Crise de l'euro : des perceptions nationales à un nouveau dispositif européen (réseau du Triangle de Weimar)

Par Capucine Goyet et Tanguy Séné | 10 novembre 2011

Pour citer cet article : Capucine Goyet et Tanguy Séné, “Crise de l'euro : des perceptions nationales à un nouveau dispositif européen (réseau du Triangle de Weimar)”, Nouvelle Europe [en ligne], Jeudi 10 novembre 2011, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1301, consulté le 14 décembre 2017

Les origines de la crise de l'euro sont mêlées et comme on l'observe dans les difficiles négociations du Conseil européen, chaque État membre a sa propre perception du problème et des solutions. Définir une nouvelle coordination économique européenne, c'est donc un vaste chantier. Les rencontres du réseau de Weimar ont permis au cours de deux workshops de confronter et agréger les vue allemandes, françaises et polonaises de tous les participants.

 

Atelier 1 : la perception de l’euro dans l’opinion publique : cause ou protection contre la crise ? Débats en Allemagne, en France et en Pologne

« L’Europe se fera par la monnaie ou ne se fera pas ». Cette prédiction annoncée par l'économiste Jacques Rueff en 1949 semble illustrer le sentiment qui prime actuellement au sein de l’opinion publique par rapport à la crise de l’euro. Mais qu’en est-il réellement ? Quels discours tient-on dans chaque pays du triangle de Weimar ? Et comment les modèles économiques et la solidarité européenne sont-ils perçus ? Afin d’analyser les différentes tendances existantes au sein de l’opinion publique et de répondre à ces questions, un premier atelier a été organisé en compagnie de Björn Hacker, de la fondation Genshagen. Aleksander Glogowski, du parti socialiste français (PS), et Adrien Abécassis, de la fondation Jean Jaurès, commentaient l’intervention, tandis que Maxime Lefebvre, de l’École nationale d’Administration (ENA) modérait le débat.

Des phénomènes de crise à la gestion de la crise

Björn Hacker explique qu’il est primordial de s’interroger sur le concept de crise. Pendant longtemps, celle-ci est assimilée et réduite à une crise de solvabilité. Le discours ne s’intéresse alors qu’à l’endettement des États. Or, dans de nombreux pays, l’endettement est une conséquence, et non une cause de la crise. Par exemple, les situations irlandaise et espagnole d’avant la crise étaient meilleures que celles française et allemande. Rappelons en effet que ces deux derniers pays avaient violé le Pacte de stabilité et de croissance en 2003. De fait, le discours public jette l’anathème sur les spéculateurs, considérés comme seuls responsables de la crise. Or, il n’y a pas que les spéculateurs. L’intégration européenne pose elle aussi un problème, dans la mesure où la crise résulte d’une accumulation de déficits structurels de l’Union économique et monétaire (UEM). Si l’intégration a renforcé le marché, elle n’a cependant pas renforcé suffisamment les instruments de correction du marché. Ainsi, la suppression des entraves au commerce, le libre-échange et l’absence de politique fiscale et budgétaire ont entraîné un certain dumping social.

Du reste, au bout de dix ans de soft governance, cette méthode apparaît faible par rapport à la hard governance, une deuxième méthode qu’il faudrait renforcer en temps de crise. Alors que l’UE aurait besoin de plus de compétences, les mesures intergouvernementales continuent de primer. Mais où se trouve le souverain européen qui doit prendre les décisions ? Un grand malaise existe même au sein des partis de la majorité dans les grands pays lorsqu’il s’agit de sauver l’euro et de gérer la crise. La solution pour palier à ces déficits de la gouvernance économique européenne réside dans un policy mix favorisant une croissance sociale durable. La question qu’il faut finalement se poser est de savoir si l’euro est véritablement la cause de la crise ou s’il ne nous en protègerait pas plutôt.

Le « plus d’Europe » semble apparaître comme une nécessité. Néanmoins, cette perception n’est pas universelle. Björn Hacker dégage, en effet, trois manières de percevoir la crise. La première est celle des défenseurs du statu quo qui prônent un renforcement de la concurrence. La deuxième est celle des partisans de l’intégration politique, dont l’objectif est de rééquilibrer l’hétérogénéité socio-économique en comblant l’écart existant entre une intégration économique très avancée et une intégration politique quasi-inexistante. Enfin, les eurosceptiques ou euro-opposants font de la désintégration une véritable stratégie. D’une certaine manière, pour savoir à quoi ressemblera l’Europe de demain, il faut se poser la question du choix entre légitimité démocratique et coopération plus étroite, entre intégration politique et intégration économique, entre noyau dur et taille unique ?

« La compétitivité qui stimule, la coopération qui renforce, la solidarité qui unifie » (Jacques Delors)

Maxime Lefebvre renchérit en faisant appel à la figure d’autorité qu’incarne Jacques Delors. Cet ancien président de la Commission européenne expliquait que l’UEM avait été construite sur une seule jambe : la jambe monétaire, et qu’il lui manquait donc une jambe économique. C’est pourquoi un pacte de coordination économique avait été proposé comme solution. Cette proposition rejoint les trois piliers chers à Jacques Delors, sur lesquels l’UE doit reposer: la compétitivité, la coopération et la solidarité.

Aleksander Glogowski resserre le sujet en analysant la perception de la crise vue de France. A ses yeux, celle-ci sert de caution à une politique pensée bien avant la venue de la crise. Tel est le cas de la politique du non-remplacement d’un fonctionnaire sur deux. Il dénonce alors le cloisonnement comme approche à courte vue. Par exemple, une fois que les agences de notation en auront fini avec les pays importateurs, elles s’attaqueront aux pays exportateurs en s’appuyant sur le motif suivant : « vous n’aurez plus de clients ». Il s’agit donc de trouver des moyens autrement que sous la contrainte.

 

 

Maxime Lefebvre résume alors les visions de la crise de l’euro dans chacun des pays du Triangle de Weimar : l’opinion publique allemande estime que si tout le monde suit le modèle allemand fondé sur l’exportation, alors les problèmes seront résolus. En France, l’approche est systémique et rejette la faute sur quelques banquiers. Quant à la Pologne, elle se prépare à la crise depuis trois ans, et a pour l’instant été plus ou moins épargnée. Néanmoins, des changements globaux seraient souhaitables en matière de communication. Les médias et journaux pourraient, par exemple, mettre l’euro et les questions européennes davantage sur le devant de la scène et en première page.

La nécessité de faire l’Europe par la preuve

Adrien Abécassis pose trois caractéristiques essentielles de l’opinion publique. Tout d’abord, il note que le lien qui existe entre l’opinion publique et l’appartenance du pays à l’UE demeure fragile. Le premier décrochage s’est fait à partir de Maastricht, et suit la corrélation suivante : les citoyens qui payent leurs factures à la fin du mois sont euro-enthousiastes, alors que les autres non. Si l’UE n’est soutenue que par une base élitiste, alors se pose un vrai problème. Ensuite, l’Europe évoque simultanément l’espoir et la déception. La peur reste omniprésente teintée d’un sentiment de déclin des modes de vie. Enfin, la crise semble avoir creusé des fêlures et fragilités à travers la découverte d’une solidarité inversée. La seule solution est alors de faire l’Europe par la preuve.

 

Atelier 2 : Comment la coordination de la politique économique peut-elle être renforcée en Europe ?

Quelles sont les positions des pays du Triangle de Weimar concernant la gouvernance économique ? Comment identifier à l fois les causes de la crise et des solutions appropriées au niveau européen ? Autour de ces questions, s'est déroulé le deuxième workshop, avec Anna Czarczynska de l'Akademia Koźmińskiego (Varsovie), Anna Hechinger de la Hertie School of Governance (Berlin), et Nicole Katsioulis de la Fondation Friedrich Erbert (Berlin) qui modérait le débat.

Le coût de l'Europe - point de vue polonais

Anna Czarczynska a débuté son discours en désignant les écueils à éviter dans cette crise, comme choisir un bouc émissaire (le Grec paresseux). Il s'agit plutôt de rechercher les causes de la crise. Pourquoi la Pologne at-elle aussi bien survécu à la crise ? en raison d’une certaine stabilité économique. Les entrepreneurs polonais ont déclaré que l'indépendance nationale les intéressait moins que cette stabilité. Il faut s'en souvenir quand on veut vendre un "bien public" européen : les entrepreneurs demanderont son coût en termes de stabilité, tandis que les gens auront peur qu'on leur vole leur identité face à des mots comme "fédéralisme" et "république".

Pour Anna Czarczynska, on doit se demander comment défendre nos intérêts communs (comme, du point de vue économique, le marché unique). Elle considère les citoyens comme des stakeholders ("dépositaires d'enjeux"). Dès lors, quels bénéfices en ont tiré les gens depuis la crise de l'euro ? Et quels coûts ont-ils subi ? il faut rappeler que l'UE a été construite dans un contexte économique favorable. Ce contexte est autre aujourd'hui - l'on risque de retomber dans le protectionnisme d'une autre époque.C'est peut-être une occasion de changer l'Europe qui émerge de cette crise. Si on peut exclure la Grèce, on peut exclure tous les autres. La Grèce n'a quasiment aucune chance de retrouver la croissance - pas dans ces conditions. La Pologne était elle-même très endettée dans les années 1990 ; ce qui l'a sauvé, c'est une forte restructuration de l'endettement. Tout au long de la crise, la Pologne s'en est bien sortie (avec une croissance positive) du fait d'une demande intérieure forte et d'une aide de l'extérieure. Elle a aussi pu procéder à une dévaluation de sa monnaie ; et son secteur financier reste peu développé (limitant par là les dégâts occasionnés par la crise).

Identifier les failles du statu quo européen

Anna Hechinger a pris la parole pour exposer la question sous un angle politique. Certains on pu dire que la classe politique constituait un obstacle à la stabilité en Europe. Mais pour la doctorante de la Hertie School of Governance, il ne semble pas y avoir d'alternative. On a besoin de réponses politiques - il faut faire l'analyse de la situation dans laquelle on se trouve, et répartir les coûts d'adaptation. Faire participer les citoyens européens semble une étape indispensable dans cette phase de transition de l'UE.

Après ces introductions, le workshop a pris un tour ludique : Anna Hechinger notait des triangles dont chaque angle posait une question (par exemple : Who is reponsible for the crisis?/How many rules/sanctions do we need?/How much economic convergence do we need?) ; les participants attachaient différentes notes, marques de leur opinion, sur ces figures géométriques.

Après de nombreux échanges entre participants (sur le semestre européen ou l'Europe à deux vitesses par exemple), l'atelier a abouti aux conclusions communes suivantes :

- les États membres occidentaux vivent depuis 30 ans sur l'épuisement de leurs finances publiques, emportés par le processus électoral (les électeurs ont donc une part de responsabilité dans la crise des dettes souveraines que nous connaissons aujourd'hui)

- on peut poser la question de la construction d'une Europe sociale à présent que va naître le premier gouvernement économique européen

- quels acteurs devraient être mis en avant dans la gouvernance économique : la Commission ou les États membres ?

 

Réseau du Triangle de Weimar

 

Source photo :© Nouvelle Europe / Capucine Goyet-Tanguy Séné

 

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