De feu et d’eau : les débats sur l’Europe en Islande

Par Gatien Du Bois | 5 mars 2012

Pour citer cet article : Gatien Du Bois, “De feu et d’eau : les débats sur l’Europe en Islande”, Nouvelle Europe [en ligne], Lundi 5 mars 2012, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1446, consulté le 23 juin 2017

République insulaire de 318 000 habitants, l’Islande a terminé l’année 2011 avec une croissance économique de 2,1% et selon les prévisions de la Commission européenne, elle va faire le triple du taux de croissance attendu pour l’UE en 2012 (1,5%). Ces signes de reprise économique ne doivent pas nous faire oublier que le pays a été l’un des plus ébranlé par la crise, la kreppa. Au cœur des discussions sur l'avenir du pays : la question de l’adhésion à l’Union européenne et l’euro.

La question de l’adhésion à l’Union européenne (UE) et celle du remplacement de la couronne islandaise (la króna) se poseront inévitablement dans les débats entourant les échéances électorales à venir : l’élection présidentielle du 30 juin 2012 (même si le président n’a qu’un rôle représentatif et une autorité morale en Islande, sur le modèle danois) et les élections législatives d’avril 2013 – qui doivent renouveler les 63 membres du parlement (l’Althingi). Dans une moindre mesure, la thématique européenne aura également un impact sur le résultat des élections communales de 2014 (il pourrait y avoir un effet de vote sanction).

Une candidature d’adhésion à l’UE qui pose problème

Le 16 juillet 2009, le gouvernement emmené par Jóhanna Sigurðadóttir posait la candidature d’adhésion de l’Islande à l’UE. Lors du Sommet du Conseil européen du 17 juin 2010, les dirigeants européens acceptèrent d’ouvrir les pourparlers d’adhésion avec le pays (les négociations ont débuté officiellement le 27 juillet 2010). Cependant, cette candidature ne fait pas l’unanimité dans le pays, loin de là. À tel point que les eurodéputés ont adoptés le 6 février 2012 un projet de résolution exprimant leur préoccupation sur la division au sein même du gouvernement islandais sur cette question (Comité des Affaires étrangères du parlement européen, « Motion for a resolution to wind up the debate on statements by the Council and the Commission pursuant to Rule 110(2) of the Rules of Procedure on the 2011 progress report on Iceland », 30 novembre 2011).

Bien que le pays respecte les critères de Copenhague, les autorités islandaises semblent réticentes à s’engager plus en avant dans le processus. Malgré le fait que l’origine de la demande d’adhésion est à rechercher dans une logique de solution à la crise économique sans précédent à laquelle le pays fait face, plusieurs points d’achoppement subsistent tant au sein de la classe politique que de la population. Parmi ceux-ci : la proportion d’"acquis communautaire" devant encore être transposé dans la législation nationale et les chapitres concernant l’agriculture, la pêche et la chasse à la baleine.

Sur le premier point, les autorités islandaises et européennes ont longtemps affirmé que deux tiers de la législation européenne faisait déjà l’objet d’une transposition. Il semblerait que seul s6,5% le soit réellement, ce qui pourrait reporter l’adhésion. Sur la pêche, le ministre islandais des Affaires étrangères a déclaré à Euractiv que « Reykjavik n’acceptera pas un accord pourri avec l’UE sur sa puissante industrie de pêche ». Ce secteur compte pour 10% du PIB. La semaine passée encore, des négociations sur la pêche au maquereau entre l'Islande et les îles Féroé d’un côté et l'UE et la Norvège de l’autre ont pris fin sans accord, le chef de la pêche de l'UE accusant Islandais et Féroïen de l’échec.

Le poids des agriculteurs et des pêcheurs remonte à leur rôle dans la tradition et la culture danoise (l'île ne s’est libérée de cinq siècles de domination danoise qu’en 1944). Autre tradition, autre point d’achoppement : la chasse à la baleine. Celle-ci est bannie dans l’UE, où tous les cétacés sont protégés ; pas en Islande où la pêche commerciale est toujours autorisée.

Mythe et craintes pour le futur

Selon Baldur Thorhallsson, professeur de sciences politiques à l'Université d'Islande, un mythe s'est développé en Islande au sujet des "succès unilatéraux" des nationaux dans la "lutte pour l'indépendance" et les "guerres de la morue". Un mythe qui a renforcé la fierté et l'identité nationale islandaise. Dans les récits traditionnels, le contexte international est largement ignoré, or c’est ce contexte international (la relation étroite avec les États-Unis, l'adhésion à l'OTAN et le droit international qui protège les intérêts de la pêche islandaise) qui a permis à l'Islande d'être une réussite. Ce mythe renforce l’idée partagée par beaucoup de responsables politiques que l’Islande peut mener une politique réussie seule, sans devoir négocier des accords dans des forums internationaux.

Mais l’évolution de la situation internationale a poussé l’Islande à faire face au processus d'intégration européenne en cours et à prendre des mesures pour garantir les intérêts islandais. Ainsi, Reykjavik a rejoint l'Accord européen de libre échange (AELE) en 1970 et l'Espace économique européen (EEE) en 1994.  En 2001, le gouvernement a signé l'accord de Schengen. D’autre part, la fermeture de la base militaire américaine de Keflavik en 2006 a marqué la fin d'une ère dans les relations privilégiées avec les États-Unis, transformant le positionnement géopolitique de l'île. Les Islandais ont compris qu'ils ne pouvaient plus compter sur les États-Unis pour leur défense, sans pour autant voir dans l’UE un viatique. En effet, le tropisme islandais de sécurité et de défense est militaire et rend difficile l'appréciation de la conception européenne de la sécurité – plus large et plus indirecte – ainsi que le rôle de l’UE comme "soft power", promotrice de paix et de stabilité.

Sur le plan économique, le krach qui a commencé avec la chute de la couronne islandaise en mars 2008, a clairement stimulé le débat en cours sur l’UE et a conduit à une prise de conscience de la vulnérabilité de l'économie de l’ile et de sa monnaie. La crise économique a ainsi ouvert une fenêtre d'opportunité pour les forces pro-européennes et l’adhésion à l'UE est devenue la question principale des élections.

Des partis politiques divisés sur l’Europe

Historiquement, tous les partis politiques islandais se sont opposés à l'adhésion à l'UE, à l'exception du Parti social-démocrate (entre 1994-1999) et de l'Alliance social-démocrate (SDA) à partir de 2002. Pour la SDA, le redressement économique de l’ile passe par l'adhésion à l’UE. Le parti mettant l'accent sur les avantages pour les consommateurs et les entreprises de la baisse des prix des biens, sur l'adoption de l'euro comme rempart aux dérives du système financier, et sur les possibilités d'aides pour les zones rurales, l'agriculture et l'industrie touristique via les fonds structurels de l'UE.

Mais tous les partis de gauche ne partagent pas ce point de vue : le Mouvement de la Gauche verte demeure inébranlable dans son opposition à l'adhésion et les députés du Mouvement des citoyens (né des protestations de l'hiver 2008/2009) restent sceptiques quant cette perspective. De même, la politique européenne du Parti progressiste (parti centre-agrarien) reste très contestée à l'intérieur de ses rangs.

Le fait que la droite en Islande est traditionnellement unie et la gauche divisée a conduit à la position dominante du Parti de l'Indépendance (conservateur). Ce parti s'oppose toujours à l'adhésion – même si il est profondément divisé sur la question. Il a par exemple préconisé l'adoption unilatérale de l'euro, juste avant l'élection générale en 2009 afin de faire appel à ses électeurs pro-européens. Un groupe pro-européen, les Européistes indépendants (Sjálfstæðir Evrópusinnar), a d’ailleurs été créé au sein du parti.

Traditionnellement, l’opposition des conservateurs à l’entrée dans l’UE est fondée sur plusieurs arguments : le secteur de la pêche serait gravement ébranlé ; l'Islande ne serait pas en mesure de mener sa propre politique économique ; l'adoption de l’euro serait fatal à l'économie ; en tant que petit État, l'Islande serait impuissant au sein de l'UE et ne pourrait défendre ses intérêts ; l’impôt sur les sociétés pourrait augmenter, et la réglementation de Bruxelles serait un fardeau pour les entreprises et la collectivité dans son ensemble.

 

Eléments du débat sur l’UE et l’euro

Depuis la mi-2010, deux questions ont principalement dominé les débats de l'UE. Premièrement, les parlementaires de tous les partis (sauf le SDA) ont présenté plusieurs motions demandant un référendum sur la question de savoir si les négociations avec l'UE devraient être poursuivies ou si un retrait immédiat de la candidature de l'Islande devait être décidé. Ensuite, certains partis ont fait part de leur préoccupation à propos des changements législatifs qu’impliquent la mise en conformité avec l’ "acquis communautaire européen". Les autorités ont du promettre qu'il y aura aussi peu d’adaptations que possible jusqu'à ce qu'une décision finale sur l'adhésion soit prise par un référendum populaire.

Depuis 2008, le débat politique en Islande a également été influencé par le contentieux entre l'Islande, les Pays-Bas et la Grande-Bretagne à propos de la faillite de la banque islandaise Icesave (voir l’article « Comment renflouer le drakkar islandais ? » sur Nouvelle Europe). Dans le débat public, l'UE et ses États membres ont été blâmés pour empêcher la reprise économique de l'île, en dépit du fait que l'UE a à plusieurs reprises déclaré que le différend était bilatéral et non européen. Les Islandais ont estimé que la totalité de leurs plus proches voisins scandinaves (à l’exception des îles Féroé) les avaient abandonnés à un moment crucial. Par conséquent, l'UE est considérée comme n'étant pas en mesure de fournir à l'Islande un abri économique et politique. De nombreux responsables politiques et leurs électeurs voient l’UE comme le défenseur des grands États et l’oppresseur d’un petit voisin sans défense.

Les plus critiques envers l’adhésion sont les associations de pêcheurs et d'agriculteurs qui se font entendre dans les médias. Leur campagne anti-UE est centrée sur trois thèmes : l'Islande perdrait son indépendance et sa souveraineté ; elle cèderait le contrôle sur sa ressource nationale la plus précieuse ; la pêche et l'agriculture de l'Islande serait dévastée.

Autre sujet occupant une place importante dans les débats politiques : l’euro. « C'est un sujet très difficile, c'est une source de discorde », a déclaré Baldur Thorhallsson. « Il s'agit de l'identité nationale (…) C'est une question de savoir où nous appartenons ». Une ironie pèse sur le débat : il y a trois ans, les voisins européens de l'Islande regardaient avec consternation l’implosion de l'économie de l’ile ; maintenant que l'Islande montre des lueurs de reprise et que l'Europe se trouve toujours aux prises avec la crise de la dette publique, de nombreux Islandais regardent la situation européenne avec dédain. La crise européenne  soulève cette question : pourquoi voudrions-nous faire partie de ce gâchis ?

Les partisans de l’entrée dans l’UE (dont le Premier ministre Johanna Sigurdardottir) font valoir que l'Islande bénéficierait d'une communauté plus large, spécialement en y gagnant une stabilité à long terme plus que nécessaire pour sa monnaie, ainsi qu’une occasion d'élargir le nombre d'industries en Islande et d'y attirer davantage d'investissements étrangers. Ceux qui y sont opposés  (notamment l'ancien Premier ministre Geir Haarde) notent que l'euro a peu fait pour conjurer l'instabilité en Europe. Ils font valoir que la dévaluation de la króna a accéléré le rétablissement de l'Islande en faisant baisser le prix de ses exportations. Un passage à l'euro réduirait à néant les politiques de contrôle des capitaux utilisées au cours de sa crise. Selon leur argumentaire, si l'Islande avait fait partie de la zone euro au cours de cette période, il aurait été politiquement difficile pour le pays de refuser de payer les 4 milliards de dollars de dépôts du Royaume-Uni et des Pays-Bas auprès d’Icesave.

Conclusion : une procédure d’adhésion retardée mais pas à l’arrêt

Le gouvernement islandais fait face à divers problèmes dans l'arène politique nationale et se trouve confronté à une opinion publique sceptique. Il n'est pas, à l'heure actuelle, disposé à appuyer une accélération des progrès devant mener à l’adhésion. Outre les questions économiques, le choix est aussi une question d'identité nationale : l'option européenne est considérée par beaucoup comme étant comparable à renoncer à la souveraineté de l’ile. Au vu de l'image, ou des images, que les Islandais ont de l'Islande, les problèmes soulevés par l'appartenance à l'UE semblent éminemment difficiles à résoudre.

Aujourd’hui que l’UE est confrontée à de nombreuses difficultés. Cela rend encore moins attrayante la perspective de l’adhésion pour le peuple islandais. Toutefois, deux tiers de la population appuient toujours fermement la poursuite des négociations d’adhésion en vue de soumettre l’accord à un référendum. Le mouvement pro-européen s'est également réorganisé et a mis en place une association dénommée « Une Islande plus forte - Une Nation parmi les Nations » (Sterkara île þjóð médaille þjóða).

Thorir Ibsen, Ambassadeur d’Islande auprès de l’Union européenne a d’ailleurs déclaré : « il est très improbable que le gouvernement opte pour une voie autre que la poursuite des négociations. Le parlement a voté une résolution sur la candidature à l’UE, à laquelle a adhéré le gouvernement. Par conséquent, les négociations d’adhésion seront lancées et menées à bien ». Le ministre islandais des Affaires étrangères Össur Skarphédinsson a ainsi récemment signalé qu’un référendum sur l’adhésion de son pays à l’UE pouvait être organisé en 2013, avant les élections législatives.

 

Pour aller plus loin

Sur Nouvelle Europe 

Sur Internet 

Source photo : Iceland_EU, sur wikimedia commons

 

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