Doit-on renoncer à définir une « région baltique » ?

Par Nicolas Escach | 7 octobre 2011

Pour citer cet article : Nicolas Escach, “Doit-on renoncer à définir une « région baltique » ?”, Nouvelle Europe [en ligne], Vendredi 7 octobre 2011, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1269, consulté le 26 juin 2017

« La région baltique » est souvent présentée comme un laboratoire européen de la gouvernance transnationale. La formulation paraît aujourd’hui évidente. Comment ne pas se rappeler pourtant qu’elle cache une extraordinaire complexité prête à remonter à la surface à tout moment ?

En 1997, Thomas Christiansen, professeur d’études européennes à l’université de Maastricht, déclarait dans l’une de ses publications : « la région baltique présente l’ensemble des traits caractéristiques d’un processus de régionalisation, si bien qu’elle pourrait servir de livre de recettes pour d’autres espaces européens ou mondiaux, où l’action politique dirigée vers l’échelle étatique ou nationale a fait son temps. En ce sens, il est facile d’appréhender la Baltique et l’ancienneté de sa politique régionale comme un laboratoire à ciel ouvert de la gouvernance transnationale ».

L’image conduite au cliché d’une région baltique unifiée et offrant un modèle transposable à l’ensemble de l’Europe occulte trois questions centrales. Quels sont les vecteurs d’unité dans un espace qui, historiquement, s’est plutôt fait connaître par ses nombreux conflits ? Quelles sont les limites de « l’essence/existence baltique » ? Quels sont les éléments qui érigent la coopération baltique en modèle et sont-ils transposables?

La notion de « région » est aussi délicate à appréhender à l’échelle européenne qu’à l’échelle subrégionale. Floue pour certains géographes comme Roger Brunet qui n’hésite pas à affirmer « que la région n’est pas un concept opératoire en géographie », elle exprime pour Nicole Girard « l’exigence constante de l’homogénéité du contenu qu’elle désigne ». Les régions, véritables organismes vivants influencés par leurs sociétés ou l’environnement extérieur, doivent pour subsister être parfois « redélimitées ». Cet acte a nécessairement des conséquences sur les rapports de force entre acteurs. La notion d’autorité est essentielle eu égard à l’étymologie du terme « regere » (diriger en latin).

Quiconque est confronté à la notion de région l’est à la question de la limite qui, pour Michel Lussault, contribue à « la constitution des espaces qu’elle borde ». Quelles sont donc les limites géographiques de la région baltique que beaucoup de termes contemporains cherchent à décrire (« Nouvelle Méditerranée », « Mare balticum », « Nouvelle Hanse ») ? Est-il possible de différencier des espaces  « baltiques » d’espaces  « en dehors de toute ‘balticité’ » ? Doit-on pour cela se référer à l’histoire (espace hanséatique), à l’espace fonctionnel (hinterland de la mer Baltique), à la distance avec la mer elle-même ou aux délimitations administratives (régions NUTS II bordant l’espace baltique) ?

Le mot « baltique » désignant une autre réalité que l’espace maritime est une invention récente du XXe siècle démocratisée dans les années 1980-1990. Selon l’approche généalogique de la construction régionale (Iver Neumann, Ole Waever, Pertti Joenniemi), les régions sont construites par un discours politique performatif suffisamment puissant pour transformer l’essence du projet politique parfois teinté de sources mythiques en existence bien réelle. Pour cela, les politiciens dessinent des cartes mentales en incluant et excluant certains espaces et en donnant des noms à ces constructions. Si la « vision » d’une Baltique unie existe dès le début du XXe siècle, cette idée n’a alors aucune chance de se concrétiser. Jusqu'à la fin de la guerre froide, aucun acteur politique n'aurait pu trouver un quelconque intérêt à une large coopération de la Baltique toute entière. Pourtant, avant la décennie 1990, des projets existent en Baltique. Les coopérations scandinavistes, nordiques, balto-scandiennes côtoient le bloc soviétique. Ces projets politiques doivent s’adapter, à la chute du rideau de fer, sans disparaître, au triomphe du projet « baltique ». Après 1990, de nouveaux projets continuent à apparaître (coopération de Barents et euro-arctique de Barents, coopération nordico-baltique NB8), chacun ayant sa vision de la coopération en Baltique faute de s’entendre sur une coopération de la Baltique. Chaque projet offre alors une vision différente des limites externes de la Baltique. Une telle analyse de la construction régionale pose deux questions essentielles. Quel degré de lien avec des données de terrains (identitaires, historiques, géopolitiques) ces projets régionaux ont-ils ? Quelle compétition entre des projets en Baltique de nature différente, le soi-disant modèle baltique uni cache-t-il ? Dès 1995-1996, l’européanisation de l’espace baltique ajoute un nouveau projet au « mille-feuille institutionnel » : le « dimensionnalisme », repris rapidement par l’UE…

En effet, la naissance de la coopération en Baltique est jalonnée de deux grandes phases structurantes : la phase du « Nordisme » (milieu du XXe siècle- fin de la guerre froide) marquée par la supériorité du Norden et celle du « Baltisme » (de 1980/1990 à 1992) caractérisée par une dimension européenne, une appréhension de la multiplicité, la construction d’une identité et une thématique de la sécurité dominante. La multiplicité s’inscrit pour Pertti Joenniemi et Ole Waever dans « un débat déconstructionniste à propos de la région baltique suggérant qu’il n’existe pas une région délimitée et définie de manière unanime par les différentes parties prenantes ». La potentielle multiplicité du « baltisme » est contestable. Il est également possible de le considérer comme un « projet parmi d’autres » dont l’apogée serait la création du CBSS (Conseil des États de la mer Baltique) et non comme un projet englobant. Les deux périodes résumées sous le terme « d’ascension » (The rise) constituent la première phase originelle de ce que Fabrizio Tassinari nomme la « coopération régionale ». La deuxième phase (1992-2004), « la mise en réseau » (The framing), s’accompagne d’une forte européanisation avec une intense maturation et densification. La troisième phase dite « post-2004 » est peu décrite et reste sujette à de multiples prospectives (prédominance de thématiques « soft », gouvernance bottom-up et top-down, division internationale des tâches…). Elle pourrait être celle de la coordination (functional phase) avec l’établissement d’une nouvelle stratégie en mer Baltique.  

La nouvelle stratégie macro-régionale (juin 2009) aurait pu être une phase de consolidation/mise en cohérence des différents projets existants en Baltique. Dès son lancement, la Commission européenne évoque « les trois non » : pas de nouvelle législation, pas de nouvelle institution et pas de nouveau budget. Mais loin d’intégrer la notion de multiplicité, la stratégie propose un nouveau projet doté d’un nouveau discours : le premier projet européen pour la mer Baltique (le dimensionnalisme n’était pas une invention européenne mais avait été repris par l’UE). La notion de « macro-région » est un pur « marketing bruxellois » côtoyant les innovations qui émaillent la politique régionale. Le produit s’inscrit, semble-t-il, en rupture avec les phases précédentes comme la question des limites orientales le démontre.

Car le dimensionnalisme cher à Paavo Lipponen ne cherchait pas à définir mais à rassembler. Celui-ci prenait en écharpe l’ensemble des coopérations précédentes dans une forme de « coopération des coopérations » ou de « parapluie ». La Dimension septentrionale constitue le projet le plus étendu en terme spatial connu en Baltique jusqu’à aujourd’hui. Elle s’étend encore « de l’Islande jusqu’au nord-est de la Russie et de l’océan polaire jusqu’aux côtes sud de la Baltique ». Le Conseil Euro-arctique de Barents, le Conseil des États de la mer Baltique, le Conseil nordique des ministres et le Conseil Arctique en sont membres. La Biélorussie a la possibilité d’y envoyer des experts. La Grande-Bretagne, les USA et le Canada ont le statut d’observateurs. L’implémentation doit être assurée par des projets menés par un ensemble d’acteurs régionaux, locaux et territoriaux. Il n’existe donc pas de limites fixes à l’espace de la Dimension, suivant les préceptes du « néo-régionalisme ».  

En établissant une « macro-région » baltique, les acteurs européens ont bien posé la question de la cohésion interne mais ont laissé en plan celle des limites externes. La macro-région baltique ne rassemble de facto que des États membres… De plus, en se référant au concept de « région », la stratégie européenne a pris un chemin régressif visant à définir ce qui serait « baltique » et ce qui ne le serait pas. La Russie, pays au cœur des échanges fonctionnels et à l’origine de nombreux projets de coopération, n’est pas intégrée. Qu’elle soit un autre repoussant ou un nouvel eldorado, elle est souvent le prétexte à plus d’unité au sein des pays baltiques avant d’être congédiée au rang « d’acteur secondaire ». Ce type de découpage est difficilement tenable. La Baltique est l’archétype d’une zone de confins, marquée par la continuité et la présence de gradients, les dynamiques de glacis et « d’entre deux », à l’opposé de l’idée de limite qui suggère plutôt dans le sens commun la rupture… La difficulté à penser en Baltique que « la complexité » chère à Edgar Morin pourrait être à l’origine d’une crise du projet macro-régional...

Aller plus loin 

À lire 

  • Brunet, R., 1992.- Géographie Universelle, Editions Belin Reclus, Paris, 465 p.

  • Christiansen, T., 1997.- “A European Meso-Region? European Perspectives on the Baltic Sea Region”. In P. Joenniemi (eds.) Neo-nationalism or regionality. The restructuring of political space around the Baltic Rim. Collections NordREFO, Stockholm, pp.297-298.

  • Girard, N., 2004.- “La Région : une notion géographique ? ”. Ethnologie française, Vol.34, n°1, pp.107-112.

  • Joenniemi, P., Sergounin, A., 2000.- “Russia, Regionalism and the EU’s Northern Dimension”. In G. P. Herd (eds.) European Security and Post-Soviet Space : Integration or Isolation?, Conflict Studies Research Centre, Camberley Surrey (UK), 123 p.

  • Lussault, M., Lévy, J., 2003.- Dictionnaire de la géographie de l’espace des sociétés, Collection Belin, Paris, 352 p.

  • Marin, A., 2009.- “Argument baltique, faux prétexte et modèle juste ”. Outre terre, n°23, pp. 347-362.

  • Neumann, I-B., 1992.– “A Nordic and/or a Baltic Sea Region? The Discursive Structure of Region-Building”. In C. Wellmann, (eds.) Baltic Sea Region: conflict or cooperation? Collections LIT, Münster, pp.69-71.

  • Tassinari, F., 2004.– Mare Europeaneum : Baltic Sea Region Security and Cooperation from Post-Wall to Post-Enlargement Europe, Editions de l’Université de Copenhague, Copenhague, 343 p.

  • Salines, M., 2009.- “Towards a Europe of the macro-regions? Success factors and benefits of macro regional cooperation in the Baltic Sea Region”, College of Europe, Bruges campus, Department of European Political and Administrative studies, 36 p.

  • Waever, O., 1992.- “Nordic  Nostalgia : Northern Europe after the Cold War”, International Affairs, Vol. 68, n°1, p.102

Source photo : © Nicolas Escach, 2012, pour Nouvelle Europe.

Commentaires

Juste un commentaire pour éclaircir un point : l'article traite de la macro-région telle qu'elle a été présentée par la Commission en 2009. Le Parlement européen en 2006 prévoyait que la future stratégie macro-régionale approfondisse la dimension septentrionale (1997). En 2007 et 2008, le projet a évolué pour finalement ne compter que les Etats membres de l'UE. La dimension septentrionale ne sert à présent de repère que pour les aspects externes de la macro-région.

Ce prisme de la coopération politique est sans doute le plus fréquemment utilisé pour discuter le concept de région de la Mer Baltique. Il me semble que depuis l'élargissement de 2004 elle s'est surtout illustrée comme laboratoire de la convergence socio-économique par la construction européenne.

Si l'Europe des 27 est contrastée et déséquilibrée, la région de la mer Baltique l'est encore davantage en son sein mais surtout entre ses deux rives (diversité linguistique, diversité des modèles sociaux, écarts des niveaux de vie...). Si les 27 pays de l'UE sont unis par une histoire et un destin partagés, c'est aussi le cas a fortiori pour les pays de la région de la Mer Baltique.

La plus emblématique des dynamiques à l'oeuvre qui pourraient à long-terme donner raison aux défenseurs de la théorie de la convergence, c'est je crois la libre circulation des travailleurs, depuis peu pleinement effective au sein de l'ensemble de la région de la Mer Baltique. En la matière cette région est une référence (bilan de la mobilité des travailleurs entre pays nordiques et scandinaves au XXe siècle) et une région-test (nouveaux flux de travailleurs entre les pays baltes et les pays scandinaves).

Un véritable projet macro-régional pourrait se construire autour de ces dynamiques déjà à l'oeuvre entre les populations. Et pourtant, la récente stratégie de l'UE pour la Baltique est passée à côté de ce sujet...

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