À la table des Européens : le goût des autres ?

Par Tanguy Séné | 6 décembre 2010

  

En Europe, la cuisine n’est pas un sujet badin ; c’est un enjeu culturel de premier plan. Car manger, cela signifie beaucoup plus que satisfaire sa faim : ordonnance des repas, manières de se tenir à table, recettes issues d’une longue tradition et souvent même, art de cultiver ses sens  qui nous rappelle que savoir et saveur descendent du même mot (sapere). Rituels et sensibilité  qui distinguent une collectivité, nous dit Cioran ; laquelle, lesquelles ?

Celui qui voudrait enrichir les traités européens d’une référence aux racines culinaires de l’Europe serait bien embarrassé. Il serait peut-être tenté de penser que le christianisme fut un vecteur d’unification des identités alimentaires européennes. Ce serait négliger au moins deux choses : d’abord, le fait que l’Église n’ait édicté que très peu de prescriptions dans ce domaine (même le Carême avait un contenu variable selon les contrées et les diocèses) ; ensuite, la coexistence de différentes confessions, chrétiennes, juives, musulmanes, propices aux syncrétismes de recettes comme de produits alimentaires. Nombre de spécialités andalouses sont nées dans une Espagne musulmane.

L’Europe est évidemment plus salad bowl que melting pot. Les cuisines sont restées des repères nationaux, régionaux ou locaux. Le XIXème voit les États-nations en construction se doter de leurs premiers livres de recettes dans la langue du pays (par exemple : la Grèce en 1828, la Roumanie en 1841, la Slovaquie en 1870). Prenez le premier ouvrage du genre en Slovaquie : codifiant entièrement la terminologie culinaire dans la nouvelle langue slovaque, il est réaction à la propagation du tchèque et à la politique agressive de « magyarisation » de la langue par la Hongrie. Pas de renferment gastronomique pour autant : sous des noms différents, l’omelette française (amaleta) ou le faisan allemand (fazán) se greffent à la cuisine slovaque. Et une cuisine ne signifie pas forcément symbole national : dans l’histoire belge, elle fut plutôt une question de classe, la bourgeoisie se tournant vers la haute gastronomie française avant de promouvoir des plats régionaux (comme la tarte au maton de Grammont, protégée par l’UNESCO).

Il n’y a en tout cas pas de quoi s’étonner que la cuisine fasse partie des revendications identitaires qui agitent l’Europe. Face à la mondialisation des gastronomies et des goûts, souvent associée à une forme d’américanisation, la cuisine se fait expression politique du droit à la différence - produits du terroir versus McDonalds. La guerre des cultures se déroule aussi sur le terrain culinaire, la chose n’est pas nouvelle : la lutte contre la « Coca-Colonisation » avait déjà commencé dans les années 1950, la Guerre froide en toile de fond. Oui, car la gastronomie peut parfois creuser d’irréductibles fossés d’incompréhension entre les peuples… « On ne peut pas faire confiance à des gens qui ont une cuisine aussi mauvaise », lâche le président Chirac au sujet des Anglais en marge d’un sommet international en 2005, en compagnie de Gerhard Schröder et de Vladimir Poutine.  Enfin, de nos jours, faire entrer sa gastronomie et ses plats dans le patrimoine mondial de l’UNESCO devient affaire d’orgueils nationaux et de pressions politiques : chacun a faim de reconnaissance internationale. Une chose est sûre : en cuisine comme en politique extérieure, les Européens n’ont pas la même bouche ni les mêmes goûts. 

Pour autant, nous savons que la table a davantage vocation à réunir qu’à séparer les convives, Européens comme non-Européens. Aussi futiles qu’elle puissent sembler, les règles d’un bon repas en bonne compagnie, quelque soient les dissensions politiques ou culturelles, ne sont pas accessoires à notre humanité : il faut les prendre au sérieux.

 

Ce mois-ci dans notre dossier 

Source photo : Kitchen of Los Caracoles, par Luke Robinson, sur flickr

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