Présidence hongroise de 2011 : remettre l'esprit européen au centre ?

Par Tanguy Séné | 10 janvier 2011

  

Être un gouvernement européen, et pas seulement dans le sens géographique du terme. József Antall, Premier ministre élu lors des premières élections libres de 1990, annonçait une ligne politique forte pour la Hongrie sortie du communisme. La formule sera soumise à un test sans précédent avec la première présidence hongroise de l’Union européenne (1er janvier-30 juin 2011).

Pour ce qui est de la géographie, elle sera de toute façon à l'ordre du jour avec le dossier de l'élargissement ; pour le reste, la loi hongroise sur les médias pose dès maintenant la question des valeurs européennes.

L’Europe centrale sur tous les fronts

Plusieurs dossiers cruciaux attendent la Hongrie.

Un double élargissement d’abord : celui de l’Union européenne (UE) aux Balkans et celui de l’espace Schengen à la Bulgarie et à la Roumanie (déjà membres de l'UE). Dans les deux cas, il faudra convaincre des partenaires européens de plus en plus sceptiques du bien-fondé de l’élargissement, et il reste à  démontrer que l’alternative serait une crise violente qui « coûterait plus d'argent à l'UE qu'une procédure d'adhésion », selon le mot du Premier ministre Viktor Orbán. Accélérer l’élargissement à la Croatie engagera sous de bons auspices l’avenir européen des Balkans ; avancer les négociations sur l’adhésion Schengen avec la Roumanie et la Bulgarie devrait rassurer sur la sécurité de cet espace intérieur européen.

Une Stratégie pour intégrer les Roms s’ajoute au nombre des dossiers délicats. C’est la prise de conscience d’un problème à l’échelle européenne et le moment peut-être de dépasser les controverses sur cette minorité qui représente près de 9% de la population de Hongrie où elle est victime, comme partout ailleurs, de discriminations.

Une autre question de tout premier plan sera celle de l’Europe de l’énergie. La Hongrie présidera le premier sommet européen de l’énergie le 4 février prochain. Accès au marché, efficacité énergétique, avenir du nucléaire et surtout, sécurité de l’approvisionnement : on attend avec intérêt la voix de cet État d’Europe centrale qui dépend à 80% de la Russie pour ses apports en gaz.

Contenir l’influence russe en Europe se double d’une volonté de rapprochement vis-à-vis des États-Unis sur le plan militaire : une vision typiquement centre-européenne, là encore. Viktor Orbán est clair : « Nous pensons que l'Europe centrale n'a pas d'intérêt au retrait des forces armées américaines. De plus, nous ne voyons toujours pas venir une force militaire européenne ».

Tous ces dossiers sont terriblement  décisifs, convenons-en. Mais ils en demeurent deux qui prennent le devant de la scène : restent celui de la gouvernance économique, prévu depuis longtemps, et celui de la gouvernance démocratique, à inscrire d’urgence.

Discipline budgétaire, oui ; discipline démocratique, peut-être ?

2010 était l’année des déficits, 2011 sera celle des politiques d’austérité budgétaire. La présidence hongroise aura deux tâches à remplir. Tout d’abord, modifier les traités pour faire accepter un fonds de secours permanent de la zone euro (actuellement interdit en principe par l’article 125 du Traité de Lisbonne). Deuxième volet de la gouvernance économique : une discipline budgétaire renforcée. Une dette un peu trop importante, un déficit budgétaire un peu trop prononcé ? On répondra par des sanctions. Arrêt de certaines subventions européennes, amendes proportionnelles au PIB, voire même, suspension de droits de vote au Conseil (solution à l’allemande) : pour les dirigeants de l’UE, il faut des remèdes sévères pour éviter les nouveaux maux de dettes après la Grèce et l’Irlande. Tirer la sonnette d’alarme à temps pour que soient respectés les chiffres du Pacte de Stabilité et de Croissance (3% de déficit budgétaire, 60% de ratio dette publique/PIB). Tout cet arsenal répressif doit seconder une surveillance macroéonomique renforcée de tous les États membres, appuyée sur une batterie d'indicateurs - équilibres des comptes courants, productivité, situation du commerce extérieur... L'Europe ne sera jamais trop prudente pour  éviter une crise des dettes publiques !

Comment un pays non membre de la zone euro, ayant plusieurs fois violé le pacte de stabilité et de croissance avant la crise, et appelé au secours pendant les péripéties économiques (20 milliards d’euros accordés par le FMI et l’UE fin 2008), va réussir à mener cette politique de la rigueur, la question promet une bonne dose de suspense. Une tâche rude quoiqu’il arrive. Alors, s’il fallait honorer au moins un pacte, que ce soit le pacte démocratique.

En effet, la nouvelle loi sur les médias de Budapest, votée en décembre, provoque déjà des remous voire une crise de doute. Elle instaure une Autorité nationale des médias et des communications, dont les cinq membres nommés pour neuf ans, y compris sa présidente Anna-Maria Szalai, appartiennent au parti du gouvernement (Fidesz). Sa mission : sanctionner tout média diffusant des informations qui ne seraient pas « équilibrées politiquement » - chaînes de radio ou de télévision, presse écrite, sites d'information sur Internet, blogs. Des amendes qui vont jusqu’à 200 millions de forints (environ 700 000 euros) pour les radios et les télévisions et 2 millions de forints (7250 euros, un an et demi du salaire moyen hongrois) pour de simples blogueurs particuliers. Cette autorité a en outre le droit d’inspecter les bases d’information de toute organe de presse avant même d’avoir identifié un délit ; les journalistes peuvent être sommés de divulguer leurs sources si le motif de protection de la sécurité nationale le justifie. Le cas est unique dans l’Union européenne ; la représentante pour l’autorité des médias de l’OCDE, la Bosniaque Dunja Mijatović, évoque la législation des « régimes totalitaires ».

Certes, le fait peut rappeller certains souvenirs d’auto-censure d’une autre époque - quand des intellectuels, des artistes ou des journalistes devaient adapter leurs travaux par anticipation des objections étatiques. Certaines formules de Viktor Orbán peuvent même semer carrément  le doute - « La patrie ne peut pas être dans l’opposition ». Il convient toutefois de ne pas caricaturer la situation : les réformes radicales de ce gouvernement hongrois sont légitimées par des élections législatives pluralistes et régulières (ce sont elles qui ont donné 2/3 des sièges du Parlement au Fidesz). Et le contrôle politique des médias n’est pas exempt de tout reproche non plus chez des vieux membres de l’UE : on sait au moins le cas Berlusconi.

Reste qu’une dérive sur le mode « qui n’est pas contre nous, est avec nous » est à craindre.  La Charte des Droits fondamentaux de l’UE énonce très explicitement : « La liberté des médias et leur pluralisme sont respectés. » (art.11, par.2) ; le traité de l’UE et la Convention européenne des Droits de l’Homme rappellent aussi leur attachement à cette notion de pluralisme. Alors quoi ? Les valeurs démocratiques de l’UE se résument-elles à un test pour  candidats à l’adhésion ?

À défaut de s’y connaître en équilibre budgétaire, la Hongrie pourrait inaugurer contre son gré un système de correction du déficit démocratique. Pas même besoin de réaménager les traités pour cela : l’article 7 du Traité de l’Union européenne permet de suspendre les droits de vote des États membres qui présentent « un risque clair de violation grave » des valeurs européennes. Certes, la procédure est complexe à mettre en place ; il faudrait donc assez de volonté politique pour obtenir une dénonciation unanime ? Précisément : car l’Europe n’est pas seulement une géographie.

Ce dossier de janvier tentera de donner à penser sur le défi de la présidence hongroise.

Ce mois-ci dans notre dossier 

Source photo : EU - Hungary, par ade henao, sur flick
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