Coulisses géopolitiques de l'Eurovision

Par Pascal Orcier | 14 mai 2009

Pour citer cet article : Pascal Orcier, “Coulisses géopolitiques de l'Eurovision”, Nouvelle Europe [en ligne], Jeudi 14 mai 2009, http://www.nouvelle-europe.eu/node/655, consulté le 14 août 2020

geopolitique_eurovision_x130.jpgConnaissez-vous l’Eurovision ? Ne soyez pas étonné de cette question si vous êtes de l’Europe de l’Est, car en Europe occidentale, ce n’est pas tout le monde qui connaît. Qui regarde l’Eurovision ? Qui vote pour qui ? Nouvelle Europe dresse une cartographie des coulisses politiques de ce concours européen de chanson.  

L’Eurovision est un concours de chanson à la fois ridicule et naïf. C’est une des émissions que l’on regarde pour y retrouver des éléments auxquels on s’attend d’avance : un vote télévisé faussement solennel, la mise en scène des chansons un peu trop kitch et le contenu des chansons un peu trop creux. On aime voir nos voisins voter pour son pays et retrouver des mélodies simples pour  chanter sous la douche un ou deux jours après…   

Principe de base : « Vote pour ton voisin » 

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Le concours a eu lieu pour la première fois en 1956. Seuls six pays y participaient. Par la suite, l’ensemble des États ouest-européens les ont rejoints. On peut voir dans cette géographie de l’élargissement de l’Eurovision un parallèle avec la construction de l’Europe politique, débordant parfois sur des voisins nord-africains ou proche-orientaux ! La décennie 1990 a vu l’arrivée massive de nouveaux États issus de l’ex-Europe de l’Est, parallèlement à sa fragmentation et sa normalisation politique. De ce fait, la formule conçue au départ pour quelques États a dû s’adapter à l’inflation du nombre de candidats et modifier ses règles de fonctionnement. Jusqu’alors, le principe « vote pour ton voisin » avait souvent prévalu dans la géographie des votes, du fait de l’impossibilité pour un pays de voter pour son représentant. Cette formule simple et efficace marchait jusqu’à un certain moment. Précisément jusqu’au début des années 1990 quand les pays de l’ex-bloc soviétique sont entrés dans le jeu. Plus la géographie de l’Eurovision s’étalait sur la carte d’Europe, plus le vote des gens est devenu dépendant des relations politiques et des affinités culturelles entre les pays et le voisinage frontalier. Enfin, tout dernièrement, l’Eurovision est devenue une véritable tribune pour la transmission de messages politiques.   

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La chanson européenne n’est plus dénudée de contenu politique. Cette tendance nous permet d’établir aujourd’hui une véritable carte du vote au sein de l’Eurovision. Les affinités culturelles se retrouvent dans la géographie des votes. Ainsi, il existe des mécanismes de votes privilégiés entre la France, la Belgique, le Luxembourg et la Suisse d’une part, l’Allemagne, l’Autriche et la Suisse d’autre part. On peut ainsi identifier plusieurs « blocs » régionaux au sein desquels les votants privilégient les pays voisins avec lesquels ils partagent d’importants éléments culturels ou historiques. On identifie un vote balkanique (les Serbes votent pour les Croates, les Bosniaques et les Slovènes), le vote des pays de l’ex-bloc soviétique, le vote scandinave et le vote du Proche-Orient. Tout est quasiment prévisible d’avance. 

 

À cela s’ajoutent des phénomènes « minoritaires » observés depuis de nombreuses années, qui s’expliquent par la présence de diasporas. Un lien privilégié existe dans les votes entre la France et l’Arménie, ou encore entre la Turquie et l’Allemagne. Ces votes sont aussi révélateurs en quelque sorte du public de ce grand show européen. La popularité de l’Eurovision est incontestable en Europe de l’Est, où le succès au concours est une fierté nationale. Cependant, ce concours  est presque méconnu chez les jeunes dans les pays de son origine, et porte l’étiquette de la ‘vieille Europe’. Les audiences enregistrées varient fortement d’un État à l’autre, avec des variations annuelles liées au lieu dans lequel la manifestation se déroule. Pour l’année 2008, la cérémonie a concentré plus de 74% des parts de marché en Serbie, pays hôte, 46% au Portugal, mais seulement 16% en France et 11% en Belgique. 

Une manifestation de plus en plus politisée ? 

Face à leur grand voisin russe, les pays de l’ex-bloc soviétique ont une relation ambiguë. Contrairement à la scène politique, où l’on préfère cacher le mécontentement, la scène de l’Eurovision a un côté libérateur. Pour ces pays, cette dernière est devenue une véritable tribune pour faire passer des messages à la Russie. En 2007, le participant ukrainien a chanté ‘Lasha Tumbai’. Il a dit que c’est une expression mongole, mais  la similitude sonore avec « Russia Goodbye » était inévitable. Vrai ou faux, le message du chanteur ukrainien adressé à la Russie d’arrêter son influence en Ukraine, a parcouru la presse européenne. Cette insolence lui a coûté sa carrière en Russie. Après le concours, ce travesti – humoriste, nommé Verka Serduchka, a connu une chute de popularité en Russie. Auparavant, il était un des chanteurs les plus appréciés des Russes. 

Cette année, c’est au tour de la Géorgie. Presque un an après la guerre de cinq jours et la situation politique délicate actuelle, le destin de la chanson sélectionnée est plus calamiteux. Le pays ne participera pas au concours car ses paroles de la chanson « We don’t want to put in » ont été officiellement jugées politiques. ‘Put in’ fait évidemment écho au nom du Premier ministre russe, Vladimir Poutine. Mais la tendance s’est renversée cette année : l’orgueil national semble avoir succombé au désir de la victoire. Avec le concours qui se déroule cette année à Moscou entre le 12 et le 16 mai, plusieurs pays de l’ex-bloc soviétique ont recours à leurs ressources nationales russophones pour gagner les votes.

Chanter en anglais ou dans la langue du pays – c’est le choix pour la plupart des pays. Pour les pays de l’ancien bloc soviétique le choix est entre la langue du pays, l’anglais et le russe. Le russe pour plaire au puissant voisin et à tous les Russes qui regardent l’Eurovision. Cette année, la Lituanie a envoyé à Moscou un candidat qui chantera en anglais, mais il est issu de la communauté russophone ; le chanteur letton interprétera dans la langue du grand voisin et la chanteuse ukrainienne chantera en russe également. Un petit geste de retour, quand même, de la part de la Russie : une jeune fille d’origine ukrainienne représentera cette année le pays.

Ce ne sont pas uniquement les pays de l’Est cette année qui chantent « politique ». Le Moyen-Orient a saisi la tendance. Israël a choisi un duo particulièrement symbolique : Ahinoam Nini, connue sous le pseudonyme de Noa et Mira Awad, une actrice et chanteuse arabe israélienne. Elles vont chanter une ballade intitulée « There must be another way »…

 

Is there another way pour éviter la politisation du concours ? Cette année, les conditions de vote ont changé, le vote télévisé ne comptera que pour une partie du résultat du pays, la deuxième partie va être décidée par le jury officiel national. Peut-être un moyen d’éviter le jeu du chat et de la souris très complexe qui se déroule dans le cadre de ce concours si simple et si naïf au premier abord, qu’est l’Eurovision. L’Ouest semble être pris au jeu. En tous cas, le choix de la France d’envoyer Patricia Kaas, la chanteuse française la plus aimée en Europe de l’Est, en est la preuve !

 

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