Des langues construites... pour mieux communiquer

Par Virginie Lamotte | 23 avril 2007

Pour citer cet article : Virginie Lamotte, “Des langues construites... pour mieux communiquer”, Nouvelle Europe [en ligne], Lundi 23 avril 2007, http://www.nouvelle-europe.eu/node/171, consulté le 25 juin 2019

globesandpontaparisDepuis la nuit des temps, l’homme s’essaye à communiquer avec ses articlesemblables. Au sein d’une même communauté, cela n’était pas si difficile, mais avec des étrangers c’est nettement plus difficile. Alors pour parer à cela, il essaye de trouver un moyen, de créer parfois ce moyen de communication, facile à utiliser en théorie, pour pouvoir communiquer. Inventons une langue pour mieux se comprendre quand nos propres moyens nous en empêchent…

Une langue construite : comment, pourquoi et pour quoi faire ?

 

Le but de chacun de ces projets, plus ou moins réalistes, plus ou moins farfelus, voire plus ou moins fous, est tout de même de faciliter la communication entre les peuples, entre des personnes qui ne parlent pas la même langue ou qui n’auront pas la possibilité de parler la langue de l’autre. Ce sont des projets de langue-pont, où chacun fait un pas vers l’autre en n’utilisant ni la langue de l’un, ni la langue de l’autre, dans le cas où aucun ne connaîtrait justement la langue de l’autre. Ces projets ont donc pour objectif de faciliter la communication mais aussi dans certains cas de préserver la diversité culturelle et linguistique contre une culture ou une langue dominante.

 

Il faut ici faire dans un premier temps une distinction entre langue universelle et langue internationale. La première a pour vocation de remplacer les autres langues, de les suppléer afin que les problèmes linguistiques ne se posent plus. Cependant, comme on peut le remarquer avec les créoles ou l’évolution des anciennes colonies anglophones, une langue unique et dominante finit toujours par se singulariser. Ainsi, au fur et à mesure on voit se déjà se dessiner un anglais américain différent de l’anglais originel de Shakespeare. La langue internationale veut quant à elle être simplement un facilitateur, une langue auxiliaire, pour simplifier la communication internationale.

 

On peut aussi distinguer les langues construites des langues artificielles, qui elles ont souvent des bases plus théoriques et plus artistiques, dont nous verrons plus loin quelques exemples. Les langues construites sont des langues complètes avec une grammaire, des racines, une phonétique et tout ce qui est indispensable au fonctionnement d’une langue. La seule différence avec une langue dite naturelle, comme l’allemand, le tchèque ou le hongrois, est qu’elles ont été initialement créées de toute pièce par une ou plusieurs personnes. Mais leur richesse et leur génie résident dans leur capacité propre à évoluer d’elles-mêmes comme une langue naturelle. Certaines ont réussi ce pari, d’autres sont à la peine et font donc plus partie du folklore des langues construites, dont on retiendra l’expérience pour leur originalité de création.

 

Les toutes premières tentatives.

 

Il semblerait qu’il y ait eu des essais de langues construites dans l’Antiquité et au 2ème siècle après J.C avec Galien, le précurseur de l’expérimentation médicale et qui donna son nom au serment des pharmaciens. Cependant, il ne reste peu ou pas de traces de ses travaux. Ces suppositions démontrent par contre que la question de la communication entre les peuples pouvait se poser dès ces époques.

 

C’est au Moyen-Âge que l’on retrouve les premières traces de création d’une langue. Il s’agit d'une langue créée par l’abbesse Hildegarde von Rupertberg qui vécu entre les 9ème et 10ème siècles, en Allemagne. Elle a travaillé sur un système linguistique composé d’un alphabet de 35 lettres. Néanmoins cette langue n’aurait été connue et parlée que d’elle seule.

 

A la suite de ce projet, il aura fallu attendre le 16ème siècle pour que l’idée de la nécessité d’une langue commune revienne. Nous sommes pendant la période de l’humanisme et c’est l’espagnol Vives qui relança le débat, un débat qui sera activement poursuivi durant tout le 17ème siècle. En effet, le français René Descartes déclare en 1629 qu’une telle langue ne devrait avoir qu’une seule sorte de conjugaison, une seule déclinaison et une unique structure pour les mots. Il ajoute qu’aucune irrégularité d’aucune sorte ne devrait y exister. Enfin, le système de construction des mots et des verbes ne devrait se faire uniquement par affixes. Peu après, l’allemand Leibniz a voulu concevoir une langue basée sur une pensée algébrique, c’est-à-dire un système mathématique pour classifier les idées dans des groupes et des sous-groupes. Cependant, une telle idée ne peut constituer une langue parlée. Il pose à la base de son idée les réflexions d’un certain Skyttius, qui se serait dévoué tout au long de sa vie à étudier les langues pour extraire de chacune de celle-ci ce qu’il appelle leur essence. A partir du matériel extrait de celle-ci, comme il dit, il souhaite pouvoir construire une langue universelle. C’est ce qu’a voulu faire Leibniz avec son système mathématique, qui est certes logique mais non praticable.

 

A la fin du 18ème siècle, le français Delormel souhaite unifier les peuples par un moyen de communication commun : une langue logique et régulière. Il reproche en effet aux langues nationales leurs irrégularités à tous niveaux qui demandent à l’apprenant un trop long apprentissage. Il insiste cependant sur le fait qu’une telle langue ne doit pas remplacer les autres langues, mais les seconder.

 

Avant l’Esperanto, les premières constructions modernes.

 

Il faut rappeler en effet que l’Esperanto n’est pas la première, ni l’unique langue construite qui ait été créée, et qui ait fonctionné. Le 19ème siècle a été très florissant en la matière. En ce siècle du romantisme, où chacun souhaite retrouver ses origines et les réaffirmer face aux puissances dominantes, notamment en Europe de l’est au sein des empires, empire germanique et empire austro-hongrois, les langues s’affirment. Ceci peut en effet paraître paradoxal, mais l’augmentation des projets de langues construites s’accompagne des volontés souvent pacifistes de créer ou de reconstruire des nations.

 

En 1827, le français Jean-François Sudre crée le Solresol, qui signifie langue. C’est une langue composée à partir des notes de musique, des 7 notes françaises : do, ré, mi, fa, sol, la et si, la musique étant considérée comme un langage universel. Chaque mot a donc plusieurs significations. Le Solresol a connu son heure de gloire : il a été utilisé et entendu dans le film de Steven Spielberg Rencontre du Troisième type par un personnage invisible.

 

Mais c’est le Volapük, créé en 1879 par l’allemand Johann Martin Schleyer, qui est considéré comme la première tentative sérieuse et qui connu un vrai succès à ses débuts. Cependant, dès la naissance de l’Esperanto moins de 10 ans plus tard, son déclin se fit tout aussi rapidement, mais la langue existe toujours. Le Volapük consiste en un alphabet latin de 28 lettres. Les racines de la langue ont été empruntées principalement à l’anglais, mais aussi au latin, au français et à l’allemand. La grammaire est par contre qualifiée de très compliquée avec un système de déclinaison en 4 cas (nominatif, génitif, accusatif et datif). L’échec de l’affirmation du Volapük réside dans son incapacité à se réformer, réforme refusée par son créateur qui ne voulait pas que l’on revienne sur les fondamentaux de la langue.

 

L'Esperanto : “Por ke lingvo estu tutmonda, ne suficxas nomi gxin tia”.

 

C’est ce que déclare Lejzer-Ludwig Zamenhof en 1887 lors de l’annonce de la création de l’Esperanto. Ce que l’on appelle aujourd’hui la langue internationale est née en Pologne en cette fin de 19ème siècle de manière anonyme dans un premier temps par la parution du premier manuel de la langue : Internacia Lingvo de Doktoro Esperanto. L’objectif principal de Zamenhof, qui commença à concevoir la langue à à peine 18 ans, était de contribuer à une meilleure intercompréhension à l'échelle internationale, alors que lui vivait dans un pays linguistiquement divisé et occupé par les russes.

 

L’Esperanto repose sur une orthographe phonétique, c’est-à-dire qu’à chaque lettre correspond un son et à chaque son correspond une lettre afin que toute faute d’orthographe soit impossible. Grammaticalement, on ne compte que 16 règles qui régissent tout le fonctionnement de la langue des terminaisons en fin de mots définissant s’il s’agit d’un nom, d’un adjectif ou d’un adverbe, d’un singulier ou d’un pluriel, et en ce qui concerne les verbes à quel temps on a affaire. Le vocabulaire quant à lui repose sur un jeu de lego : on prend un radical, une racine auquel on ajoute des préfixes et/ou des suffixes.

 

Les racines et les affixes ont été crées à partir des langues que parlaient Zamenhof, celui-ci en parlant une dizaine. On retrouve ainsi des racines slaves de sa langue maternelle le polonais, mais aussi de la langue de la puissance dominante, le russe. Cependant, une place très importante a été faite aux langues romanes (latin, français, italien, espagnol), si bien que souvent la première réaction est de dire que l’Esperanto c’est de l’espagnol ! De même, beaucoup de racines de bases proviennent de langues germaniques (allemand, anglais). De part son influence sur toutes nos langues, le grec est aussi très présent dans les racines de la langue. On peut donc voir que l'Esperanto repose sur les langues dites indo-européennes, ce qui peut avoir un effet rassembleur pour les peuples européens. Le principe qu’il utilisa pour créer le vocabulaire a été celui de la racine qui serait comprise par le plus grand nombre, afin qu’elle puisse être aussi neutre que possible, d’où une présence plus importante des langues romanes et germaniques.

 

De l’Esperanto sont nées deux autres langues, dont l’une issue d’une division, d’un conflit au sein même du mouvement espérantiste. Il s’agit de l’Ido (qui signifie le petit de Esperanto), créé en 1900 par la volonté de simplifier encore plus l’Esperanto. Les principales différences résident dans l’alphabet avec la suppression des lettres avec accents, la neutralité des genres, le non-accord des adjectifs en genre et en nombre. Alors que l’on recense plusieurs millions de locuteurs d’Esperanto, le mouvement Ido est resté relativement mineur car on compte aujourd'hui entre 2000 et 5000 locuteurs d’Ido au monde. La seconde langue née de l’Esperanto est le Signuno, qui est un Esperanto adapté aux sourds-muets.

 

D’autres exemples de langues construites.

 

L’Interlingua est née en 1951, créée entre autres pas Alexander Gode à partir des langues romanes et de l’anglais aussi bien pour le vocabulaire que pour la grammaire. Il considérait que les racines gréco-latines étaient suffisamment universelles pour pouvoir être comprises du plus grand nombre. C’est aussi ce qui représente les principales difficultés car nos langues romanes sont riches en difficultés et particularités tant au niveau du vocabulaire où il n’y a pas ou peu de régularités qu’au niveau de la grammaire qui est pleine d’exceptions : ce sont des difficultés que l’on retrouvent dans l’Interlingua.

 

Le Latine Sine Flexione est un projet analogue. Créé en 1903 par l’italien Giuseppe Peano, il s’agissait de réhabiliter le latin comme langue commune en Europe. Cependant, remettre le latin comme il l’était dans l’Antiquité ou au Moyen-Âge était impossible, il fallait le simplifier et c’est ce qui donna naissance au Latine Sine Flexione : tout en gardant le vocabulaire, on enlève les déclinaisons et on réduit les conjugaisons.

 

Le Toki Pona est peut-être la plus drôle et la plus farfelue des langues construites. Créée officiellement très récemment, publié pour la 1ère fois sur internet en 2001 par la canadienne Sonja Elsen Kisa, le Toki Pona ne compte volontairement que 118 mots. Chaque mot peut donc avoir plusieurs significations et c’est en les assemblant que l’on peut en former d’autres. En Toki Pona, l’adjectif n’existe pas, le verbe est seulement signalé par un mot le précédant mais il n’y a pas de forme verbale à proprement parlé, les chiffres quant à eux sont limités à 5 et si il faut aller au-delà, on dit seulement « mute » c’est-à-dire « beaucoup, plusieurs ».

 

La Lingua Sistemfrater est une des rares langues construites créées en Asie. Apparue pour la première fois en 1957, son inventeur Pham Xuan Thai souhaitait créer une langue vraiment accessible à tous les habitants de la planète. La Lingua Sistemfrater est composée d’un vocabulaire provenant des langues européennes mais sa grammaire est asiatique et sa phonétique abordable de tous. C’est donc un projet résolument ouvert à tout le monde, mais qui connaît très peu de répercussions.

 

Quelques langues construites connues de tous…

 

Hormis les projets mentionnés ci-dessus, nous connaissons tous des langues construites, que parfois même nous parlons ou avons parlé ou tout simplement que nous comprenons. Ainis, tous les enfants de 7 à 77 ans lisent du Schtroumpf sans avoir de problème de compréhension majeur.

 

Dans la littérature, nous sommes très nombreux à avoir vibrer sous la plume de Tolkien et de ses langages elfiques, ceux des petits hobbits ou d’autres créatures sombres. De même, Orwell, dans 1984, nous a entraîné dans les méandres du novlangue et de son double langage.

 

Enfin, dans la fiction, combien sont les fans de Star Trek qui ont appris la langue des Klingons, le klingon, ces extra-terrestres de la série. Cette langue a été créée directement pour la série par Mark Okrand et est assimilée aux langues amérindiennes.

 

Des langues construites pour l’Europe.

 

La plupart des langues nommées plus haut ont pour but de trouver une solution au problème européen. En effet, sur un espace relativement plus petit que les autres continents, l’Europe rassemblent une très grande richesse linguistique. En plus des 23 langues officielles de l’Union européenne, il faut compter toutes les langues régionales plus ou moins reconnues par leurs Etats respectifs et les dialectes qui souvent n’ont aucune place et qui se meurent.

 

Les inventeurs des langues construites ont donc voulu trouver une solution, neutre la plupart du temps à cet épineux problème, car il est bien évident qu’aucun peuple ne renoncera à sa langue. Ils se posent donc en défenseurs de la diversité linguistique et culturelle en Europe et parfois appelle à prendre une langue construite comme langue de travail pour les institutions internationales afin de garantir une stricte égalité des langues et des pays.

 

De ces projets, un seul s’est affirmé : l’Esperanto, qui compte des associations et des fédérations dans quasiment tous les pays du monde, et même dans des Etats qualifiés de dictatoriaux et d’autoritaires. Depuis la révolution internet, il n’a jamais été aussi florissant et une chaîne de télévision a même été créée il y a presque 2 ans sur internet au Brésil.

 

Il existe aujourd’hui une littérature originale en Esperanto, les traductions se portent aussi très bien, notamment dans la BD. On chante et on compose en esperanto avec des groupes qui font des tournées internationales. On peut même l’apprendre à l’école, voire le passer en épreuve facultative au Baccalauréat en Hongrie, voire l’étudier dans de nombreuses universités, notamment européennes. On ne peut donc plus dire aujourd’hui que l’Esperanto n’a pas de culture, que c’est une langue artificielle car elle vit et évolue très rapidement ; son vocabulaire s’adapte à toutes les situations. Les débats de l’Académie d’Esperanto sont ici très prolifiques et du moment que l’on se comprend, même avec un mot non-avalisé par celle-ci, alors le pari est gagné.

 

Pour aller plus loin:

picto_1jpeg  Sur Internet:
picto_1jpeg Sur l'Esperanto: le site l'Esperanto-France , celui de UEA (Universala Esperanto Asocio), disponible en plusieurs langues.
picto_1jpeg  Sur le Volapük, un article très complet sur Wikipedia
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Pour découvrir d'autres langues construites : l'Association Ido-France ;  l'Union Interlinguiste de France ; le Toki Pona (en anglais) et enfin la Lingua Sistemfrater (en anglais)

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