Chypre : la marche douloureuse vers la réunification

Par Philippe Perchoc | 8 avril 2008

Pour citer cet article : Philippe Perchoc, “Chypre : la marche douloureuse vers la réunification”, Nouvelle Europe [en ligne], Mardi 8 avril 2008, http://www.nouvelle-europe.eu/node/30, consulté le 24 septembre 2017

ledra_street_x130.jpgL'Union européenne aurait voulu que la question de la partition de Chypre soit réglée avant l'adhésion de l'île à l'UE, le 1er mai 2004. Il n'en a rien été et la question chypriote reste toujours au coeur des relations entre la Turquie et l'Union européenne. Nouvelle Europe revient sur l'histoire et les enjeux de la question chypriote ainsi que sur les nouveaux développements consécutifs des élections présidentielles de février 2008. En cette première moitié 2008, la communauté internationale entrevoit une lueur d’espoir pour la résolution de ce conflit qui dure depuis des décennies. 

 
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La carte rend compte des enjeux des négociations prévues en juin 2008 dans perspectives de réunication des deux Etats et des deux communautés. La dernière capitale divisée du monde, Nicosie est au coeur du conflit : l'ouverture de la rue Ledra redonne espoir pour une solution à la partition de l'île.

 

Des origines du conflit...

Au moment de l’indépendance en 1960, Chypre était peuplée à 80% de Grecs et 20% de Turcs. Pourtant, la Constitution parrainée par la Grèce, la Grande-Bretagne et la Turquie donnait un poids très important à la communauté turque, sans aucune mesure avec son nombre. En effet, cette communauté issue de la période ottomane a toujours été favorisée par les Britanniques depuis leur annexion de l’île au lendemain de la Première Guerre mondiale et jusqu’à l’indépendance en 1960, car elle ne soutenait pas les mouvements de résistances anticoloniales.

En cas d'indépendance, la minorité turque a toujours privilégié une partition plutôt que "l'Enosis", le rattachement à la Grèce. C'est pour éviter cette partition que le leader Makarios a promu le projet d'une indépendance totale de Chypre et a renoncé à l'Enosis.

En 1963, le gouvernement bicommunautaire chuta et les violences commencèrent, obligeant l’ONU à y envoyer des troupes, toujours présentes aujourd’hui. Les Turcs chypriotes se retirèrent donc des institutions communes, victimes d'agressions qui font une centaine de morts dans leurs rangs.

Dès 1967, le régime des colonels installé à Athènes ambitionne l'Enosis. Il lance l'opération "Aphrodite" le 15 Juillet 1974 (la légende dit qu'Aphrodite est née à Chypre). Celle-ci installe un homme sûr d'Athènes à Chypre qui prétend que Makarios est mort, alors que celui-ci est en fuite vers New-York. Cinq jours plus tard, la Turquie décida alors d’une intervention armée dans la partie Nord de l’île, comme prévu par les accords tripartites, pour protéger les droits des chypriotes turcs. Ils occupent une grande partie de l'île pour se trouver en position de force et négocier. Mais un revirement de politique interne change la stratégie turque qui se lance dans une « colonisation de peuplement » systématique caractérisée par des vagues migratoires depuis 1974.

... à la partition de l'île

De grands mouvements de population eurent lieu autour de la ligne de démarcation, dite "ligne verte", et Nicosie, la capitale, fut divisée par un mur. Des preuves évidentes de déprédations par les Turcs contre de grands monuments du patrimoine mondial ont été trouvées.

En 1983, la partie nord de l’île se déclare indépendante, mais n’est reconnue que par la Turquie suite aux pressions exercées par la CEE et par l’ONU car la communauté internationale considère cette occupation militaire comme un acte illégal. Il résulte de cette partition que Chypre nord, isolée politiquement comme économiquement, est quatre fois moins riche que le sud. La Turquie stationne toujours 30 000 soldats sur le sol de la République Turque de Chypre Nord et a rendu le pays complètement dépendant d’Ankara. Le nord utilise aussi la livre turque dont elle partage par conséquent la faiblesse.

L'échec du plan Annan

 

Le 24 avril 2004, après trente ans de négociations infructueuses, les Chypriotes grecs rejettent le projet Annan à 76% alors que les Chypriotes turcs l'approuvent à 65%. Le Plan prévoyait un Etat indépendant bizonal et bicommunautaire. Les principaux points d'achoppement semblent avoir été la question de la restitution des terres, du départ des troupes turques et des colons anatoliens. Quelques jours plus tard, Chypre intégra l’Union le 1er mai 2004 alors que la « question chypriote subsiste » : même si l'Union européenne se disait opposée à accepter une île divisée, la partie nord est de facto exclue.

La candidature turque à l'UE et le Protocole d'Ankara

 

Mais l'Union européenne s'est saisie très vite de la question et a tenu à améliorer ses relations avec Chypre nord pour ne pas pénaliser une communauté qui voulait la fin de la division. Pourtant, la question reste toujours épineuse. Le 29 juillet 2005, la Turquie signe le protocole étendant son accord d'union douanière, l’accord d’Ankara de 2005, avec l'UE aux dix nouveaux Etats membres, parmi lesquels Chypre. En parallèle, le gouvernement turc publie une déclaration indiquant explicitement que cette signature ne vaut pas la reconnaissance de Chypre. En effet, les marchandises chypriotes entreraient librement en Turquie, ce qui n'est pas le cas pour les marchandises de Chypre Nord dans le reste de l'UE. La Turquie n’ayant, à cette date, pas mis en œuvre le Protocole d’Ankara, l’Union européenne a décidé fin 2006 de geler huit chapitres et de continuer à suivre les progrès réalisés sur les questions ouvertes par la déclaration.

Suite aux présidentielles 2008, une première rencontre symbolique

Après des années de blocage des pourparlers, l’élection du nouveau président chypriote le 24 février 2008, le communiste Demetris Christofias, a relancé l’espoir d'une solution pour Chypre. A l’issue d´une première rencontre le 21 mars dans une zone "neutre" de la capitale et sous l'égide du représentant spécial des Nations unies pour Chypre, Michael Poller – M. Christofias et Mehmet Ali Talat, le leader de la République turque de Chypre Nord, ont annoncé qu’ils débuteraient, fin juin, des négociations en vue d'une réunification. Pour les Chypriotes turcs, cela signifierait que les portes de l’UE s´ouvriraient aussi à eux. Dans le droit international, la partie nord de l’île fait partie de l'UE, néanmoins l’ensemble des dispositions communautaires n’est valable pour le moment que dans le sud de l’île.

Le résultat de cette première rencontre entre les deux dirigeants chypriotes est l’ouverture aux piétons du point de passage de Ledra à Nicosie. Celle-ci débouche sur la "ligne verte" traversant la dernière capitale divisée du monde, et reste une zone tampon administrée par l'ONU. Ce point est historiquement chargé de symbole : c’est là que l’on avait dressé les premières barricades au début des années 1960. Il s'agit également du deuxième point de passage ouvert pour les piétons à Nicosie et le sixième dans l'île depuis que les Chypriotes-turcs ont levé les restrictions au passage des Chypriotes-grecs en avril 2003. Des contrôles d'immigration et de douanes sont aussi en place à ces points de passage. De plus, la Commission européenne a accordé une aide de plus de 100 000 euros pour les travaux de sécurisation du nouveau passage.

Préparer la paix entre les peuples et les États

Le conflit chypriote affecte depuis des décennies les relations des deux partenaires de l’OTAN, la Turquie et la Grèce tout comme la candidature de la Turquie à l’UE. L’UE souhaite contribuer à la mise en place d’un climat de confiance entre les groupes de population chypriote et stabiliser la situation politique. Dans ce sens, six groupes de travail et sept comités techniques auront pour tâches de préparer la rencontre de juin et dans une large mesure les négociations : ils se pencheront sur les thèmes principaux comme la future Constitution d’une Chypre réunifiée, les questions territoriales, les rapports à l’UE et les questions économiques. Les comités techniques s’occuperaient quant à eux des questions humanitaires, de la politique de santé, de la lutte contre la criminalité et de la protection de l’environnement.

Alors que Talat se dit plein d’espoir pour une réunification au cours de cette année, Christofias met en garde contre un optimisme excessif : les voies du dialogue seraient certes ouvertes, mais il n’y aurait aucune garantie sur le fait que les négociations aboutissent à la résolution de la question chypriote qui perdure depuis plus de 40 ans. Jusqu’où Tala peut-il également agir indépendamment de la Turquie et des luttes pour le pouvoir entre politiques et militaires ? Pour maintenir ces lueurs d’espoir, c’est aussi l’UE qui devra probablement s’atteler au problème des forces d’occupation militaires turques à Chypre et des rapports de forces en Turquie.

Article écrit le 28 octobre 2006 par Philippe Perchoc et mis à jour le 9 avril 2008 par Sevil Budak

 

Pour aller plus loin

Sur Internet

À lire

  • Gerd Höhler, « Und noch einen Anlauf in der Zypernfrage », Stuttgarter Zeitung, 31.03.2008 

Source photo : The International Herald Tribune, "Ledra Street crossing opens in Cyprus" du 3 avril 2008

 

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