De la faute à Voltaire

Par Philippe Perchoc | 21 octobre 2006

Pour citer cet article : Philippe Perchoc, “De la faute à Voltaire”, Nouvelle Europe [en ligne], Samedi 21 octobre 2006, http://www.nouvelle-europe.eu/node/12, consulté le 13 décembre 2017

Certaines idées n'ont pas de frontières et si les livres les transportent à travers les âges, ils le font aussi à travers l'espace.
Mercredi, la Bibliothèque Nationale de Russie a publié le sixième volume du "Corps des remarques autographes de Voltaire", rédigé conjointement par la BNR et la Fondation Voltaire à Oxford. Pourquoi cette passion russe pour l'homme de Ferney?

Quand les bibliothèques prennaient le bateau

Catherine II (1729-1796) a longtemps entretenu une correspondance avec Voltaire (1694-1778). La tzarine se passionnait pour le mouvement des Lumières, lisait Voltaire, Montesquieu mais aussi Diderot. Elle acheta en viager la bibliothèque de celui-ci en 1762 pour soutenir son travail philosophique et celui-ci vint lui rendre visite en 1773.

Voltaire n'alla jamais à Saint Petersbourg mais à sa mort, Catherine II donna à son agent en France, le baron Grimm, l'ordre d'acheter la bibliothèque du philosophe auprès de sa nièce, son héritière. En effet, l'impératrice estimait que Voltaire avait été injustement maltraité à la fin de sa vie et que son exil avait été parfaitement injuste. Elle voulait lui rendre tout les honneurs dus à son rang au panthéon des Lumières.

La bibliothèque de Voltaire fut donc mise en caisses et gardée jusqu'à ce que la Baltique soit naviguable. En mai 1779, quelques mois après la mort du philosophe, sa bibliothèque prit la route de Lübeck où l'attendait un bateau russe spécialement envoyé. En août, les livres furent installés dans la bibliothèque particulière de l'impératrice qui pris l'habitude de s'en servir.
Composée de 6.760 volumes, une seule chose y manquait: la correspondance de Voltaire et de Catherine II. Elle avait été volée par l'éditeur Charles-Joseph Panckoucke avec la participation de Beaumarchais avant l'envoi !

Une bibliothèque particulière

A la mort de la Tzarine, la bibliothèque resta intacte. Seulement, ses successeurs, en proie aux convulsions révolutionnaires, pensaient que Voltaire n'y était pas pour rien et la bibliothèque fut fermée par Nicolas Ier (1796-1855). Seul Pouchkine y eut accès pour ce qu'elle contenait d'histoire russe.

A la fin du siècle, on pris conscience que si les ouvrages de la bibliothèque étaient de grande valeur, leur choix et leurs annotations étaient un sujet d'études tout à fait passionnant.
Non seulement, ce fond est la seule bibliothèque complète du siècle des Lumières mais c'est aussi une source sans comparaison pour analyser le travail de son auteur: Voltaire avait pris l'habitude d'annoter les différentes éditions de ses oeuvres, de les enrichir et de les commenter. Par ailleurs, et c'est un point central, Voltaire avait annoté aussi de nombreux passages des oeuvres de ses contemporains. Ainsi, des notes sur des passages de Rousseau permirent aux chercheurs de mesurer les influences que celui-ci avait eu sur la pensée de Voltaire.

La bibliothèque passionna les chercheurs de la Russie impériale mais aussi soviétique. C'est dans les années 1930 que fut entrepris le catalogue des oeuvres composant le fond Voltaire. Ce travail de catalogue permet de cerner les intérêts de l'auteur: peu d'ouvrages sur l'histoire de France, des ouvrages de droit et de philosophie ou un important fond russe (Voltaire lié à la rédaction de l'Histoire de l'empire de Russie sous Pierre le Grand) ... Ce fond russe est par ailleurs passionnant parce que Voltaire a été l'un des premiers à diffuser en Europe occidentale l'image de la Russie de Pierre le Grand: une histoire séculaire, une religion originale, une pensée philosophique développée, une architecture flamboyante ...

Un objet toujours étudié

Il ne faut pas croire que cette bibliothèque ait fini de révéler tous ses secrets; on retrouve régulièrement des ouvrages en anglais ou en italien lui appartenant et étant dispersés dans d'autres collections russes. Aujourd'hui, les chercheurs continuent à éditer les notes que le philosophe prennait sur ses lectures.

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