Christian Lequesne : les relations euro-russes sont ambigües

Par Claudia Louati | 20 août 2010

Pour citer cet article : Claudia Louati, “Christian Lequesne : les relations euro-russes sont ambigües”, Nouvelle Europe [en ligne], Vendredi 20 août 2010, http://www.nouvelle-europe.eu/node/913, consulté le 26 septembre 2017

Dans la perspective du workshop paneuropéen de Kaliningrad organisé par Nouvelle Europe et l'Université Emmanuel Kant, Christian Lequesne, directeur du Centre d'Études des Relations Internationales de Sciences Po (CERI) a accepté de nous livrer ses impressions sur les relations entre l'Union européenne et la Russie.

Comment qualifieriez-vous actuellement les relations entre l'Union et la Russie ?

Les relations euro-russes sont ambiguës et il est toujours difficile pour les deux parties de savoir comment se comporter. Du côté de l'Union, on hésite entre adopter une attitude très coopérative, indispensable à la fois d'un point de vue géographique et historique, et une attitude beaucoup plus distanciée justifiée par les violations russes de certaines valeurs que l'UE veut défendre (respect des minorités, des droits de l'homme...). A mon avis, concrètement, il faut adopter les deux positionnements selon le moment et les circonstances et savoir montrer à la Russie que son attitude limite les possibilités de s'entendre. Cela paraît simple, mais la difficulté vient du fait que l'UE n'est pas un Etat et les politiques étrangères des Etats Membres vis-à-vis de la Russie ne sont pas synchronisées. Il y a des divisions claires qui se font jour dans les rapports de chacun des Etats à la Russie, liées aux intérêts notamment économiques et énergétiques, à l'histoire et à la représentation imaginaire du voisin russe. Les Russes sont conscients de ces divisions qui empêchent l'émergence d'une véritable politique étrangère européenne.

Peut-on définir une typologie des politiques des Etats face à la Russie ?

Plusieurs groupes d'Etats se dégagent. Une première division se situe entre ceux qui pensent que la Russie fait partie de l'Europe, comme l'Allemagne et ceux qui considèrent que la Russie est un ensemble à part qui ne fait pas partie de l'ensemble européen. Ensuite, les groupes se définissent par leur attitude plus ou moins complaisante envers la Russie, en particulier sur la question des droits de l'homme. Certains pays mènent une politique de complaisance utilitariste parce qu'ils ont des intérêts économiques à défendre. C'est le cas de l'Allemagne, de l'Italie, et dans une moindre mesure de la France, le Président Nicolas Sarkozy ayant adopté une attitude plus critique face au gouvernement russe que son prédécesseur. On distingue ensuite les Etats qui ont une attitude plus complexe, dans la mesure où ils sont dépendants de la Russie mais ne veulent pas avoir des relations très positives avec elle. Ils évitent donc la question des droits de l'homme mais limitent leurs relations avec les Russes à la gestion de la dépendance. C'est notamment le cas de la Hongrie, de la Slovaquie ou de la République Tchèque. Enfin, le dernier groupe recense les Etats qui sont à la fois très soucieux de la question des droits de l'homme et de l'attitude de la Russie dans le voisinage commun qu'elle partage avec l'UE. On retrouve la Pologne dans ce groupe, même si on assiste aujourd'hui aux prémisses de la normalisation. La Grande Bretagne, du moins sous les mandats de Tony Blair et Gordon Brown, faisait également partie de ce groupe; ses relations avec la Russie ont par ailleurs été assombries par des conflits particuliers, notamment l'assassinat de l'ex agent russe Alexandre Litvinenko sur le sol britannique et pour lequel le gouvernement russe a été directement mis en cause.

Comment voyez-vous l'évolution de ces divisions entre États européens ? Sont-elles surmontables et sous quelles conditions ?

Du côté de l'Union, c'est la question économique, en particulier la dépendance énergétique et les investissements, qui peut faire évoluer les positions des Etats. Etant donné que politique et économie sont étroitement liées dans l'orientation des relations des 27 avec la Russie, le positionnement des Etats dépend particulièrement des intérêts des investisseurs.

L'attitude de la Russie elle-même pourrait également permettre un changement de cap et une plus grande cohésion des politiques étatiques. La manière dont elle se comporte dans les enceintes internationales, en particulier face aux grands problèmes de gouvernance mondiale comme le Moyen Orient ou l'Afghanistan, déterminera également la possibilité d'aboutir plus facilement à un accord et un repositionnement des Etats. Actuellement, la Russie profite de son statut à cheval entre les grandes puissances et les pays émergents: sur les grandes questions internationales, elle s'allie tantôt aux unes et tantôt aux autres et profite ainsi des divisions qui régissent la politique mondiale. Dans ses relations avec l'Union européenne également, la Russie n'est pas un catalyseur de consensus. Elle ne veut pas de partenaire unique, elle s'attache avant tout aux relations bilatérales.  La Russie a encore aujourd'hui une vision très réaliste du système international: ce qui compte ce sont les Etats, en particulier les plus importants d'entre eux comme, en Europe, l'Allemagne, la France, la Grande Bretagne, l'Italie et la Pologne, avec leurs attributs de puissance les plus traditionnels – la puissance militaire. L'UE, dans la mesure où elle se définit comme une puissance normative, ne peut être prise au sérieux que de manière très limitée. {mospagebreak}

On retombe donc sur la question de la nature de l'UE, et de la nécessité pour elle d'acquérir plus de poids dans les relations internationales par une accélération de l'intégration…

En théorie, l'UE devrait ressembler à un Etat ou à une véritable fédération si elle veut jouer un rôle dans les relations internationales. Si elle veut être crédible,  pas seulement auprès de la Russie mais également auprès des Etats-Unis et des pays émergents, il lui faut éviter l'expression de voix dissonantes et de positions contradictoires entre les 27 Etats. Pour l'instant, elle n'a cette crédibilité que dans sa politique commerciale, dans la mesure où celle-ci est entre les mains de la Commission, qui dispose d'un mandat dans les négociations à l'OMC. L'unité en politique étrangère n'est cependant pas suffisante : pour un certain nombre de pays du monde, dont la Russie ou la Chine, être une puissance respectée signifie encore avoir un véritable potentiel militaire. Or ce n'est pas ce que l'UE a décidé de faire dans sa définition embryonnaire d'une politique étrangère. Elle fait surtout de la gestion de crise sur le plan militaire et a d'ailleurs tendance à diminuer ses budgets militaires, parce que les sociétés européennes ne considèrent pas que ce domaine soit prioritaire. Il existe une réelle tendance au pacifisme en Europe, qui s'exprime d'ailleurs dans la manière dont la PESC agit. Si l'UE organise une opération navale dans l'Océan indien pour limiter les risques de piraterie (ATALANTA), c'est acceptable. A partir du moment où les opérations sont couteuses en vies humaines, les sociétés européennes sont unanimes dans le rejet. Même en 2003 au moment de la division des Etats sur la question de la guerre en Irak, il ne faut pas oublier que les divergences concernaient les gouvernements, pas les sociétés. Cette tendance au pacifisme se vérifie aussi dans les sociétés d'Europe centrale et orientale. Si leurs gouvernements sont plus prompts que les dirigeants d'Europe de l'Ouest à considérer que le « hard power » fasse partie des attributs de la puissance et à se tourner vers les Etats-Unis pour assurer leur sécurité – même si l'attitude du Président Obama ne les rassure pas autant que celle du Président Bush – leurs sociétés partagent les mêmes aspirations que celles des « anciens ».

Les États d'Europe centrale et orientale ne seraient-elles pas à même de jouer le rôle de « pont » entre l'UE et la Russie ?

Les questions de mémoire ne sont pas réglées et tant que ce ne sera pas le cas, on ne peut pas percevoir ces Etats comme un pont entre UE et Russie. Pour eux, la Russie est une zone culturellement très différente de l'Europe et le culturalisme joue donc un rôle beaucoup plus important pour eux que pour des Etats comme la France ou l'Italie. La Russie apparaît comme un autre monde avec un autre système de valeurs. D'où l'attachement de ces Etats à aider la  « périphérie » de l'UE – Géorgie, Biélorussie, Ukraine, Moldavie – à s'émanciper de l'hégémonie russe. Ils se sont donc particulièrement investis dans l'idée du « voisinage », qui a pour eux un sens et un devoir de solidarité historique. Ils cherchent donc à faire entrer ses Etats dans l'orbite de l'UE, une idée insupportable aux Russes. Pour eux cette infiltration dans le voisinage est une provocation, puisqu'ils pensent leur périphérie en termes de zone d'influence. Avec le retrait relatif des Américains dans le voisinage commun de l'UE et de la Russie, les Etats d'Europe centrale et orientale seront amenés à utiliser encore davantage la politique de voisinage européenne dans leur intervention périphérique, en particulier dans la promotion des interactions entre les sociétés civiles à travers les ONG et les échanges universitaires.  La politique de voisinage contient une dimension paternaliste et normative et cependant, sa grande faiblesse est de vouloir répondre à des problématiques différentes, dans des pays extrêmement divers, avec les mêmes instruments.

La « menace » chinoise ne poussera-t-elle pas la Russie à se tourner vers l’UE ?

Si la Chine devient véritablement le partenaire économique crédible des Etats-Unis, une relation institutionnalisée dans le cadre d’un G2, les Russes auront intérêt à se rapprocher des Européens. Sur des questions plus géopolitiques en revanche, ils ont aujourd’hui plutôt intérêt à se penser comme un pays émergent, donc plus proche de la Chine. Il y a cependant des controverses à ce sujet, et il n’est pas rare d’entendre que la Russie devrait cesser d’appartenir au groupe des BRIC (Brésil, Russie, Inde et Chine). En effet, on avance qu’il y a moins de possibilités d'évolution démocratique possibles en Russie qu’en Chine par exemple, et que pour cette raison les Russes pourraient être écartés du groupe. D’un point de vue économique également, il est difficile de comparer le système productif chinois au modèle russe, dans la mesure où la Russie est une économie rentière qui ne met absolument pas l’accent sur la modernisation et la croissance par la production de biens. Alors que la Chine, l’Inde, la Turquie, le Brésil ou l’Afrique du Sud fondent leur croissance sur le développement d’un tissu industriel moderne et compétitif, la Russie se repose sur ses exportations de matières premières et se marginalise. A ce moment-là, si les Russes perdent ce lien avec les autres émergents, ils auront également intérêt à se rapprocher de l'UE. Aujourd’hui, dans le cadre du partage d’une part de la périphérie avec l’Union, la Russie devrait également jouer la carte du rapprochement géopolitique, en particulier du fait de l’émergence d’un certain nombre de menaces appelant une réponse conjointe, comme la radicalisation de l’islam politique.

N’y a-t-il aujourd’hui aucune contestation du « modèle » russe au sein de la population ?

La contestation est pour l’instant limitée à quelques universitaires. Vladimir Poutine et Dmitri Medvedev donnent l'impression d'être très légitimes. Les Russes ont l’impression que V. Poutine a redonné de l'honneur à la Russie après une phase de déclin et de déshonneur vis-à-vis du reste du monde. Il a rappelé qu'il y avait une identité russe et des valeurs russes plus importantes que la démocratie, comme l’ordre et la sécurité. On peut ajouter que la société russe est très insécurisée par l’altérité culturelle et l’ouverture excessive vers l’extérieur, et le tandem dirigeant peut donc s’appuyer sur cette peur face à l’étranger. Il existe d’ailleurs toujours un sentiment de menace contre le territoire et l’intégrité territoriale.

Quel type d’accord peut-on aujourd’hui imaginer entre la Russie et l’UE ? Arrivera-t-on à remplacer l’accord de partenariat et de coopération arrivé à expiration en 2007 ?

On signera sans doute un mini accord sur la création d'un espace d'échange commun à court ou moyen terme. On s'engagera des deux côtés à avoir des normes conjointes, on déclarera que la Russie doit entrer dans l'OMC et qu’elle est invitée à coopérer avec l’UE sur les questions de politique étrangère. On arrivera à l’élaboration de programmes communs dans le domaine de l'énergie et on fera quelques déclarations très générales qui finalement n’engageront personne. Dans l’état actuel des choses, il paraît quasiment impossible d’aboutir à un accord précis entre l'UE et la Russie.

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