Elections municipales au Kosovo: un scrutin à trois tours

Par Jean-Baptiste Kastel | 9 décembre 2013

Pour citer cet article : Jean-Baptiste Kastel, “Elections municipales au Kosovo: un scrutin à trois tours ”, Nouvelle Europe [en ligne], Lundi 9 décembre 2013, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1761, consulté le 24 mai 2017

Les 3 novembre et 1er décembre derniers, les citoyens kosovars ont été appelés aux urnes pour élire leur maire. Une élection très attendue au regard de l’accord passé entre la Serbie et le Kosovo au mois d’avril 2013, incluant les communautés serbes dans le système légal kosovar tout en rendant celles-ci plus autonomes. S’ajoute à cela le discrédit pesant sur la classe politique kosovare, non soutenue par sa population, celle-ci ne se retrouvant plus dans les partis majoritaires. Les élections municipales de novembre font donc figure de test pour la communauté internationale qui observe avec attention les évolutions politiques dans le pays, mais représentent aussi un véritable enjeu de mi-mandat avant les prochaines élections législatives.

L’évènement n’est pas anodin. Beaucoup d’observateurs extérieurs scrutent le déroulement de cette élection. L’Union européenne (UE), les Nations Unies et l’Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe (OSCE) ont envoyé des agents afin d'en vérifier le bon déroulement. Une présence internationale qui n’est pas étonnante dans le pays mais qui résulte d’un ensemble de données qui laissent cette élection sous tension.

Les municipalités, quèsaco au Kosovo ?

Il existe actuellement 38 municipalités au Kosovo. Dans l’architecture organisationnelle kosovare, les municipalités sont le premier niveau représentant l’autorité publique.

C'est une unité basique mais qui possède de nombreuses prérogatives. Les compétences de la municipalité sont ainsi définies à l’article 124 de la Constitution kosovare, qui leur accorde un haut degré d’autonomie. La municipalité est maître sur son territoire des politiques culturelles, urbaines, d’environnement ou encore de santé publique.

Des compétences qui s’expliquent au vu de la composition territoriale du pays. En effet, dans une très grande majorité des cas, les municipalités possèdent une certaine homogénéité ethnique permettant ainsi à chacune d’entre elle de développer une politique liée à sa population. Grâce à cette proximité et à ces compétences inhérentes, les municipalités sont importantes pour les citoyens kosovars.

Pourtant, ce rôle qui leur est assigné ainsi que la répartition territoriale des municipalités ont pu provoquer des troubles, comme lors des dernières élections municipales de 2009.

L’expérience ratée de 2009

Suite à la proclamation d’indépendance du 28 février 2008, les premières élections municipales ont eu lieu au Kosovo les 15 novembre et 13 décembre 2009. Un scrutin très attendu par le gouvernement kosovar et la communauté internationale afin d’observer les répercussions de la déclaration d’indépendance du Kosovo.

En 2009, les élections ne se déroulent pourtant pas comme ile le faudrait, trois municipalités devant procéder à un nouveau scrutin les 31 janvier et 14 mars 2010. Des actes de fraude et de corruption ont été remarqués par les observateurs extérieurs, ainsi que du bourrage d'urnes et des violences. Ces actes ont engendré un nouveau scrutin dans ces trois municipalités.

En 2013, la grande attente des élections municipales est la participation des Serbes au scrutin. En 2009, les Serbes avaient participé aux élections municipales, mais seulement dans une certaine mesure. La plus grande opposition de la population provenait de la zone de Mitrovica, située au nord du Kosovo. Avec l’accord d’avril, l’élection de 2013 représente une première car Belgrade accepte le déroulement d’un scrutin municipal et incite les Serbes à participer à celui-ci.

Elections 2013, bis repetita ?

Les autorités kosovares ont tout fait pour ne pas répéter les erreurs de 2009. Elles souhaitaient une participation massive des Serbes aux élections municipales, sans incidents. Le Président kosovar, Atifete Jahjaga, a effectué une tournée dans les communautés serbes afin d’appeler la population à participer.

Les élections de 2013 ont vu la candidature de 99 listes issues de partis politiques différents, dont 18 partis serbes. En 2009 étaient comptabilisées 37 listes dont 21 listes serbes. La multiplication des listes provient essentiellement d’un mécontentement et d'un sentiment de désillusion de la population envers la classe politique kosovare.

En effet, la situation du Kosovo ne laisse pas rêveur : chômage haut (plus de 60% pour les moins de 25 ans et 40% pour l’ensemble de la population), croissance faible (2% par an), seuil de pauvreté atteint par 30% de la population, corruption récurrente. Ces éléments contribuent à expliquer le désenchantement de la population envers les partis traditionnels. La coalition gouvernementale pro-européenne et libérale du Premier ministre, Hashim Thasci (PDK), est particulièrement visée.

Ainsi, de nouvelles listes voient le jour. L’une d’entre elles a créé la surprise. A l’image de Beppe Grillo en Italie, le « Parti fort » a cristallisé les déceptions de la classe politique en tournant en ridicule celle-ci pendant sa campagne. Le résultat est révélateur : son dirigeant, Visar Arifaj, a été élu au conseil municipal de Pristina suite au premier tour du 3 novembre. Le parti a marqué les esprits avec des propositions et déclarations loufoques qui ne cessaient de critiquer la classe dirigeante actuelle. A titre d’exemple, pour le Parti fort « le problème aux Kosovo n’est pas les 40% de chômage, mais les 60% de personnes qui ont un emploi ».

La Serbie dans les élections

Suite à l’accord d’avril, la Serbie s’est engagée à reconnaître les élections. Le Patriarche serbe a appelé au vote et Belgrade a créé un parti de toutes pièces pour concourir aux élections. C’est l' « Initiative citoyenne serbe », soutenue officiellement par Belgrade. Ce soutien s’est notamment exprimé par la visite du vice-Premier ministre serbe, Alexandar Vucic, à Gracanica au Kosovo. Néanmoins cette visite n’a pas été appréciée par les autorités de Pristina car elle cachait en réalité un meeting organisé par un représentant du gouvernement serbe pour des élections ayant lieu au Kosovo. Toutefois, la liste Initiative citoyenne serbe a remporté dès le premier tour les municipalités de Leposavic, Zvecan, and Zubin Potok.

Cependant, le premier tour des élections ne s’est pas déroulé dans le meilleur des cas. En effet, des problèmes ont éclaté dans la municipalité serbe de Mitrovica, le boycott des élections y étant soutenu par les ultranationalistes serbes du Kosovo. Lors du premier tour, des attaques dans deux écoles de Mitrovica ont provoqué l’évacuation de tous les agents de l’OSCE présents dans le nord du Kosovo et l’arrêt du processus électoral. De plus, une semaine avant le premier tour, le chef de la liste Initiative citoyenne serbe a été agressé à Mitrovica par des nationalistes serbes, ceux-ci reprochant à Belgrade d’abandonner le Kosovo.

Ainsi, les élections ont été annulées dans l’ensemble du secteur nord du Kosovo et organisées deux semaines plus tard, le 17 novembre. Cette fois-ci, aucun incident n’a eu lieu. Il faut noter ici la réaction très surprenante du représentant de l’Union européenne au Kosovo, Samuel Zbogar, qui a déclaré que les élections « s’étaient bien déroulées »...

Les enjeux du second tour portaient essentiellement sur l’ampleur de la défaite d’Hashim Thasci et ses alliés. En effet, après un premier tour en demi-teinte, les partis traditionnels ont dû essuyer de nouveaux revers, notamment à Pristina.

Deuxième tour réellement surprenant ?

La Ligue démocratique du Kosovo (LDK), parti libéral pro-européen, savoure le revers du Parti Démocratique du Kosovo (PDK) dans les élections municipales. Son leader, Isa Mustafa, était en lice pour concourir au siège de la mairie de Pristina que le parti dirige désormais depuis 15 ans. Ce parti a été fondé par l’un des héros de l’indépendance du pays, Ibrahim Rugova.

Isa Mustafa était donné vainqueur dans les sondages, mais à l’image d’un Boris Tadic en 2012, la réalité en a été tout autre. Avec 51%, le mouvement Vetevendosje a remporté la mairie de la capitale kosovare. Shpend Ahmeti a été élu maire de la principale ville kosovare. C’est un nouveau souffle dans la vie politique kosovare car le parti ne correspond pas aux codes politiques traditionnels du pays. Créé en 2004, Vetevendosje est anti-européen, favorable à l’idée de la grande Albanie, possède un discours social développé et s’oppose fortement à l’interventionnisme de la communauté internationale dans les affaires du Kosovo. En somme, un parti qui semble répondre à certaines attentes des Kosovars ?

Conclusion 

Les formations politiques issues de l’indépendance, le PDK et le LDK, ont été surprises par les élections municipales et restent sur un double échec. Les élections ont connu des troubles dans le nord du pays et l’accord ne semble apporter aucune évolution sur le terrain. De plus, face à une grogne sociale et une volonté de changement, les citoyens de Pristina ont probablement amorcé la fin du règne politique des formations traditionnelles du Kosovo. Le grand rendez vous pour le pays sera donc les prochaines législatives.

Aller plus loin

Sur Internet 

Source photo : Kosovo elections Neutral Logo, 10 novembre 2013 et Banner Urging Boycott, 26 octobre 2013, Wikimédia Commons

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