compter sur le soutien de leurs compatriotes déjà installés). De plus la main d'oeuvre polonaise, efficace et bon marché, trouve facilement du travail ailleurs.

Changement de cap ? Le nouveau visage de l'émigration

Depuis l'élargissement de 2004, le profil de l'émigration polonaise a beaucoup changé. Tout d'abord dans ses destinations: les pays traditionnels d'accueil ont perdu de leur attractivité. L'Allemagne qui attirait 40% des Polonais migrants en 2001 n'en accueille plus que 24%. 20% des Polonais migrants en 2000 choisissaient les Etats-Unis, ils ne sont plus que 10% aujourd'hui. D'un autre côté, les pays qui n'ont pas mis de barrières à la libre-circulation des travailleurs en Europe ont drainé la nouvelle émigration polonaise. Le cas le plus spectaculaire est celui du Royaume-Uni : les Polonais candidats au départ étaient 6% à choisir le pays des chapeaux melons en 2004, ils sont 20% aujourd'hui. L'Irlande a aussi largement profité de la réorientation des flux de migration polonaise. Le cas de la Suède est un peu différent : il n'y a pas de tradition d'émigration polonaise de l'autre côté de la baltique et la barrière de la langue semble un obstacle important.

Effets prevers de l'émigration

1/ Paradoxalement, la Pologne connaît un manque cruel de main d'oeuvre, surtout dans le secteur du bâtiment (on ne trouve plus de maçons et les plombiers polonais sont.... Ukrainiens !). Au moment où la France tremblait devant la possibilité d'un raz-de-marée de plombiers polonais, Varsovie s'entendait avec Kiev sur une législation du travail des immigrés Ukrainiens en Pologne qui allait dans le sens d'une libéralisation du marché du travail polonais alors que celui-ci connaît 20 % de chômage ! Une enquête de l'institut de sondage PBS montre que 56 % des Polonais sont pour cette législation, en imposant des quotas par branche, et ce sont les plus jeunes qui sont les plus libéraux (ne dresser aucune barrière contre le travail des Ukrainiens en Pologne). Maciej Grabowski, chercheur à l'Institut d'Etudes Economiques sur le Marché, explique ce paradoxe par le fait que les Ukrainiens sont des « immigrés de passage » qui acceptent des salaires très faibles pour des métiers que les Polonais ne veulent pas exercer. Mais le Ukrainiens et les Biélorusses préfèrent travailler au noir pour ne pas payer le permis de travail.

2/ Brain drain : Le profil des migrants a lui aussi changé. Contrairement aux idées reçues en France, ce sont bien les diplomés qui quittent principalement la Pologne. La plupart sont jeunes: 93% des Polonais entrant au Royaume-Uni ont moins de 34 ans. On manque aussi de main d'oeuvre qualifiée : à Wroclaw par exemple, on ne trouve presque plus d'informaticiens, étant tous partis pour la Grande Bretagne et l'Irlande ; ces deux pays sont aussi la destination préférée des médecins polonais. Les médias polonais ont tendance à s'inquiéter de cette situation: ils reprochent à ces jeunes qui n'ont pas connu les difficultés de la période soviétique de ne pas participer à la reconstruction du pays. La presse souligne aussi le vieillissement de la société polonaise et le défi que va constituer le paiement des retraites. A terme, l'exil des cerveaux pose un vrai problème de croissance potentielle pour la Pologne : c'est ce qui a fait dire à Bronislaw Komorowski, député de la Plate-Forme Civique (PO) et vice président de la Diète (Assemblée Nationale Polonaise), que « nous devons commencer à réfléchir pour savoir comment profiter non seulement du travail manuel ukrainien, mais aussi des cerveaux ukrainiens ».

3/ Reste l'illusion que produisent ces émigrations sur le marché du travail polonais : le chômage semble enregistrer un net recul depuis le pic mentionné (20,7 % en février 2003) puisque le GUS, Bureau Central des Statistiques polonais a publié ces chiffres le 24 octobre dernier : le chômage serait désormais de 15,2 % pour la population active. En trois ans, les politiques de lutte contre le chômage ont donc fait un grand pas en avant, aidées en cela par une croissance polonaise soutenue de 5,5 %. Si les responsables politiques prennent à leur compte ce recul important du chômage, ils ne posent pas du tout la question cruciale : est-ce dû à une création d'emplois réussie, signe de la bonne santé économique et sociale du pays, ou bien doit-on en chercher la raison dans l'exode de la population polonaise, jeune notamment, ce qui, in fine, pose de grave questions à la Pologne ?

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