Des deux côtés du Danube : enthousiasme et hésitation à l'égard de l'UE

Par Lyubomira Efremova | 3 mai 2011

Pour citer cet article : Lyubomira Efremova, “Des deux côtés du Danube : enthousiasme et hésitation à l'égard de l'UE”, Nouvelle Europe [en ligne], Mardi 3 mai 2011, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1105, consulté le 19 février 2018

pepiniere-145.pngLa Bulgarie et la Roumanie, ce sont deux pays voisins qui partagent un passé politique, économique et culturel. Un passé chargé d’événements majeurs qui ont laissé leurs traces sur leurs populations respectives tout comme sur le regard que ces dernières portent sur de la communauté européenne. Comment expliquer l’évolution de l’opinion publique et des visions sur l’UE dans les deux pays voisins ?

En juin 1993 lors du Conseil européen de Copenhague, les 12 États membres de l’UE de l’époque prennent une décision très importante concernant l’entrée dans la communauté européenne de plusieurs pays ex-communistes d’Europe centrale et orientale. Deux ans plus tard, en 1995, la Bulgarie et la Roumanie déposent officiellement leur candidature  d’adhésion à l’UE et c’est là que débute un long chemin jalonné d’obstacles. Il leur a fallu 12 ans pour remplir les conditions nécessaires et devenir membres de ce club restreint et si convoité. Pendant ces longues années d’attente à la porte de l’Europe, les Bulgares et les Roumains ont gardé précieusement l’espoir  d’un avenir meilleur, apporté de l’extérieur. Pour les deux pays voisins, le 1er janvier 2007 marque la fin de cette longue période d’attente et devient le symbole de la rupture définitive avec leur passé de pays communistes.

La Roumanie, confiante dans son avenir européen

La Roumanie est l’un des États membres les plus pro-européens  au sein de l’UE. À tel point qu’à l’automne 2007, quelques mois après l’élargissement de la même année, l’opinion publique atteint un pic de 71% et se maintient depuis au dessus de la moyenne européenne. Ces résultats montrent que les Roumains ont retrouvé un état d’enthousiasme général, surtout après leur adhésion à la communauté européenne. 

Cela n’a pas toujours été le cas dans ce pays latin qui a connu une période transitoire particulièrement difficile dans les années 1990 avec un pouvoir et une classe politique issues majoritairement des rangs du parti communiste. Suite aux changements politiques de 1990 un certain Vadim Tudor crée un parti à forte tendance nationaliste le « Parti de la Grande Roumanie » (PRM). Avec un programme politique résolument hostile à l’égard des minorités en Roumanie, il arrive à la deuxième place aux élections présidentielles du 16 novembre 2000. Un résultat choc pour le moins et surtout un message fort de la part de la population roumaine. D’une seule et même voix, les Roumains ont montré qu’avant même de poursuivre des objectifs d’adhésion à l’OTAN et à l’UE, il fallait s’intéresser aux défis nationaux tels la résorption du chômage, le développement de l’économie et la résolution des conflits avec les minorités.

Suite au processus d’adhésion et dans le respect des critères de Copenhague, la Roumanie s’est dotée d’une économie de marché viable. Cela a considérablement renforcé le soutien de l’opinion publique à l’UE. Dans un pays où la corruption est présente à tous les niveaux, la concurrence est la dynamique qui favorise la croissance et combat les inégalités économiques.

Dans le contexte de la crise économique mondiale de 2008, un plan d’austérité a été mis en place par le gouvernement roumain afin de limiter les dépenses publiques. Ce plan a fait baisser les salaires des fonctionnaires de 25% et les retraites de 15%. Ces mesures qui vont encore accroître l’écart important qui existe déjà entre les riches et les pauvres de la population. Cette situation a influencé la vie des citoyens roumains et s’est traduit par une forte augmentation de nombre de personnes qui dénoncent leur insatisfaction vis-à-vis du niveau de vie.  Dans la même logique, au printemps 2010 on a observé une baisse significative de 9 points de l’indicateur de confiance aux institutions communautaires. Au point qu’aujourd’hui un Roumain sur trois n’a accorde plus sa confiance à la Commission européenne. L’un des pays les plus pauvres de l’UE, la Roumanie traverse une période difficile économiquement. Avec un salaire moyen de 200 € et une forte inégalité de répartition de revenus le creusement de l’écart entre le niveau de vie moyen au sein de l’UE et celui en Roumanie continue de provoquer la colère de la population. Le standard occidental fait rêve cette population dépourvue des moyens qui malgré toutes les difficultés résiste le mieux à la vague d’euroscepticisme et reste confiante dans son avenir européen.

Les illusions perdues de la Bulgarie

De l’autre côté du Danube, en Bulgarie on est loin de l’esprit optimiste et pro-européen des roumains. La longue période de transition a nourri les attentes d’un peuple assoiffé de changements. Changements lents et peu convaincants qui ont plongé la population dans l’hésitation. Malgré un très fort taux de confiance aux institutions européennes,  les Bulgares ne sont pas convaincus des résultats de l’adhésion.

Partout en Bulgarie on retrouve des traces importantes des longues années d’attente et d’insécurité avant l’adhésion à l’UE. Cette période transitoire fut marquée par de nombreux changements de gouvernements des deux bords de l’échiquier politique qui ont mené en 1997 le pays vers l’une des plus grandes crises économiques et politiques de son histoire. Cette crise qui a provoqué la révolte de la société civile bulgare et a renforcé le mécontentement général à l’encontre de la classe politique. La déception due à la réalité socio-économique s’est traduite par une méfiance à l’égard des institutions nationales et les partis politiques en place. 

Au début des années 2000, le peuple avait besoin de nouvelles personnalités pour gouverner le pays, ce qui explique le retour sur le devant de la scène politique du roi Simeon Saxe-Coburg-Gotha, et plus tard l’ancien policier Boïko Borissov ainsi que de la création du parti nationaliste « Ataka ». Les résultats de cette période transitoire douloureuse sont encore clairement visibles à travers l’opinion publique des bulgares et l’importance que la population accorde à la situation économique et sociale du pays. Depuis 2007 on observe une baisse continue dans l’opinion publique de l’effet bénéfique de l’adhésion du pays au sein de l’UE.  En 2007 ce niveau se situe autour de 50% pour redescendre en 2010 à 46%, 7 points de moins que la moyenne européenne. Entre temps, un bulgare sur trois perçoit l’intégration à l’UE comme quelque chose qui n’est ni bénéfique ni négatif. Ce phénomène propre à la Bulgarie peut être expliqué par le fait qu’une majorité des Bulgares estiment que l’élargissement a avant tout profité aux personnes issues des couches aisées de la population, c’est-à-dire l’élite politique.

C’est ce manque de confiance envers les partis traditionnels et les institutions d’État qui a poussé les Bulgares à se tourner vers l’UE. Pour une large majorité des bulgares le principal moteur des réformes internes est la pression venant de l’extérieur. Le déficit de confiance et le délaissement des partis politiques traditionnels laisse la place à des nouveaux venus, tel que le parti du centre - droite GERB (Citoyens pour le développement européen de la Bulgarie) qui a remporté avec une facilité surprenant les élections européennes et celle législatives en 2009. L’une de ses priorités en plus de la lutte contre la corruption et les problèmes économiques est l’image de la Bulgarie sur la scène internationale et les relations avec ses partenaires européens et nord-américains.

À la différence du Parti de la Grande Roumanie qui ne fait pas parti du parlement roumain actuel, les nationalistes d’« Ataka », qui ont réalisé un score de 11.96% aux élections européennes de 2009, ont réussi à devenir la quatrième puissance au parlement bulgare. L’électorat de ce parti s’est vu renforcé par ceux qui ont voulu manifester leur mécontentement envers la coalition au pouvoir, formée par le parti socialiste et le parti de la minorité turque. Ce mécontentement provient avant tout du fait que les politiciens ne soient pas en mesure de garantir la stabilité économique et d’assurer l’ordre dans l’État. Ce vote protestataire  pourrait être assimilé à une alternative à « l’intervention » de la communauté européenne.

L’adhésion à la communauté européenne est un changement majeur en soi mais ce n’est pas pour autant que le quotidien des Bulgares a fondamentalement changé et que leurs problèmes quotidiens se sont résolus. L’UE n’est pas intervenue dans la gestion de questions épineuses telles le chômage, le système des retraites ou celui de santé ou encore l’inflation, beaucoup plus élevée qu’en Roumanie. Ces problèmes nationaux qui existent depuis longtemps et se sont aggravés avec l’arrivée de la crise économique mondiale à l’automne 2008. Dans l’ensemble on constate une baisse de l’enthousiasme, qui avait prévalu dans l’État bulgare pendant les années précédant son adhésion, et un retour au réalisme en ce qui concerne sa situation économique.

La crise économique a eu de lourdes conséquences pour la Bulgarie et la Roumanie. Ces deux voisins se trouvent dans des situations similaires mais  leurs populations conçoivent un avenir différent.

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Source photo : Danube Delta Romania par JCKol, sur flickr

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