De la Charte 77 à la Charte 08, entre l’Europe et l’universel

Par Tanguy Séné | 15 mars 2011

Pour citer cet article : Tanguy Séné, “De la Charte 77 à la Charte 08, entre l’Europe et l’universel”, Nouvelle Europe [en ligne], Mardi 15 mars 2011, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1067, consulté le 22 octobre 2017

La « Charte 77 » a été un tournant dans la vie de Jan Patočka. Pétition qui prenait l'État tchécoslovaque à la lettre de ses engagements internationaux, elle valut à tous ses signataires des persécutions organisées par le pouvoir en place. Aujourd'hui, la « Charte 08 », ouvertement inspirée de sa grande soeur, va plus loin et réclame une transition démocratique en Chine. Avec le même risque pour ses signataires. Quelle filiation faut-il y voir ?

Dans la Tchécoslovaquie des années 1970, l’amélioration des conditions de vie matérielles ne pouvait suffire à garantir un pacte social durable. C’est dans ce contexte que naît la Charte 77, pétition signée initialement par un groupe de 243 citoyens en janvier 1977. Ses revendications sont simples : le gouvernement doit respecter les libertés fondamentales conformément à ses engagements internationaux – notamment après la signature de l’Acte final d’Helsinki le 1er août 1975.

Jan Patočka et Václav Havel, deux porte-paroles de la Charte, furent emprisonnés peu de temps après cette prise de position. Considérés comme des traîtres anti-socialistes, tous les adhérents à cette pétition s’exposaient en effet à une marginalisation immédiate, professionnelle et sociale (qui pouvait aller de la suspension du permis de conduire ou la déscolarisation de ses enfants à l’exil et l’emprisonnement). Malgré cela, on comptait plus de 5000 signataires dix ans après le lancement de la Charte.

C’est à peu près le même nombre de citoyens que rassemble en un an seulement la Charte 08, programme de transition démocratique en 19 points rédigé par des citoyens chinois.

Le 8 décembre 2008, avant même que la Charte 08 ne soit rendue publique, le Chinois Liu Xiaobo est arrêté par la police. Essayiste, critique littéraire, professeur de littérature interdit d’enseignement par le gouvernement, Liu Xiaobo s’est rendu coupable d’ « incitation à la subversion du pouvoir de l’État » en sa qualité de porte-parole d’un texte qui demande une transition démocratique de la Chine. Plusieurs États et intellectuels d’Occident s’indignent, Václav Havel lui-même défend ouvertement la Charte 08 en se référant à la Tchécoslovaquie communiste ; Pékin répond avec une terrible ironie en condamnant Liu Xiaobo à 11 ans de prison le jour de Noël 2009. Et les milliers de signataires continuent d’être persécutés de nos jours.

On disait de la Charte 77 qu’elle avait peu de bouches mais beaucoup d’oreilles – des sympathisants bien plus nombreux que les signataires à l’intérieur, et de nombreux soutiens à l’étranger. Le cas de la Charte 08 n’est-il pas analogue ?

À trente ans de distance, les deux Chartes se font écho sur plusieurs points.

Bouleverser le système, mais dans la légalité

Dans son ouvrage Postwar, l’historien Tony Judt expose la stratégie des initiateurs de la Charte 77. Marginalisés, disqualifiés et repoussés hors de la sphère publique, les opposants au régime tchécoslovaque ne pouvaient s’engager dans un débat politique. Ils durent s’accommoder de la situation et s’approprier des thèmes non politiques, abandonnant le vocabulaire marxiste qui avait envahi le débat public.

Leurs revendications s’articulaient autour du respect formel des libertés fondamentales par l’État tchécoslovaque. Celles-là mêmes qui étaient contenues dans les conventions des Nations-Unis et dans l’Acte final d’Helsinki notamment. Ce dernier concluait la Conférence sur la sécurité et la coopération en Europe (CSCE), lancée en 1972 à l’initiative de Moscou et engageant 35 signataires : les membres du Pacte de Varsovie, deux de l’Alliance atlantique, les pays européens neutres et non-alignés (exceptée la Yougoslavie). L’Acte final, signé par tous, édicte un certain nombre de principes : respect de la souveraineté, inviolabilité des frontières, non-intervention dans les affaires intérieures d’un État… et le respect des droits de l’homme et des libertés fondamentales ! Sur ce dernier point, les dirigeants du bloc soviétique comptaient en rester à une déclaration d’intention.

Or c'est la pure et simple application de cet Acte final que réclamèrent les dissidents de la Charte 77. Il ne s’agissait donc pas de réclamer de nouveaux droits, ce qui aurait mené tout droit à une nouvelle répression ; mais d’exiger ceux qui avaient été reconnus par la loi nationale. Ce qui revenait à adopter une attitude non pas subversive mais plutôt conservatrice. Les chartistes tchécoslovaques affirmaient donc que « les droits de l’homme et les libertés garanties par ces pactes constituent des atouts importants de la vie civilisé » tout en insistant sur le fait que « leur publication [des pactes] nous rappelle à quel point les droits de l’homme n’existent dans notre pays que sur le papier ».

Les chartistes chinois, de leur côté, adoptent une position également prudente et qui s’inscrit dans le cadre de la loi, rappelant les engagements en matière de droits de l’homme de la Chine puisque ceux-ci sont inscrits dans les pactes des Nations unies à laquelle la Chine est liée comme membre de l’ONU. L’avocat pékinois Mo Shaoping, une des figures de proue de la Charte 08, est clair : « C'est un texte important mais modéré, pas révolutionnaire : il demande l'application des lois ».

Toutefois le document chinois va plus loin que le tchèque. Il envisage une réforme constitutionnelle en embrassant une vision historique large. Il commence ainsi par rappeler les occasions manquées d’instaurer la démocratie au cours de l’histoire récente de la Chine (comme au moment de la victoire contre le Japon, en 1945) et pose la question : « Quel direction va prendre la Chine au XXIème siècle ? Va-t-elle poursuivre sa modernisation autoritaire ou va-t-elle reconnaître les valeurs universelles, rejoindre le courant majoritaire et instaurer un régime démocratique ? » La Charte 08 a des accents plus subversifs, ou, disons-le autrement, des revendications démocratiques plus fortes.

Les deux chartes ont toutefois pris la précaution de préciser qu’elles n’étaient pas la base d’une organisation politique d'opposition. En 1977, les signataires tchécoslovaques précisaient que la Charte ne disposaient pas de statuts ni d’organes permanents. De la même manière, le texte chinois fait référence à une communauté très informelle et non révolutionnaire de citoyens chinois : « Nous espérons que tous les citoyens chinois qui partagent notre sentiment de crise, notre sens des responsabilités et de notre mission – qu’il soient ou non dans le système, quelque soit leur statut – mettront de côte leurs divergences et participeront activement à ce mouvement citoyen, pour faire avancer l’évolution de la société chinoise afin d’établir le plus tôt possible un État constitutionnel, démocratique et libre et réalisant ainsi le rêve plus que centenaire poursuivi mais jamais réalisé par les Chinois ».

Enfin, la Charte 77 et la Charte 08 insistent notamment la nécessité de mettre un terme à la suprématie du parti sur les autres organisations. Tous les chartistes estiment qu’il s’agit d’une perversion des principes du parti. Pour les Tchécoslovaques, le processus par lequel les droits civils sont brimés s’enclenche là où les institutions « sont de fait soumises aux directives politiques de l’appareil du parti dirigeant et aux décisions prises par des individus puissants ». Comme rempart à ces abus, la Charte chinoise propose la suprématie de la Constitution : « La Constitution doit être la loi suprême du pays, ne pouvant être violée par tout individu, groupe ou parti politique » (point 1).

 

 

La montée en puissance des droits de l’Homme dans le droit international

Nous l’avons noté, les Chartes 77 et 08 fondent toutes deux leur aspiration au respect des droits de l’homme dans leur pays sur le respect de conventions internationales. Elles tirent ainsi parti d’un contexte bien particulier : la montée en puissance des droits individuels dans le droit international, tendance récente, née d’une polémique acharnée sur le statut de ces droits. Revenons sur ses débuts et sur l’ambiance qui nimbe la naissance de la première Charte.

Tony Judt relate méticuleusement l’émergence du problème. Au lendemain de la Première Guerre mondiale, les droits avaient joué un rôle incontournable dans l’établissement de l’ordre international d’après-guerre. Beaucoup de parties avaient invoqué ces droits lors de la conférence de paix : droits des nations, des peuples, des minorités. Mais tous étaient des droits collectifs.

L’expérience du second conflit mondial a mis à nu leur fragilité – comment par exemple garantir les droits des minorités dans des pays trop faibles pour résister aux pressions de leurs puissants voisins ? Quels statuts pour les apatrides, victimes de persécutions de masse ? L’ordre post-Seconde guerre mondiale, sous l'égide des Nations unies, a donc recentrés les droits internationaux sur les individus – et, comme le rappelle Tony Judt, tous ceux qui avaient été persécutés comme groupes  (Juifs, tziganes, Polonais…) avaient après tout souffert comme individus.

Les années 1970 marquent un nouvel élan pour cette ascension des droits individuels. En 1972 débute la Conférence sur la Coopération et la Sécurité en Europe, au même moment où le marxisme perd considérablement de son prestige dans les sphères intellectuelles d’Europe de l’Ouest – après l’écrasement du Printemps de Prague en 1968 et à l’époque où Bernard-Henri Levy (La barbarie à visage humain), André Glucksmann (Les maîtres penseurs) et Alexandre Soljenitsyne (L’Archipel du Goulag) vendent des millions d’exemplaires de leurs livres.

D’un autre côté, la question des  droits individuels, sur le devant de la scène, fait l’objet de violentes critiques de la part de tout une partie des intellectuels de gauche (rappelons que c'est une tradition : Marx, en son temps, dénonçait le caractère égoïste et petit-bourgeois des droits de l’Homme). Au point qu’en août 1969, l’aile gauche du Parti socialiste unifié critique son propre parti pour avoir soutenu les réformes libérales en Tchécoslovaquie.

Ainsi, dans un article du recueil La démocratie contre-elle-même, le philosophe Marcel Gauchet met en garde contre la « démultiplication des libertés personnelles et des plaisirs privés ». L’idée est la suivante : à force de réclamer des « droits-créances » individuels (droit à la sécurité matérielle, droit à avoir un emploi, etc.), les citoyens se désintéressent des problèmes collectifs. La recherche des intérêts privés, individuels, éclaterait l’espace public d’une démocratie déchue – celle prophétisée par Tocqueville.

Or c’était bien une erreur de voir les luttes dissidentes à l’Est à travers ce prisme. Il est tout aussi erroné de faire pareille interprétation de la Charte chinoise. En effet, si l’on fait bien attention à la distinction droits-libertés (droits civils et politiques)/droits-créances (droits économiques, sociaux et culturels), on s’aperçoit que la Charte 77 comme la Charte 08 mentionnent essentiellement des droits-libertés – liberté d’expression, liberté religieuse, liberté d’association… Il ne s’agit donc pas tant de donner plus aux citoyens, mais d’élargir l’espace entre les individus et un État tout-puissant. Là se trouve le cœur des revendications – qu’on se remémore les derniers mots du jeune Jan Palach, avant qu’il meurt des brûlures de son immolation, ultime geste de protestation contre l’oppression soviétique : « Pour vivre, l’homme a besoin d’espace ».

La pensée de Patočka, porte-parole de la première Charte, se situait même à l’exact opposé de l’idée de liberté comme réclamation de "droits de faire".  Dans son « Séminaire sur l’ère technique », texte de 1973, il critique très nettement l’esprit de toute une civilisation : « À quoi sommes-nous accoutumés à l’ère technique ? À revendiquer constamment et à en appeler à nos « droits ». Nous croyons avoir le droit d’exploiter le monde entier, précisément, nous qui existons maintenant sans tenir compte de ceux qui viendront […] » (Liberté et sacrifice, p.323-324). Bien loin donc de penser la liberté en termes de puissance ou de conditions de vie accrues, Patočka la pense avant tout comme lourde responsabilité à assumer.

Droits individuels et charte européenne, le problème de l’universalité

Ce qui compte pour les chartistes de 1977 comme de 2008, c’est au fond de se prévaloir de droits universels. La charte 08 s’inscrit dans un débat particulièrement vif en Chine, celui qui oppose les valeurs dites « universelles », celles de la démocratie occidentale, et les valeurs traditionnelles chinoises. Avec une question lancinante : est-ce qu’un modèle politique fondé sur les droits de l’homme convient à toute société ? Pour les rédacteurs de la Charte 08, vingt ans après le massacre de Tien Anmen et soixante après la Déclaration universelle des droits de l’homme, le peuple  chinois « voit clairement que la liberté, l'égalité, et les droits de l'homme, sont des valeurs universelles de l'humanité, et que la démocratie et un gouvernement constitutionnel constituent un cadre fondamental pour préserver ces valeurs » (préambule). Le texte critique de façon très directe et explicite certains aspects de la culture politique traditionnelle de la Chine, comme la confiance dans le despotisme éclairé. Avec une intransigeance particulière sur la question de la distinction entre légitimité et légalité des droits : « Les droits de l'homme ne sont pas octroyés par un État » (deuxième principe fondamental). Une pensée ancrée dans la dissidence d’Europe centrale et orientale.

Ces paroles trouvent en effet un écho dans un des derniers articles de Patočka : « La morale n’est pas là pour faire fonctionner la société, mais tout simplement pour que l’homme soit homme […]. » L'évolution du droit international va dans le bon sens : « la notion d'un pacte international pour les  droits de l'homme ne signifie rien d'autre que ceci : les États et la société toute entière se placent sous la souveraineté du sentiment moral. Ils reconnaissent que quelque chose d'inconditionnel les domine, les dépasse ». Le philosophe de Prague ajoute enfin, pensant à toutes les persécutions et vexations officielles qui menacent les signataires de la Charte : « Soyons sincères : dans le passé, le conformisme n’a jamais amené aucune amélioration de la situation mais toujours une aggravation ».

Quel avenir pour cette dissidence des droits de l’homme ? Le 13 mars dernier, le premier ministre chinois Wen Jiabao a annoncé des « réformes politiques », qu’il justifie par l’évolution économique de la Chine. Seront-elles inspirées par les principes de la Charte 08, programme dont les signataires sont des milliers, les sympathisants plus nombreux encore et dont le porte-parole n’est autre que Prix Nobel de la Paix 2011 ?

 

 

Pour aller plus loin

Sur Nouvelle Europe

À lire

  • BÉJA J.-Ph., « Lointains héritiers de la Charte 77, des intellectuels chinois lancent la Charte 08 », in Esprit, n°352, février 2009. Un article court qui dresse une comparaison très précise des textes sur plusieurs thèmes importants.
  • DUPRÉ LA TOUR N., Retour à l’Europe. La pensée dissidente (tchécoslovaque) et le projet européen, Thèse de doctorat à l’Institut d’Études Politiques de Paris, 2006
  • GAUCHET M., La démocratie contre elle-même, Paris, Gallimard, collection Tel, 2002
  • JUDT T., Postwar. A history of Europe since 1945, London, Pimlico, 2007
  • LAIGNEL-LAVASTINE A., Esprits d'Europe, Paris, Calmann-Lévy, 2005. Un livre très didactique sur l'ambiance intellectuelle en Europe centrale et la pensée de Czeslaw Milosz, Jan Patočka et István Bibó en particulier.
  • LAIGNEL-LAVASTINE A., Jan Patočka : l’esprit de la dissidence, Paris, Le bien commun, 1998
  • MARÈS A., Histoire des Tchèques et des Slovaques, Paris, Perrin, 2005
  • PATOČKA J., « Équilibre et amplitude dans la vie » et « Séminaire sur l'ère technique », in  Liberté et sacrifice. Écrits politiques, Grenoble, Jérôme Millon, 1990
  • PATOČKA J., « Ce qu’est la Charte 77 et ce qu’elle n’est pas », article du 5 mars 1977, traduit du tchèque par Erika Abrams dans « Quatre inédits de Jan Patočka », in Esprit, n°352, février 2009

Sur Internet

 

 

Source photo :#freeliuxiabo, par laihiu, sur flickr

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