“Do diabla!” Pourquoi si peu de Polonais au sein du SEAE ?

Par Sarah Struk | 31 octobre 2010

Pour citer cet article : Sarah Struk, ““Do diabla!” Pourquoi si peu de Polonais au sein du SEAE ?”, Nouvelle Europe [en ligne], Dimanche 31 octobre 2010, http://www.nouvelle-europe.eu/node/942, consulté le 18 novembre 2019

Les nominations concernant le Service européen pour l'action extérieure (SEAE) ont suscité les critiques, à Bruxelles comme à Varsovie. Politiques et chercheurs soulignent en premier lieu l'incohérence de la sélection du futur personnel diplomatique : si celle-ci se fait au mérite, dans ce cas, pourquoi les fonctionnaires polonais maîtrisant le russe et l'ukrainien n'ont-ils pas obtenu des postes dans les délégations d'Europe orientale et du Caucase ? Comment explique-t-on à Varsovie la faible présence de Polonais au sein du futur corps diplomatique ?

En mars 2010, le Parlement européen s'est prononcé pour une révision des propositions concernant le SEAE et a obtenu que soit considéré, entre autres, le caractère communautaire de la composition de ce futur corps diplomatique (soit 60% provenant de la fonction publique européenne -Commission et Conseil). Le 15 septembre 2010, Catherine Ashton rendait publiques les nominations de futurs ambassadeurs du SEAE à l'étranger avec parmi eux pour la première fois, deux diplomates polonais, nommés en Jordanie et en Corée (il s'agit de Joanna Wronecka et Tomasz Kozlowski). Toutefois, la faible représentativité des nouveaux États membres au sein du Service européen pour l'action extérieure par rapport aux "anciens" pays membres, a conduit des politiques, des chercheurs et députés polonais du Parlement européen à exiger une meilleure représentativité géographique du corps diplomatique.

Faible représentativité des "nouveaux" États membres à la tête des délégations : le rapport polonais

Le rapport de l'Institut Polonais des Affaires Internationales (PISM), rédigé par Ryszarda Formuszewicz et Jakub Kumoch en août 2010, souligne la déjà faible représentativité des "nouveaux" pays membres parmi les chefs des délégations de la Commission européenne à l'étranger. L'analyse de la répartition des postes actuels a démontré que sur 115 chefs de délégation, seuls deux sont issus de pays entrés dans l'UE en 2004, à savoir la Lituanie et la Hongrie. Une majorité de pays membres entrés en 2004 et 2007 dans l'UE, dont la Pologne, ne sont donc pas représentés : il s'agit, aux côtés du Danemark et du Luxembourg, de Malte, Chypre, de l'Estonie, la Slovénie, la Lettonie, la Slovaquie, la République Tchèque, la Pologne, la Bulgarie et de la Roumanie. De l'autre côté, l'Italie, la France, la Belgique, l'Allemagne, l'Espagne et le Royaume-Uni sont les pays comptant le plus grand nombre de chefs de délégations (79 postes au total sur 115).

Il convient toutefois de remarquer que les postes de chefs de délégations (ou d''ambassadeurs') requiert un niveau d'ancienneté au sein de la Commission : les ressortissants des "nouveaux" pays, entrés en fonction à partir de 2004 au plus tôt sont désavantagés. Selon Zbigniew Pisarski, le directeur de la Fondation Kazimierz Puławski à Varsovie, le gouvernement polonais, conscient de ces désavantages, aurait dû demander des exceptions afin d'offrir une chance aux candidats des nouveaux États membres.

Mérite ou géographie? L'incompréhension face aux critères actuels de sélection

L'Institut Polonais des Affaires Internationales (PISM), analysant les critères de sélection des chefs actuels de délégation de la Commission européenne à l'étranger, déclare que la connaissance d'une langue n'a pas été retenue. Ainsi, le PISM fait remarquer dans un premier temps que les chefs des délégations à Moscou et à Kiev ne parlent ni le russe ni l'ukrainien, de même que les représentants dans les pays arabophones ne maîtrisent pas l'arabe (idem en Chine, Turquie, Indonésie).

Dans un second temps, les auteurs du rapport observent que la nomination des chefs des délégations en Afrique et en Amérique latine s'est faite sur la base de leur connaissance linguistique de la langue des pays anciennement colonisés (français, anglais, espagnol, portugais). Le rapport du PISM regrette à cet égard que ces mêmes critères n'aient pas été appliqués à l'Europe orientale, et ce malgré les liens unissant des pays d'Europe centrale avec ceux d'Europe orientale, comme le rappelle Jacek Saryusz-Wolski. Selon l'eurodéputé, les  diplomates de l'ère de l'URSS sont des candidats compétents pour faire face aux situations de l'actuel espace post-soviétique.

Les garanties demandées... pour corriger des déséquilibres existants

Afin de permettre une meilleure répartition géographique du personnel du SEAE entre les "anciens " membres et les "nouveaux" États membres d'Europe centrale, le député polonais Jacek Sarysz-Wolski a proposé d'instaurer des quotas. Cette proposition n'a cependant pas été retenue dans le rapport final du Parlement européen. Le texte, adopté en session plénière à Strasbourg le 8 juillet 2010, insiste cependant sur le fait que le recrutement des nouveaux diplomates doit se faire « au mérite tout en veillant à assurer un équilibre géographique et de genre adéquat ». Le rapport prévoit également des mesures pour corriger d'éventuels « déséquilibres » entre les États membres et leur représentation.

Ces garanties obtenues ont été également exigées par le gouvernement polonais afin de corriger les déséquilibres géographiques résultants de la composition actuelle de la direction générale pour les relations extérieures à la Commission européenne (DG RELEX). Cette direction générale fournira une partie des futurs fonctionnaires du SEAE. Or le rapport de l'Institut Polonais des Affaires Internationales a révélé à la fin de l'été le faible taux de recrutement des Polonais au sein de cette direction. Une situation et des chiffres connus du Ministère des Affaires Étrangères (MSZ), aujourd'hui satisfait des garanties apportées.

Explications à Varsovie

Des chercheurs et politologues polonais se sont penchés sur les raisons de ces déséquilibres et de la faible représentativité des Polonais au sein du futur SEAE. L'Institut Polonais des Affaires Internationales (PISM) met ainsi en exergue la déjà faible présence de Polonais au sein de la direction générale des relations extérieures de la Commission européenne (DG RELEX), laquelle est la principale DG d'où sera issue une partie des futurs fonctionnaires du SEAE. De son côté, le directeur de la Fondation Kazimierz Puławski pointe du doigt le gouvernement polonais pour sa gestion du dossier et déplore son manque de lobbying.

Faible taux de recrutement des Polonais à la DG RELEX

Selon les auteurs du rapport, la faible représentation de la Pologne et des autres nouveaux entrants est due au faible pourcentage de fonctionnaires travaillant à la Commission au sein de la DG pour les relations extérieures (DG RELEX) et dans les délégations à l'étranger (DG DEL). En effet, sur 1701 fonctionnaires dans ce département et ses délégations, seuls 36 sont de nationalité polonaise. Or les fonctionnaires du futur service européen d'action extérieure seront issus, pour un certain pourcentage, de ces départements et délégations.

Sur les 12 nouveaux pays entrés en 2004 et 2007, les Polonais ont le pourcentage le plus élevé de fonctionnaires travaillant à la Commission (4,77%) et à la DG RELEX et dans les délégations (2,12%). Le nombre de Polonais travaillant à la Commission (DG RELEX comprise) est supérieur à celui de certains pays d'Europe occidentale. La Pologne se situe ainsi après l'Irlande mais devant le Danemark. Mais si le pourcentage de Polonais en poste à la Commission dépasse celui des fonctionnaires irlandais, finlandais, grecs, autrichiens, suédois, portugais et hollandais, il devient au sein de la DG RELEX (exclusivement) inférieur à celui de ces mêmes pays. Or, encore une fois, c'est dans cette direction générale que le SEAE puisera ses fonctionnaires.

Selon le rapport du PISM, la nomination des futurs chefs des délégations à l'étranger est également étroitement liée au degré des fonctionnaires et particulièrement au plus haut, soit l'AD/14 et l'AD/15. Or les Polonais ayant le degré AD/15 ne sont qu'au nombre de 3 (sur 226), de même que sont peu représentés parmi la catégorie AD/14 les autres pays entrés en 2004 dans l'UE : 44 fonctionnaires provenant des « nouveaux » pays membres possèdent le degré AD/14 sur 442.

Si le Ministère des Affaires étrangères polonais a obtenu de Catherine Ashton des garanties quant à la composition du SEAE (l'équilibre géographique), le verdict du politologue Zbigniew Pisarski n'en est pas moins sévère. Le gouvernement polonais aurait pu prévenir les causes de la faible représentation de diplomates polonais au sein du futur corps diplomatique, étroitement liées au nombre de Polonais recrutés au sein de la DG RELEX. Selon Pisarski, si la Lituanie - qui compte 8 fonctionnaires à la DG RELEX- s'est vue obtenir un poste de futur ambassadeur en Afghanistan, la Pologne avec 36 fonctionnaires dans la même section aurait pu faire mieux... Cependant, le lobbying polonais s'annonce difficile si l'on en croit le directeur de la Fondation Kazimierz Puławski. Le candidat polonais, Maciej Popowski, fonctionnaire à la Commission européenne, a finalement emporté un poste de haute importance, celui de secrétaire général adjoint du SEAE. Après l'obtention de ce poste important au sein du futur secrétariat du SEAE, la Pologne devra t-elle renoncer à ses exigences ? 

 

Pour aller plus loin

Sur Nouvelle Europe

Sur Internet

  • Le commentaire de Zbigniew Pisarski : « Polacy w sluzbie dyplomatycznej UE » (blog de Zbigniew Pisarski)  
  • « Ashton justifies low intake from new EU countries », EuObserver, 22/09/2010

À lire

  • Le rapport du PISM  : « The Practice of Appointing the Heads of EU Delegations in the Wake of Council Decision on the European External Action Service

  • Polska Agencja Prasowa (PAP), « MSZ : rapport PISM opisuje ‘stan historyczny'', 23/08/2010

Source photo : Diplomatic service : "EU to become a global player instead of payer", par European Parliament, sur flickr 

 

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