Edouard Benes et ses décrets, la Slovaquie et la Hongrie aujourd'hui

Par Pauline Joris | 26 octobre 2007

Pour citer cet article : Pauline Joris, “Edouard Benes et ses décrets, la Slovaquie et la Hongrie aujourd'hui”, Nouvelle Europe [en ligne], Vendredi 26 octobre 2007, http://www.nouvelle-europe.eu/node/298, consulté le 14 août 2020

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 Une soixantaine d’années après leur promulgation et leur application, les décrets Beneš font encore parler d’eux. Le mois de septembre 2007 a vu les relations entre la Slovaquie et la Hongrie brièvement se refroidir à propos des décrets Beneš ; le sujet, accaparé par les politiques, est toujours sensible et la réapparition des décrets Beneš en septembre dernier n’est sans doute pas complètement fortuite. 

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 Une soixante d’années après leur promulgation et leur application, les décrets Beneš font encore parler d’eux. Cet épisode de l’après-guerre de l’histoire tchécoslovaque continue de peser sur les relations que la République tchèque entretient avec l’Allemagne et l’Autriche, mais également entre la Slovaquie et la Hongrie. Le mois de septembre 2007 a vu les relations entre ces deux Etats brièvement se refroidir à propos des décrets Beneš ; le sujet, accaparé par les politiques, est toujours sensible et la réapparition des décrets Beneš en septembre dernier n’est sans doute pas complètement fortuite.

Les décrets en cause

1945, fin de la Seconde Guerre mondiale. Les dirigeants tchécoslovaques en exil à Londres rentrent. Après les accords de Munich (29/30 septembre 1938), le territoire de la République tchécoslovaque avait été dépecé. Les Sudètes ont été intégrées comme territoire du Reich, le reste de la Bohême et la Moravie est transformé en protectorat allemand (21 mars 1939). Le territoire slovaque est lui amputé de presque un tiers : ce qu’on appelle le Sud de la Slovaquie (de l’autre côté du Danube), peuplé majoritairement de Magyars, est occupé par la Hongrie de l’amiral Horty, dans le camp nazi ; le reste de la Slovaquie déclare son indépendance le 14 mars 1939 et est sous la coupe de Berlin.

En 1945, les anciens vaincus et exilés sont les vainqueurs. En exil à Londres, le gouvernement tchécoslovaque a promulgué des lois, qui en l’absence de ratification par le parlement, sont appelées décrets, signés par le président de la République. L’expression « décrets Beneš » vient du nom du président tchécoslovaque démissionnaire après les accords de Munich, Edouard Beneš ; elle fait aujourd’hui référence aux décrets adoptés, du fait de l’absence d’un parlement élu (les décrets publiés entre 1940 et 1945 seront par la suite ratifiés par l’Assemblée nationale provisoire), par le gouvernement tchécoslovaque de retour d’exil et traitent du sort des Allemands des Sudètes et des Hongrois de Slovaquie.

Ces décrets de la Tchécoslovaquie libérée portent entre autres sur la nationalisation de l’industrie lourde et la confiscation des biens « des Allemands et des Magyars en tant que traîtres et ennemis du peuple tchèque et du peuple slovaque » (décret du 21 juin 1945). Un autre décret fortement contesté est celui du 2 août 1945 qui prive de leur citoyenneté tchécoslovaque les personnes de nationalité allemande et magyare (la loi tchécoslovaque faisait la distinction entre la citoyenneté, tchécoslovaque, et la nationalité, tchèque, slovaque, polonaise, hongroise, allemande, rrom, …). Les opposants au régime nazi Allemands et Magyars ne sont pas concernés par ces mesures.

Or, bien que les décrets précisent ne pas s’appliquer aux personnes « restées loyales à l’égard de la République tchécoslovaque », ou ayant « pris une part active à la libération, ou bien qu’elles avaient été victimes », il est difficile de faire totalement abstraction de la présence de l’idée d’une culpabilité collective sur une base ethnique dans ces quelques décrets.

Il est généralement considéré qu’environ 2,6 millions d’Allemands ont été déplacés de Tchécoslovaquie vers l’Allemagne et l’Autriche (environ 250 000 seraient restés), l’expulsion des Magyars de Tchécoslovaquie a concerné autour de 90 000 personnes.

Réapparition en Slovaquie de la question des décrets Beneš à l’été 2007

La question des décrets Beneš a, depuis l’indépendance de la Slovaquie en 1993, fait déjà plusieurs fois l’objet de tensions entre Bratislava et Budapest, comme en 2002 (et alors que la question des décrets Beneš empoisonnait également les relations de la République tchèque avec l’Allemagne et l’Autriche).

Fin août 2007, le nouveau président du SMK, le Parti de la coalition hongroise de Slovaquie (parti dont les élus au Parlement européen siègent dans le groupe PPE-DE pour donner une idée de sa couleur politique) propose que, dans une déclaration commune, les parlements hongrois et slovaque se fassent des excuses mutuelles sur les décrets Beneš et que la République slovaque dédommage financièrement les Magyars expulsés entre 1945 et 1948.

Le SNS, parti populiste membre de la coalition au gouvernement depuis juillet 2006, et dont le président est un habitué des écarts de langage nationaliste, homophobe voire raciste, prépare alors en réaction une déclaration interdisant que les décrets Beneš puissent être rouverts. Cette déclaration, quelque peu modifiée par les autres partis, sera votée par l’ensemble des forces politiques représentées au parlement, à l’exception des députés du SMK, soit 120 députés sur 150, le 20 septembre. Elle confirme la validité des décrets Beneš en rappelant que l’ordre international en Europe centrale est le résultat d’un accord entre vainqueurs à l’issue de la Seconde Guerre mondiale et elle prend soin de rejeter le principe même de culpabilité collective.

Les relations slovaco-hongroises se refroidissent aussitôt. Les deux Premiers ministres s’entretiennent au téléphone sur cette question le lendemain du vote du parlement. L’ambassadeur de Slovaquie est convoqué par le Ministre des affaires étrangères hongrois, tandis que le 25 septembre environ 300 personnes manifestent devant l’ambassade slovaque à Budapest. Enfin, des visites officielles hongroises en Slovaquie sont annulées, mais le Président de la République hongroise se rend, le 1er octobre 2007, dans le cadre d’une visite qu’il présente comme privée dans la ville de Komarno, dans la région de Slovaquie où les Hongrois sont majoritaires, et y rencontre les autorités locales et le président du SMK, le parti de la coalition hongroise de Slovaquie. Cette visite a été très critiquée par les autorités slovaques – « Nous ne pouvons tolérer que les plus hauts représentants hongrois se rendent dans le Sud de la Slovaquie et se comportent dans cette région comme s’ils étaient dans le nord de la Hongrie » a déclaré Robert Fico, le Premier ministre slovaque – et à son tour l’ambassadeur hongrois à Bratislava a été convoqué au Ministère des affaires étrangères. Les relations, après une semaine de tension relative, se sont réchauffées bien que le sujet reste sensible.

Un sujet sensible réactivé au bon moment ?

Il y a de nombreuses raisons qui expliquent la réapparition de la question des décrets Beneš sur les scènes politiques slovaque et hongroise. Il est certain que le changement de direction à la tête du parti de la coalition hongroise en Slovaquie, le SMK, à l’été 2007 a influencé un certain regain des tensions au sein de la relation slovaco-hongroise.

Plusieurs observateurs font par ailleurs remarquer que cette question de la réouverture des décrets Beneš s’est rapidement invitée au Parlement européen. Le président du SMK a en effet écrit courant septembre au président de la commission parlementaire des libertés civiles, Jean-Marie Cavada, pour dénoncer la déclaration que la chambre slovaque allait voter sur l’inviolabilité des décrets Beneš et l’informer « des développements alarmants de la politique slovaque ». Or le 4 octobre 2007, la réintégration du SMER-SD, le parti social-démocrate du Premier ministre, R. Fico, au sein du Parti socialiste européen était à l’ordre du jour du PSE. Le SMER-SD avait en effet été suspendu en octobre 2006 pour s’être allié avec le parti populiste et nationaliste du SNS après les élections législatives de juin 2006. La député européenne slovaque Monika Benova du SMER-SD rapporte (journal SME du 27 septembre 07) qu’avant la dégradation des relations entre la Slovaquie et la Hongrie et les insultes prononcées par le président du SNS à l’encontre de celui du SMK, il aurait été prévu que le SMER-SD obtienne le statut d’observateur au sein du PSE, ce qui n’est certes pas une véritable réadmission mais néanmoins un progrès par rapport à la suspension. Le 4 octobre, le PSE décide finalement de repousser la décision à la fin de l’année.

Les développements de politique intérieure, tant en Hongrie qu’en Slovaquie, ont également participé à amplifier les réactions des uns et des autres.
Dans un entretien dans le quotidien slovaque Pravda du 26 septembre le politologue français Jacques Rupnik relève que le comportement du président du SNS s’explique sans doute par la perte d’influence de son parti au sein de la coalition, alors que le SMER-SD du Premier ministre est nettement devant tous les autres partis dans les sondages d’opinion sur la popularité des partis. Il souligne également que la loyauté du SMK vis-à-vis de l’État slovaque ne saurait être mise en cause au regard de sa participation aux deux gouvernements précédents de Mikulas Dzurinda.
Côté hongrois, l’approche des élections présidentielles n’est sans doute pas étrangère au refroidissement rapide (mais court) des relations entre Budapest et Bratislava. Actuellement en Hongrie, a dit le Premier ministre slovaque dans un entretien à l’AFP (28 septembre) « il est de bon ton (pour le gouvernement et pour l’opposition) de critiquer tout, absolument tout ce qui concerne la Slovaquie. »

Comme l’a souligné la député européenne Monika Benova, la classe politique slovaque s’est sans doute quelque peu laissée entraîner sur cette question des décrets Beneš, dans la bataille que le SNS et le SMK se mènent. Il semble bien aujourd’hui, comme Jacques Rupnik l’a écrit, que c’est aux historiens d’ouvrir le débat sur les décrets Beneš, pas aux politiques.

(photo : Edouard Beneš)

picto_1jpegPour aller plus loin sur Internet :

picto_1jpegUn article d´Eurolang en anglais sur la déclaration adoptée par le Parlement slovaque.

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Un article de Radio Slovakia international en francais sur les relations récentres entre Budapest et Bratislava.

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La question des décrets Benes traitée en 2004 par Jacques Rupnik.

 

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