De l’impossibilité des Européens occidentaux à dépasser les clichés sur la Russie

Par Antoine Lanthony | 13 septembre 2012

Pour citer cet article : Antoine Lanthony, “De l’impossibilité des Européens occidentaux à dépasser les clichés sur la Russie”, Nouvelle Europe [en ligne], Jeudi 13 septembre 2012, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1515, consulté le 17 juillet 2019

La crise syrienne et l’affaire Pussy Riot ont mis ces derniers mois la Russie sur le devant de la scène médiatique. Ces thèmes ont pris le relais des élections et des manifestations post-électorales. Néanmoins, au-delà des sempiternels clichés sur la mafia russe ou les ours, il est frappant de noter que, même à propos de thèmes anodins comme le sport, la Russie ne semble pas encore avoir intégré la carte mentale d’Europe occidentale comme pouvant être un pays différent de l’Union soviétique (URSS), avec une vision du monde, des problèmes et des réponses à ces problèmes qui lui sont propres. Pire, une vision partielle, sinon partiale, semble se renforcer à l’Ouest du continent, notamment dans de nombreux médias dont la tonalité évoque plus la Guerre froide qu’une société de l’information ouverte, qu’il s’agisse de sport, de politique intérieure ou de politique étrangère.

Sport russe : les Soviétiques ne concourrent plus et Samuel Eto'o joue bien au Daguestan !

S’il est un domaine dans lequel la fin de l’URSS n’a pas encore totalement intégré les cartes mentales d’Europe occidentale, c’est, de manière très paradoxale au regard de sa visibilité, le domaine du sport.

Certes, la référence à la défunte URSS est pertinente lorsqu’il s’agit de mentionner la continuité des écoles soviétiques et russes (ukrainiennes, biélorusses…) dans certaines disciplines. Certes…, mais il n’est pas rare d’entendre les joueurs d’une équipe nationale ou d’un club russe ou ukrainien appelés « soviétiques », tandis que leurs homologues lettons, arméniens ou ouzbeks ont des chances d’être joliment nommés « post-soviétiques », ce qui est tout de même bizarre s’agissant de personnes parfois nées après la fin de l’URSS et non de structures héritées d’un système… Imagine-t-on les sportifs turcs affublés de l’adjectif « ottoman » et leurs homologues bulgares ou syriens du vocable « post-ottoman » ?

Cette erreur de vocable teintée de mépris, qui s’applique aux Etats issus de l’URSS et, semble-t-il dans une moindre mesure, à ceux issus de la Yougoslavie, n’arrive en général qu’à l’Ouest du continent européen. Cette méprise ressassée lors de commentaires laborieux se complète, alors que l’Europe du sport va depuis longtemps jusqu’en Azerbaïdjan ou en Israël, par un silence impressionnant lorsqu’il s’agit d’évoquer l’Europe orientale et notamment les évolutions majeures survenues dans le sport de club en Russie.

Ainsi, si une continuité est à l’œuvre en handball (domination des clubs espagnols et allemands) et en volleyball (domination des clubs italiens et russes), une rupture majeure a eu lieu en basketball et en hockey sur glace où, sous l’égide des clubs, fédérations et entreprises russes, on assiste à la création de championnats supranationaux dits « championnats russes ouverts ».

Depuis 2008, la Kontinental Hockey League (KHL) est un championnat russe élargi incluant aujourd’hui, outre des équipes russes, des clubs basés à Riga, Minsk, Donetsk, Prague, Bratislava et Astana, en attendant l’arrivée envisagée d’équipes ouest-européennes. Cela lui permettrait de prendre définitivement la place laissée vacante par la défunte Ligue des champions et de s’affirmer comme la deuxième ligue au monde, avec pour objectif non avoué de devenir la première. Elle est présidée par le directeur général de Gazprom Export, Alexander Medvedev.

A l’instar de la KHL s’est mise en place en basketball, cette fois-ci en parallèle du championnat russe qui va progressivement s’y fondre, la VTB United League (du nom d'une banque russe). Créée également en 2008, elle est plus internationalisée puisque pour la saison 2012-2013, seules 9 des 20 équipes sont russes. 3 sont lituaniennes, 2 sont ukrainiennes, tandis que Estonie, Lettonie, Kazakhstan, Biélorussie, Pologne et République tchèque ont chacun un représentant. A côté de très bons championnats espagnol, turc ou grec, cette ligue permet, grâce notamment aux meilleurs clubs russes et lituaniens, de niveler par le haut. Elle est dirigée par l’actuel chef de l’administration présidentielle Sergueï Ivanov.

Si on peut s'interroger sur leur éloignement des structures nationales traditionnelles des championnats européens, sur la quasi-mort de certains championnats locaux ou encore sur l’exposition très importante des entreprises dans ces structures, ces deux évolutions du sport de club, ignorées en Europe occidentale, sont majeures et ont pour conséquence la création d’un espace sportif est-européen dans lequel le russe est de facto la lingua franca et l’anglais la langue de secours permettant la vente des droits télévisuels. Au contraire de l’Adriatic League (ou ABA) qui a reconstitué un championnat yougoslave de basketball en parallèle des championnats nationaux et n’a a priori pas vocation à les remplacer, les « championnats russes ouverts » paraissent avoir pour vocation de s’étendre à partir de la Russie, ce qui est unique en Europe.

Enfin, le football subit également de grandes transformations en Russie (et en Ukraine). En parallèle du cliché de Russes investissant à l’étranger (Roman Abramovitch à Chelsea, Gazprom à Schalke 04…), la tendance est aussi à l’investissement endogène massif : Lukoil et Léonid Fedun au Spartak Moscou, banque VTB au Dynamo Moscou, Gazprom au Zénit Saint-Pétersbourg, Souleiman Kerimov à Anzhi Makhatchkala… En effet, s’il est évident que le premier marché européen pour le hockey sur glace est la Russie, c’est aussi potentiellement le cas pour le football et il n’y a aucun hasard à voir de nombreux clubs russes capables de recruter à haut niveau sans créer de la dette ou bénéficier d’un mécénat moyen-oriental, ce qui a pour conséquence un regain de densité, de compétitivité et d’attractivité, bien au-delà du médiatique transfert de Samuel Eto'o au Daguestan.

Loin des clichés, le sport russe d’aujourd’hui est orienté vers le sport-business (avec implication de politiques, d’hommes d’affaires, d’entreprises et de fédérations) avec pour ambition de dominer l’Europe du sport de clubs (ce qui demandera une meilleure gouvernance) tout en renforçant quelques fondamentaux hérités de l’URSS, comme la place du sport à l’école et l’importance accordée aux disciplines classiques telle la gymnastique.

Au-delà du sport, il est des sujets plus sérieux où la Russie est présentée comme une URSS bis ou comme un pays rétrograde au service de son président. Cette vision, émanant souvent de personnes avec une vision occidentale dans laquelle patrie et religion sont secondaires voire superflues, crée de la Russie une image distordue, qu’il s’agisse de questions politiques, sociétales ou de relations internationales.

 

« Opposition », « goulag » : de l’utilisation de mots en dehors de leur signification

Sans revenir en longueur sur l’épisode élections législatives – élections présidentielles – manifestations et contre-manifestations, il convient d’en tirer quelques conclusions rapides.

Tout d’abord, ces élections ont été, malgré tout, les plus transparentes qu’ait connues la jeune Russie, à l’opposé par exemple de celles de 1996 qui n’auraient sans doute jamais dû voir la victoire de Boris Eltsine.

Ensuite, une « minorité libérale » urbaine a manifesté son hostilité à Vladimir Poutine. Celle-ci, bien réelle, abondamment relayée dans les médias d’Europe occidentale, dans certains médias russes et sur Internet, s’est essoufflée et a perdu certains de ses leaders en cours de route, sans pour autant cesser d’exister. A l’opposé, la « majorité archaïque » qui, sans soutenir fortement le président russe, a souvent voté pour lui et reste bienveillante à son égard, a bénéficié de très peu de médiatisation en dehors de la Russie ou des pays voisins. Les termes « minorité libérale » et « majorité archaïque », empruntés à l’intellectuel Dmitri Olchansky, semblent adéquats. En effet, la réalité russe est n’est pas la réalité occidentale : les structures sociales sont très différentes ; le monde politique russe n’est pas structuré autour d’un couple de partis à la manière allemande ou étatsunienne, l'oppositon est protéiforme (parlementaire, non-parlementaire organisée, non-parlementaire non organisée) et les mots démocratie et libéralisme, associés à la période Eltsine et aux réformes économiques du duo Friedman-Gaïdar, restent des mots à utiliser avec tact.

L’opposition parlementaire (et ici, il y a déjà débat sur la nature opposante ou non du LDPR de Vladimir Jirinovski), encore moins libérale que Vladimir Poutine et son partie Russie Unie, est presque absente (seuls Russie Juste et le Parti communiste – PC – furent initialement présents) de ce qui est qualifié d’opposition par les médias occidentaux (mais aussi russes, ce qui renforce la confusion). De même, l’opposition non parlementaire, très fragmentée, voit ses partis ou mouvements délaissés par une large partie des contestataires, dont les divergences profondes interdisent la rédaction d’un programme commun dépassant l’anti-poutinisme et traitant de sujets cruciaux. A titre d’exemple, l’hostilité assez large dans la population à l’adhésion de la Russie à l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) n’a été portée que par les partis de l’opposition parlementaire, qui ont amené ce sujet sur la place publique et voté contre à la Douma.

D’une « minorité libérale » transformée en opposition unique à un procès des membres de Pussy Riot transformé en « procès de Moscou » menant au « goulag », il n’y a qu’un pas, vite franchi par des médias aussi variés que les Dernières Nouvelles d’Alsace ou Euronews. Un grand nombre ont en outre mis en avant une justice dont seul Vladimir Poutine tirerait les ficelles et fixerait les peines de prison. Les commentaires lus ça et là sur Internet tendent pour une bonne part à une utilisation massive des mêmes termes.

Tout d’abord, il convient de remarquer que parler de « procès de Moscou » et de « goulag » alors que les premiers se sont tenus à la période stalinienne et le second a été un système concentrationnaire responsable de centaines de milliers de victimes et de millions de déportés est digne du point Godwin.

Citer Soljenitsyne en passant comme sur des médias en ligne plutôt populaires comme JOL Press (qui titrait en outre sur le « camarade Poutine »...) ou Lettera 43 ne légitime pas le propos, mais reflète au contraire une incompréhension de la complexité russe, car le dissident et chrétien Soljenitsyne, appelait dès 1978, à Harvard, à une « nouvelle conception de la vie » dans laquelle « notre être spirituel ne sera pas piétiné, comme il le fut à l’époque moderne ». Même s’il est dangereux de faire parler les morts, peu laisse à croire qu'un homme ayant appelé à un renouveau spirituel face au matérialisme et aux comportements soviétiques et occidentaux aurait approuvé les Pussy Riot et aurait condamné le néo-byzantisme poutinien reprenant le désir de l’écrivain : une place importante au spirituel et à ses institutions (Eglise orthodoxe, islam sunnite…) à côté d’un politique gardant la main.

Revenons au système carcéral : il n’y a pas en Russie de prisons pour femmes (et seulement 7 prisons regroupant 1800 hommes alors que le pays compte plus de 700 000 détenus), uniquement des colonies pénitentiaires. Ce système carcéral est hérité d’une petite partie des infrastructures du goulag mais n’est pas le goulag, qui jouait un rôle économique majeur, accueillait beaucoup plus de détenus, la grande majorité déportés et condamnés arbitrairement, dans des conditions incomparables (plus de 350 000 morts pour la seule année 1942).

Affubler par facilité le terme goulag au prétexte que les infrastructures, la vie collective quasi-permanente et certains comportements n’ont que peu changé depuis la période soviétique et même la Russie impériale (éloignement, faible intimité et conditions sanitaires sont régulièrement dénoncées) et que les détenus travaillent (contre faible rémunération) n’a qu’assez peu de sens à moins de vouloir ouvrir un débat en profondeur sur la nature du système carcéral russe voire, de manière provocante, sur une étude comparative avec le système des Etats-Unis, pays qui a en quelques années, selon le Centre international pour l’études des prisons, dépassé (tout comme la Géorgie ou Cuba) la Russie au palmarès de la plus grande proportion de détenus au monde.

Mais cela ne semble pas être l'objectif de l’emploi des mots « procès de Moscou » et « goulag » dans les médias de masse : ils sont là pour marquer le lecteur ou téléspectateur occidental qui ne retiendra en général que ces termes et aura donc au final, sans aucune connaissance du contexte réel, une vision négative de la Russie.

Ce procès médiatisé, ayant donc consisté à juger une prière punk en la cathédrale du Christ-Sauveur de Moscou, est, d’un point de vue occidental, a fortiori punk, assez incompréhensible et rétrograde, mais pas forcément d’un point de vue russe, ni même polonais, pays où la chanteuse Doda et des groupes de black metal sont régulièrement poursuivis pour blasphème mais en général relaxés. Ainsi, le quotidien polonais Rzeczpospolita, tout en écrivant que les Pussy Riot étaient de « courageuses opposantes au gouvernement autoritaire », s’est inquiété du « manque de respect pour la religion » que prenaient les protestations en Russie.

Au-delà des thèses évoquant des commanditaires de l'action des Pussy Riot et de la question juridique pure entre ceux estimant que la condamnation pour hooliganisme envers un groupe religieux est ici possible et ceux estimant le jugement sans crédibilité car intégrant des notions religieuses absentes du droit russe, le fait que ce procès existe, divise, mette la religion sur le devant de la scène et amène à des positions paradoxales est intéressant. Cela est rarement mis en lumière par les médias occidentaux, même s’il faut rendre hommage à des personnes aussi variées et a priori opposées que la sociologue Anne Le Huérou ou le contributeur à Ria Novosti Alexandre Latsa qui mettent en avant des éléments de contexte religieux et sociaux importants, rappelant la division de la société sur ces questions, le poids de l’orthodoxie, l’attachement à une liberté de culte récemment retrouvée…

Mais qu’en pensent vraiment les Russes ? Tout d’abord, s’ils ignoraient à peu près tout de l’affaire il y a quelques mois, ils ont fini, contraints par la couverture médiatique, par s’y intéresser un minimum (selon l'institut VTsIOM, seulement 37 % s'estimaient en août bien au courant du sujet et 15 % l'ignoraient totalement), ce qui, entre la datcha, le sport, les incendies de forêt, les vacances au bord de la mer et l’augmentation prévisible du prix du sarrasin, constitue un exploit.

Ensuite, de manière paradoxale, les Russes font preuve de très peu de « respect » ou de « sympathie » pour les membres de Pussy Riot (7 % cumulés selon un sondage du Centre Levada mi-août), tout en estimant à 43 % (chiffre qui a augmenté en même temps que la médiatisation de l’affaire) qu’une condamnation à de la prison est excessive et à 15 % que leurs actes ne méritent aucune sanction (sondage du même institut fin juillet).

Les mots employés le plus souvent en Russie pour qualifier Pussy Riot, leurs actions et celles du groupe Voina (Guerre) auquel elles sont liées semblent être des mots tels que « stupide », « idiot » ou leurs équivalents plus crus. Ces termes reflètent le point de vue de la « majorité archaïque », qui, percevant évidemment le côté subversif de l’action, met en avant à la fois le non-respect de la religion de la part de Pussy Riot, la vulgarité gratuite d'actions antérieures de Pussy Riot ou Voina (sexe en groupe dans un musée, masturbation avec un poulet dans un supermarché...) ou encore le risque jugé trop fort, pour des mères de famille (2 sur 3 le sont), de risquer l’incarcération.

Plus largement, le côté artistique mis en avant par les membres de Pussy Riot et leurs soutiens est nié par la quasi-totalité de la population russe, bien au-delà de la « majorité archaïque » : seulement 1 % de la population interrogée par le VTsIOM, en avril comme en août, considérait l'action de Pussy Riot en la cathédrale du Christ-Sauveur comme une performance artistique. Ce point de vue s’oppose logiquement à celui de la « minorité libérale » pour laquelle la rigidité des codes sociaux de la « majorité archaïque », qui imprègnent toute la société russe, est étouffante et incarnée notamment par l’Eglise orthodoxe.

Néanmoins, les deux camps se rejoignent en Russie sur la réalité du lien entre cette action et l'Eglise (et non avec le pouvoir politique en général et Poutine en particulier). En effet, au contraire de la vision occidentale des choses, Vladimir Poutine n’est pas perçu comme l’instigateur de ce procès (au contraire du monde chrétien et de l’Eglise orthodoxe russe, vus par 42 % comme les instigateurs du procès, contre 6 % pour le Patriarche et seulement 4 % pour Poutine), ce dernier étant analysé comme plutôt équitable : seuls 17 % estiment le procès non équitable et seuls 9 % disent avoir vu leur confiance en la justice diminuer à l’occasion du procès.

Cette vision d’équité est, quant à elle, fort éloignée de la vision défendue par les soutiens russes ou internationaux (principalement occidentaux) des Pussy Riot, qui ont manifesté, en général cagoulés, et ont parfois également été interpellés, en particulier dans la cathédrale de Cologne.

Un de leurs soutiens, une féministe ukrainienne du groupe Femen, a poussé loin la subversion médiatique, tronçonnant une croix au centre de Kiev… mais pas n’importe quelle croix : celle-ci était un hommage aux victimes des répressions staliniennes. Très décriée en Ukraine et en Russie, cette action offensant la mémoire des victimes du totalitarisme est un fiasco de communication. Dans la plupart des articles et sujets télévisés de la presse d’Europe occidentale, l’information concernant la nature de la croix tronçonnée était hélas inexistante. Les seuls Occidentaux ayant immédiatement mis cet élément en avant sont les Américains, notamment le Huffington Post.

Cette hostilité envers la religion et plus particulièrement l'Eglise orthodoxe, qui se poursuit sans aucune couverture de la part des médias d'Europe occidentale est sans doute du goût d'une minorité estimant les membres de Pussy Riot injustement punies, la société russe beaucoup trop conventionnelle, l'Eglise responsable et la religion à abattre. Ainsi, le groupe Femen a publié des affiches appelant quasiment ouvertement au meurtre de Vladimir Poutine et du Patriarche Kirill (représentés attaqués au niveau du cou ou de la tête par des tronçonneuses), tandis que plusieurs croix, dont certaines avaient été érigées en mémoire des victimes des crimes du totalitarisme, ont été détruites en Russie (près d'Arkhangelsk et de Tchéliabinsk). Ces actions anti-Eglise, passées sous silence dans les médias occidentaux préférant relater la dernière vidéo anti-Poutine en anglais de Pussy Riot, sont condamnées par une grande majorité des Russes, y compris non-croyants, ce qui renforce les positions de la « majorité archaïque » (qui commence à être lassée) et décrédibilise au passage les soutiens russes et occidentaux des membres de Pussy Riot.

Trois conclusions principales : la Russie est complexe et sans doute de plus en plus divisée entre « minorité libérale » et « majorité archaïque » qu'il s'agisse de religion, de société, de politique, de toute manière indissociables totalement ; contrairement à une vision européenne occidentale propagée par les médias, il est impossible de dire que la vision de la « minorité libérale » se renforce, notamment après le tollé suscité par les actions les plus extrêmes des Pussy Riot et des Femen ; la vision européenne occidentale est très différente de la vision russe des choses, aussi paradoxale soit cette dernière. Ces paradoxes et ce bouillonnement d’actions, de points de vue et d’hostilités exprimées sont également un profond révélateur : la Russie n’est ni une URSS bis menée par un dictateur, ni un pays européen occidental libéral détaché du religieux. Tout cela se confirme sur la scène internationale.

 

Une Russie intégrée au monde, mais pas occidentale

Alors que chaque jour, la Russie est présentée sans explication comme le plus fidèle soutien de Bashar Al-Assad, peut-être faudrait-il essayer de comprendre sa position, qui, contrairement aux positions occidentales, ne met en avant aucune considération morale ou humanitaire ?

Avec fort peu d’intérêt pour l’opinion publique occidentale, le pays énonce, via ses représentants, ses vérités et points de vue, dont la teneur générale hostile au « Project for the New American Century » néoconservateur (mené par Robert Kagan, William Kristol et Bruce Jackson) fut exprimée par le président russe lors de la Conférence sur la sécurité tenue à Munich en 2007. Ses positions, qui jouissent d’un large consensus en Russie, s’inscrivent dans un cadre qui est celui d’un refus de la reproduction de l’élargissement de l’OTAN et d’actions hors cadre onusien ou dépassant le cadre imparti comme respectivement le bombardement de la Serbie en 1999 ou de la Libye en 2011, ce dernier événement (notamment la mort de Mouamar Kadhafi) ayant provoqué une colère noire de Poutine. Malgré la coopération sur l’Afghanistan et d’autres points, évoquer « carottes et bâtons » à montrer à la Russie (considérée donc comme un âne) en vue de modifier sa position surprend de la part d’un observateur expérimenté comme Timothy Garton Ash, pourtant au fait du comportement de la diplomatie russe qui n’apprécie guère les marchandages dans lesquels elle a presque toujours la sensation d’être perdante.

François Hollande a ainsi fait l’expérience de la franchise russe lors de sa première rencontre avec un Vladimir Poutine qui lui a asséné dans les murs de l’Elysée que ce n’était pas la Russie qui avait invité le président syrien à un 14 juillet. Cette liberté de ton caractérisant Sergueï Lavrov ou Vladimir Poutine est difficile à appréhender pour de nombreux dirigeants et observateurs occidentaux, qui y voient une hostilité ouverte, alors qu’elle est plutôt une habitude dans l’arène politique russe où les discours ne sont pas lisses et les arguments présentés sans fioritures.

Pourquoi la Russie dit-elle alors « non » ici ? Parmi quelques caricatures dressées à partir de supputations psychologiques, difficile de résister à l’envie de citer un paragraphe entier de Dominique Dhombres paru dans Slate.fr : « Poutine est habité par la crainte de subir un jour le même sort qu’un Kadhafi quelconque. Il ne va pas laisser sans réagir Bachar al-Assad être le prochain sur la liste. S’il laisse filer, cela n’en finira plus. A qui le tour? Cette attitude confine à la paranoïa. C’est un mal qui a affecté plusieurs de ses prédécesseurs, d’Ivan le Terrible à Joseph Staline... » Certes, le journaliste avança quelques éléments d’analyse concrets suite à cela, mais ce fut maigre. Pourtant, les raisons ne manquent pas...

En Syrie, la Russie n’a depuis le début de la crise jamais caché ses objectifs, qu’ils soient ou non énoncés. Alors que le bilan des révolutions arabes est, comme le rappelle l’économiste Pascal Lorot, désastreux de son point de vue (Sergueï Lavrov se contente d'évoquer une Libye où « les choses sont loin d'aller bien » ou une Egypte « loin d'être arrivée à bon port »), la Russie souhaite éviter le chaos total dans un pays qu’elle connaît (tout comme l’Iran) mieux que les Occidentaux et essayer de retrouver une certaine stabilité pour défendre ses intérêts et volontés, qui dépassent largement la personne d’Assad. Ceux-ci sont notamment : base navale, nombreux citoyens et couples mixtes sur place, accords bilatéraux de longue date, refus d’une présence salafiste à proximité du Caucase russe, respect de toutes les minorités religieuses, refus d’une situation similaire aux situations libyenne ou irakienne, volonté de se poser en interlocuteur incontournable et de fixer des lignes rouges face à l’activisme saoudien et qatari, à la politique étrangère des Etats-Unis et à ce qu’elle estime une constante volonté d’encerclement de la part de l’OTAN.

Mais dans ce cas, pourquoi par exemple rejoindre l’OMC, institution d’obédience libérale menée par les Etats occidentaux ? Pourquoi Poutine, malgré sa vision économique patriotique, les risques que cette adhésion fait courir aux industries peu compétitives (donc à l’emploi ouvrier), ainsi qu’une opposition parlementaire et une côte de popularité en baisse à cause des questions économiques et sociales et de la corruption, a-t-il choisi de continuer les négociations d’adhésion à l’OMC et de rejoindre cette institution ayant mauvaise presse en Russie ?

Parmi de nombreuses raisons et au-delà des intérêts de grands groupes et d’hommes d’affaires, peut-être y a-t-il simplement une volonté d’être intégré au monde, de donner des gages de non-hostilité à une institution d’obédience occidentale et libérale, de commercer plus librement, bref de ne pas être en marge, tout en refusant un alignement occidental et en cultivant des relations avec tous les Etats de la planète, y compris les plus marginalisés (non-alignés du point de vue russe) comme le Venezuela, l’Iran, la Syrie ou la Biélorussie, les trois derniers n’étant d’ailleurs pas membres de l’OMC ?

Tout comme, dans les demandes sans cesse réitérées des citoyens russes et de son président d’une abolition du régime de visa avec l’Union européenne (UE) y a-t-il peut-être, outre l’envie de voyager, simplement une volonté d’exprimer un attachement à l’Europe et au fait d’être européen, tout en refusant un alignement sur ce qu’est l’UE, sa nature et son caractère normé ?

Pourquoi nous faut-il comprendre la Russie ?

La Russie, pays confronté à un terrorisme actif au Nord-Caucase, à un développement du VIH-Sida, à une corruption sans cesse dénoncée, à une violence policière réelle, à d’importantes inégalités sociales…, est un Etat neuf héritier d’une histoire multiséculaire et douloureuse et dont le chemin accompli depuis une décennie a permis de rompre avec l'humiliation collective de la période Eltsine, d'améliorer la situation économique et sociale, mais aussi, chantier gigantesque à l'échelle du pays, de relancer des travaux d'infrastructures et de diversification d'une économie trop dépendante de la rente énergétique.

Elle est aussi un cas démographique unique dont la population a augmenté pour la première fois en 20 ans au premier semestre 2012. Pays peut-être le plus multiculturel du monde, la Russie voit se développer une classe moyenne libérale urbaine et, dans le même temps, augmenter la proportion de personnes issues des Républiques nationales, du Caucase du Sud et d’Asie centrale, grand vivier de la « majorité archaïque » avec les populations des bassins industriels et des campagnes.

Avec le souci de préserver ce fragile équilibre ethnique et religieux (menacé quotidiennement dans le Nord-Caucase), la Russie développe sa propre vision du monde et fait face à des problèmes spécifiques, souhaitant y apporter ses propres solutions.

La Russie, tout comme les Etats-Unis que les Européens occidentaux appréhendent également imparfaitement, est un monde de contradictions et de paradoxes : il y est presque logique de mépriser les Pussy Riot tout en souhaitant leur liberté ou encore de ne pas apprécier Poutine tout en souhaitant qu’il reste au pouvoir. Ne pas chercher à comprendre cela, est, de la part des Européens occidentaux, une erreur qu’heureusement, Slaves du Sud ou de l’Ouest peuvent aider à atténuer car, même parfois viscéralement opposés à la Russie, ils la comprennent plus aisément, souffrant également de mépris en provenance de l’Ouest et partageant pour certains avec la Russie des structures sociales et des relations à la patrie, aux nationalités (au sens ethno-linguistique) et à la religion qui sont, sinon identiques, du moins comparables.

Tant sur un plan économique que sur un plan culturel, la Russie sera vraisemblablement, l’un des principaux moteurs (avec, à différents niveaux, la Turquie, la Pologne, l’Ukraine…) d’un renouveau européen qui ne pourra pas être exclusivement occidental. L’UE, qui se considère à tort comme la seule Europe et n’a pas assez pris en compte les différences de ses membres les plus récents, devra sans doute assez rapidement cesser de vouloir normer en permanence pour transformer des pays comme la Grèce ou la Roumanie dont la nature serait responsable de tous les maux de l’Union. Ce « nouvel orientalisme » européen dont parle la chercheuse estonienne Maria Mälksoo prend aussi ses racines outre-Atlantique et peut être illustré par la célèbre formule du très influent néoconservateur américain Bruce Jackson, qui conseillait aux Etats baltes de devenir des « boring Europeans ». En somme, une nouvelle création occidentale pour nier l’altérité intra-européenne et même intra-UE. Rien de nouveau depuis Edward Saïd.

L’UE devra sans doute aussi comprendre que, à force de prendre de haut ceux qui pensent faire au moins partiellement partie de la famille et ont un désir d’Europe, ils se tourneront vers d’autres cieux, ce qui s’observe déjà avec la désaffection pour l’UE en Turquie et le choix de nombreux Russes (et Ukrainiens, Biélorusses…) de passer leurs vacances hors d’une UE qui ne fait rien de concret pour la suppression du régime de visas. Les situations de la Bulgarie, de la Grèce et de Chypre (dont les populations éprouvent une réelle proximité avec les Russes et dont les pays dépendent respectivement du tourisme et du secteur financier russes), tout comme le rabibochage russo-polonais malgré l’accident de Smolensk, sont des éléments peut-être à même de favoriser une prise de conscience, bien au-delà de questions gazières finalement secondaires, quant à l’implication grandissante de la Russie en Europe.

Dans cette optique, comme le rappelle Philippe Perchoc, penser la Russie ou l’ensemble Russie – Communauté des Etats Indépendants comme un élément majeur d’une sorte d’Eurasie non exclusivement occidentale et non exclusivement formée de l’UE est sans doute une perspective à envisager sérieusement, notamment à l’aune de la sclérose intellectuelle produite par les dirigeants européens actuels et de la divergence entre intérêts européens et intérêts des Etats-Unis, pour qui le Grand Moyen-Orient et le Pacifique sont les priorités.

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Photo : © Monastère de Novodevitchii, Moscou ; Source : Antoine Lanthony pour Nouvelle Europe.

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