Dépendance, conciliation entre vies professionnelle et familiale : les inégalités femmes/hommes

Par Aurore Guieu | 5 décembre 2011

Pour citer cet article : Aurore Guieu, “Dépendance, conciliation entre vies professionnelle et familiale : les inégalités femmes/hommes”, Nouvelle Europe [en ligne], Lundi 5 décembre 2011, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1339, consulté le 21 avril 2018

La question de la prise en charge des personnes âgées dépendantes est un enjeu de la conciliation entre vies professionnelle et familiale. Pourtant, ce sujet est loin d'être une priorité de la politique sociale européenne, alors même qu'il est au cœur des enjeux d'égalité entre femmes et hommes.

Conciliation entre vie professionnelle et vie familiale : une problématique encore largement féminine

La conciliation a fait son entrée dans le débat européen ainsi que dans les espaces nationaux avec l'arrivée des femmes sur le monde du travail. En 2007, 58.3% des femmes entre 15 et 64 ans occupaient un emploi dans l'Union européenne (UE) à 27. Afin de faciliter la prise en compte de cette nouvelle main d'œuvre, des outils ont été créés pour leur permettre d'exercer à la fois leurs nouvelles responsabilités professionnelles ainsi que leurs charges familiales traditionnelles. Les années 1990 ont vu l'avènement de ces questions à l'échelle européenne, avec deux directives phares traitant de la protection des travailleuses enceintes, accouchées ou allaitantes (1992) ainsi que du congé parental (1996). Protéger l'emploi des jeunes mères en interdisant leur licenciement et en imposant une durée minimale de congé à la naissance de leurs enfants : tel était l'objectif premier de ces textes.

Si la conciliation est longtemps restée une affaire de femmes, les pères ont peu à peu été pris en compte afin d'assurer une égalité réelle entre femmes et hommes sur le marché de l'emploi. En effet, les conséquences de la prise en charge par les mères de la plupart des responsabilités parentales sont toujours visibles en Europe. Le taux d'emploi des femmes avec enfants est largement inférieur à celui des femmes sans enfants (-11,3%), alors que les hommes ne semblent pas souffrir professionnellement de leur paternité ; le taux d'emploi des pères est même supérieur à celui de leurs collègues sans enfants. Les femmes sont également bien plus nombreuses que leurs partenaires à occuper des postes à mi-temps après leur congé parental, ce qui impacte non seulement leur salaire, mais aussi leur employabilité et leurs droits à pension.

L'entrée des pères dans le domaine de la conciliation ne se fait pas sans heurts. L'adoption du congé parental en 1996 ne doit pas faire oublier que la première proposition déposée par la Commission en ce sens, en 1983, s'était vue imposer une fin de non recevoir par le Conseil européen. La présence des pères à la maison est loin de constituer un consensus social, et ce même dans les États membres réputés pour leur prise en charge des questions d'égalité. Les champions européens du congé paternel, les Suédois, ne prennent effectivement qu'un cinquième du congé disponible. Leurs compagnes assurent donc encore la  plus grande partie du temps passé à la maison avec les nouveaux-nés.

La dépendance : une situation de plus en plus présente

L'UE comme les États membres sont loin d'avoir fait le tour de la question en matière de conciliation entre vies professionnelle et familiale. Les salarié-e-s européen-ne-s font face à d'autres défis familiaux que l'arrivée d'un nouvel enfant, et notamment à la prise en charge de leurs parents dépendants. L'Europe est un continent vieillissant. Les dernières mesures de l'espérance de vie montrent que celle-ci s'élève à 80,8 ans pour les femmes et 74,6 ans pour les hommes. Le fait est connu, et pourtant peu a été  fait pour faciliter le soin aux personnes âgées, qui est encore largement une responsabilité familiale – et féminine. Ainsi, en France, les femmes ont consacré en 1998-1999 deux fois plus de temps que leurs époux aux membres âgés dépendants de leur famille.

Le fait que ce type de soins soit majoritairement invisible favorise la persistance des inégalités entre femmes et hommes dans le domaine. La situation s'apparente à une sorte de cercle vicieux, où plus les femmes s'occupent des soins, plus ces tâches sont considérés comme naturellement féminines, et moins les hommes s'y investissent. Le prix à payer se mesure à la fois en termes de temps et de charge émotionnelle et psychique. L'OCDE (Organisation de Coopération et de Développement Économique) a ainsi souligné qu'une augmentation de 1% seulement du nombre d'heures de soin aux personnes âgées équivaut à une baisse de 10% de la participation à l'emploi. Il a également été démontré que le stress relatif aux activités de soin à la personne dans un cadre familial était significativement plus important chez les femmes que chez les hommes.

Le caractère informel de cette activité participe directement de son invisibilité et donc de son fondement inégalitaire. La part de l'aide informelle dans les soins aux personnes âgées est significative dans de nombreux pays européens, de 8% en Suède à 16% en Italie. On notera tout de même des différences non négligeables entre les pays membres : le rapport entre aidants formels et informels est ainsi soixante fois plus élevé en République Tchèque qu'aux Pays-Bas.

L'inégalité de genre en filigrane...

Il est frappant de relever le manque de réflexion à l'échelle européenne dans ce domaine. Une conférence sur les défis et opportunités liés aux changements démographiques en Europe tenue en octobre 2011 a ainsi largement ignoré les questions d'égalité de genre liées à l'aide informelle assurée par les femmes dans les familles. Le débat sur le congé parental est certes central ; les impacts en termes de carrière, salaire et opportunités sont conséquents pour les jeunes mères. Néanmoins, avec le rallongement des carrières, les réformes des systèmes de retraite entamées par de nombreux États membres et la question de la prise en charge des maladies dégénératives comme Alzheimer, la question devient pressante pour un nombre croissant de familles et par conséquent de femmes.

Cet aspect de la conciliation dépasse l'égalité au sein des couples et concerne l'égalité dans un sens plus large. En effet, la recherche féministe a montré que la « délocalisation » des activités de soin en dehors de la famille présentait le risque de renforcer les inégalités sociales et de genre. Ces métiers sont actuellement peu rémunérés, encore moins considérés, et exercés principalement par des femmes issues de l'immigration. Se passer d'une réflexion sur l'articulation des soins au sein des familles, dans une perspective d'égalité entre femmes et hommes, c'est donc se diriger vers un renforcement à la fois des inégalités de genre – les foyers modestes conservant un modèle de soins féminins et les foyers plus aisés employant quasi-exclusivement des femmes pour remplir ces tâches - mais également des inégalités sociales.

La question de la prise en charge des personnes âgées dépendantes dans une double perspective de conciliation entre vies professionnelle et privée et d'égalité entre femmes et hommes devrait donc être un enjeu crucial dans la politique sociale des années à venir. L'UE a autant un rôle à jouer dans ce domaine qu'elle l'a eu concernant le congé parental et les structures d'accueil de la petite enfance. La stratégie de Lisbonne, ainsi que la stratégie Europe 2020, ont fixé des objectifs chiffrés afin d'évaluer les progrès des États membres dans ce domaine. Une action européenne est donc possible dans le cadre de la politique sociale européenne et permettrait au moins l'émergence de la question de la prise en charge des personnes âgées dépendantes comme un réel enjeu d'égalité.

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Sur Nouvelle Europe

Sur Internet

À lire

  • BRACHET S., « Les résistances des hommes à la double émancipation. Pratiques autour du congé parental en Suède », in Sociétés contemporaines, vol. 1, n°65, 2007
  • GRAZIANO P.R., Jacquot S. et Palier B., « Domestic Reconciliation Policies and the Usages of Europe » in European Journal of Social Security Policy, vol.13, n° 1, 2011
  • MASSELOT, A., et CARACCIOLO DI TORELLA, E., Reconciling Work and Family Life in EU Law and Policy, Londres, Palgrave Macmillan, 2010
  • WALKER A.J., PRATT, C.C., et EDDY, L., « Informal Caregiving to Aging Family Members: A Critical Review », in Family Relations, vol. 44, n°4, Octobre 1995

Source photo : Old People, sur wikimedia commons

 

 

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