Débat aux États généraux de l'Europe : l'Europe à combien ? À quelle vitesse ?

Par Olivier Pawlicka et Tanguy Séné | 20 mars 2012

Pour citer cet article : Olivier Pawlicka et Tanguy Séné, “Débat aux États généraux de l'Europe : l'Europe à combien ? À quelle vitesse ?”, Nouvelle Europe [en ligne], Mardi 20 mars 2012, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1455, consulté le 27 avril 2017

Comment gouverner 27 États (ou plus…) au niveau européen ? L’Europe peut-elle et doit-elle continuer à s’élargir ? Quelle place pour les Balkans occidentaux ? Que dire de l'Europe à géométrie variable (euro, Schengen, défense, etc) ? Plusieurs questions traversaient cet atelier organisé par Nouvelle Europe aux États généraux de l'Europe le 10 mars dernier.

Un panel très international de personnalités était réuni pour interagir avec un public nombreux : Olivier Evans, Conseiller du gouvernement britannique au Foreign Office pour les Affaires européennes, Son Excellence Mirko Galić, Ambassadeur de la République de Croatie en France et Jacques Rupnik, Professeur de science politique à Sciences Po et au Collège d’Europe, spécialiste de l’Europe centrale et orientale. Le débat était modéré par Samuel Faure, maître de conférences à Sciences Po et rédacteur en chef du magazine européen 27etc sur Slate.fr.

Le conseiller gouvernemental Olivier Evans s’est d’abord vu posé la question de la vision qu’avait le Royaume-Uni de l’Union européenne (tout particulièrement dans le contexte de l’auto-exclusion du nouveau traité budgétaire). Pourquoi privilégier l’intergouvernementalisme ? Est-ce que le Royaume-Uni se montre en général favorable à l’élargissement (notamment l’entrée de la Turquie) pour mieux affaiblir l’Europe politique ? Pour Olivier Evans, le Royaume-Uni croit en une Europe forte pour relever les défis actuels, mais les institutions européennes ne fournissent pas nécessairement les solutions. Si les Britanniques demeurent des fervents défenseurs de l’élargissement, c’est que l’Europe gagne en force quand elle gagne en États membres. Il n’y a pas besoin de marquer une pause dans l’élargissement si l’on conserve les critères objectifs appliqués pour ce processus.

Selon le conseiller britannique, la vision européenne du Royaume-Uni reste toujours pragmatique. Il rappelle la position du Premier ministre David Cameron : il faut de la souplesse au niveau européen, en faveur d’un nivellement par le haut et non pas par le bas. Il n’est pas question d’une Europe à deux vitesses. Le débat actuel sur la gouvernance européenne, pour Olivier Evans, ne se pose en tout cas pas en termes de subsidiarité ou d’évolution vers un fédéralisme européen.

À la question de savoir si élargissement et approfondissement de l’Europe politique s’opposent, Jacques Rupnik répond d’abord que chaque élargissement donne lieu à un approfondissement du fonctionnement de l’UE et des traités européens. Certes, les traités ne seront jamais à 100% satisfaisants, c’est le propre de l’UE. « Le grand soir constitutionnel n’arrivera jamais » déclare le professeur. Il remarque que l’élargissement est trop souvent connoté « Est européen », alors qu’il a commencé par le Sud et le Nord ; et ce ne sont pas les nouveaux entrants qui s'opposèrent au projet de Constitution européenne de 2005 : ce sont les anciens du groupe des Quinze. Aujourd’hui, l’élargissement est un succès et peut être considéré véritablement comme un exemple, surtout si l’on prend conscience que la chute du mur est un évènement très récent à l’échelle de l’histoire européenne.

Pour Jacques Rupnik, l’UE est comparable à un aimant qui attire une série de pays intéressés par notre modèle. Il serait absolument dommageable de prononcer un « non » définitif à l’égard d’un pays candidat, bien qu’il soit peu aisé de s’élargir à la périphérie quand le centre de l’Europe vacille. La perspective d’une UE à 28, 30 ou 35 ne doit pas être écartée. L’Europe à deux vitesses existe et persiste, mais l’UE peut s’orienter différemment. Rupnik invite à lire le discours « historique » du ministre des Affaires étrangères polonais Radoslaw Sikorski à Berlin à l'automne 2011 qui dessine une Europe fédérale emmenée par l’Allemagne. Elargissement et approfondissement ne s’opposent pas.

Son Excellence Mirko Galić est intervenu plus spécifiquement sur la question de l’élargissement aux Balkans, et en particulier de son pays, la Croatie, qui deviendra le 28ème membre de l’Union européenne lors du 1er juillet 2013. À travers l’exemple de ce petit pays, qui a voté à plus de deux tiers pour son adhésion à l’UE en janvier 2012, comment expliquer cette force d’attraction que continue d’exercer l’UE sur ses voisins, même en période de crise ? Mirko Galić, après avoir souligné ce succès et le progrès réalisé depuis les guerres d’ex-Yougoslavie, considère l’adhésion à l’UE comme une garantie de paix et de sécurité. Il n’oublie pas les circonstances dans lesquelles la Croatie a achevé son processus d’adhésion : nouveaux chapitres de négociation, crise financière de l’UE, veto slovène… La Croatie a tout du long placé un grand optimisme dans l’Europe.

Selon l’ambassadeur, l’élargissement européen est décisif pour apporter de la stabilité dans la région des Balkans. L’UE est une mosaïque religieuse et culturelle ; l’économie, la culture, les médias sont des facteurs de réconciliation entre Serbes et Croates, réconciliation qui se fait à une vitesse inespérée depuis vingt ans. Ce que la Croatie a fait pour l’élargissement, les autres pays doivent le faire ; Mirko Galić prévoit que la Bosnie-Herzégovine et le Kosovo seront plus difficiles à préparer. En tout cas, sans perspective européenne, cette région demeura instable.

Au cours d’échanges avec le public, plusieurs propositions ont été dégagées :

  • continuer à mener une politique d’élargissement (nécessaire à la création d’un toit législatif commun à des pays instables de la périphérie comme la Bosnie-Herzégovine, la Serbie et le Kosovo). Les critères doivent toutefois demeurer extrêmement rigoureux ;
  • continuer à approfondir les traités européens pour accueillir les nouveaux États membres ;
  • la Croatie doit jouer un rôle politique important pour faciliter l’élargissement aux Balkans, qui comporte comme question clé la situation serbo-kosovare. Il lui faut mettre ses différends bilatéraux de côté pour accomplir cette tâche.

 

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Pour aller plus loin 

Sur Nouvelle Europe

Source photo : Marie-Ange Schilling pour Nouvelle Europe. De gauche à droite : Jacques Rupnik, Olivier Evans, SEM Mirko Galić, Samuel Faure.

 

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