Changer l'École pour sauver l'Europe? L'institution scolaire ou la fabrique des citoyens

Par Adrien Laurent | 22 avril 2017

Pour citer cet article : Adrien Laurent, “Changer l'École pour sauver l'Europe? L'institution scolaire ou la fabrique des citoyens”, Nouvelle Europe [en ligne], Samedi 22 avril 2017, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1968, consulté le 27 juillet 2017

Le nationalisme est souvent présenté comme un obstacle à l’émergence d’une identité européenne, voire comme une menace à l’intégration européenne. Pourtant, rares sont ceux qui perçoivent le rôle de l’éducation dans son façonnement. En cela, le manque d’européanisation de l’éducation est une réelle menace pour la réalisation future du projet européen.

La citoyenneté européenne introuvable

L’Europe politique a longtemps été réalisée dans l’indifférence des citoyens. Une indifférence qui permettait aux dirigeants, dans une période de « consensus permissif », de mener des négociations européennes technocratiques. Ce schéma s’est effondré avec le traité de Maastricht et la poursuite de transferts de compétences au niveau européen, qui suscita de plus en plus vives polémiques. La situation est aujourd’hui devenue difficilement tenable, tant l’Union européenne semble éloignée et inconnue de ses citoyens, pour qui le cadre national reste structurant.

Certes les droits créés par l'Union européenne sont pour tous identiques. Mais une analyse menée en ces termes masque les fractures profondes entre européens. Tout comme la nation est un ensemble particulièrement hétéroclite, il est nécessaire d'avoir conscience des disparités factuelles entre européens. La citoyenneté européenne, créée officiellement par le traité de Maastricht, n’a pas pénétré la population européenne de manière égale. Elle n’est parfois qu’une chimère de papier, qui ne concerne que ceux qui en connaissent l’existence. La réalité est qu’une partie des « européens » vit encore pleinement, ou du moins le croit-elle, dans le cadre national transmis par son habitus et son éducation. Pour ces citoyens l’Union européenne n’est pas; ou n’est au mieux qu’une puissance étrangère qui menace la communauté nationale. A l'heure des réveils nationalistes, poursuivre l'intégration européenne impose donc de place le citoyen en son cœur.

L’éducation ou la fabrique du nationalisme à l’école

Bien sûr, il y a de multiples façons de recentrer le projet européen sur le citoyen, à commencer par en repenser les institutions et l'exercice démocratique. Attachons-nous toutefois au rôle que peut jouer l'éducation en ce sens. Plusieurs travaux, à commencer par L'imaginaire national de Benedict Anderson ou Le nationalisme ordinaire de Michael Billig, et plus récemment l'œuvre d'Anne-Marie Thiesse, ont marqué les sciences humaines par leur éclairage sur le processus de construction sociale du nationalisme. Ils montrent entre autres qu'une véritable « socialisation » à la nation s’opère dès la naissance.

L'école est sans doute le vecteur principal de la formation d’une identité nationale si structurante. La prise en main des programmes scolaires au niveau national a permis aux Etats-nations de s'imposer, notamment par l’édification de « romans nationaux » promouvant un passé supposé glorieux et souvent basé, à tort, sur l’idée d’une origine ancestrale et quasi-naturelle de la nation.

Cette socialisation est un vrai problème pour l’Union européenne, car l’être apolitique est un être national. Un nationalisme ordinaire (au sens de Billig) est à l'œuvre, et maintient l'européen moyen dans un cadre assez peu propice à l'européanisation. Or c'est dans ce ferment national que résident souvent les passions nationalistes et anti-européennes.

Cette socialisation est, a contrario, un formidable message d'espoir. D'une part car elle signifie que le nationalisme, cet obstacle à l'intégration européenne, n'est pas une fatalité. Il est possible de repenser les déterminants culturels et sociaux du nationalisme, pour les adapter à un cadre de pensée plus européen. D'autre part car, si peu de choses contribuent pour le moment à faire émerger un « habitus européen », la perspective future d'un "européisme ordinaire" s'ouvre à nous.

De l’éducation à l’Europe à l’éducation européenne

L’éducation aurait alors, tout comme elle le fait pour le patriotisme et le nationalisme, un rôle central à jouer dans l’émergence et le maintien d’une identité et d'une citoyenneté européennes.

Cela passe d’abord par une éducation à l’Europe, à sa diversité, à ses cultures et à ses institutions. Les plus optimistes pensent qu’une telle éducation est facultative, qu’apprendre « en marchant » (par exemple en votant aux élections européennes) suffit. C’est sous-estimer le manque abyssal de connaissance du système politique européen, et renoncer à l’importance de cette formation citoyenne. Si c'est en exerçant ses droits civils et politiques que l'on devient réellement citoyen, il faut avoir pris préalablement connaissance de leur existence. L’éducation à l’Europe s’est d'ores et déjà faite une place dans les programmes scolaires nationaux. Elle reste cependant bien trop marginale et tardive, et pourrait être considérablement développée.

Cela passe ensuite par une éducation européenne, c’est-à-dire une éducation commune dans ses grandes lignes à tous les jeunes européens. Celle-ci se limite aujourd’hui souvent à des expériences de mobilité qui ne bénéficient qu’aux plus favorisés, l'éducation étant une compétence avant tout nationale. L'éducation européenne pour tous, et dès le plus jeune âge, est de plus très clivante. Ce clivage repose néanmoins sur une conception faussée de l’identité européenne, pensée comme une menace alors même qu’elle peut s’agréger sans mal aux autres identités des individus.

Européaniser l’éducation revient en somme à fournir, en complément et non pas en remplacement, un cadre commun d’éducation et de connaissance aux européens. Dans un sens, il s’agit autant de « créer » des Européens en leur fournissant un habitus commun, que de les former et de leur transmettre des savoirs.

Fabriquer des citoyens européens ?

Mais l’idée que l’école pourrait représenter une « fabrique de citoyens européens » soulève de bien nombreuses autres problématiques. Pour y répondre, les apports des sciences humaines et sociales seront déterminants, notamment pour mieux comprendre l’articulation entre éducation, identités et culture.

La première considération qui s’impose est éthique. Est-il vraiment sage d'instaurer une éducation européenne inspirée des modèles nationaux d’éducation, qui ont pu produire tant nationalisme belliqueux que dérives compétitives? Bien plus, à quoi bon s'attacher à construire une « nation européenne », quand l’Union européenne est déjà elle-même dépassée par des phénomènes qui appellent une conscience mondiale comme la globalisation, le numérique  ou les problèmes climatiques ?

La seconde considération est d'ordre pratique. Evidemment, l’enjeu d’une européanisation de l’éducation est d'abord celui de la sauvegarde de la diversité et de la richesse des cultures nationales. « Une Europe cosmopolite est, en premier lieu et avant tout, une Europe de la différence et de la reconnaissance des particularités nationales », affirmait ainsi le sociologue allemand Ulrich Beck. Si assurément les identités nationales et européennes peuvent cohabiter, est-il bien possible, dans un contexte de pression budgétaire, d’européaniser l’éducation sans nécessairement puiser sur le temps dévoué à la culture nationale? Où la richesse culturelle nationale s'arrête-t-elle pour laisser place au nationalisme pernicieux?

La voie vers l'européanisation de l'éducation est donc sinueuse. Pour qui veut poursuivre l'intégration européenne, il est pourtant indispensable d'avancer en ce sens. L’enjeu véritable derrière cette ambition doit être celui de la cohésion sociale. L’européanisation de l’éducation aura sans doute pour vertu principale de réduire la fracture entre élites éduquées pro-européennes et classes défavorisées eurosceptiques, fracture aujourd’hui dangereuse pour la cohésion de nos sociétés et pour la survie de l'Union européenne. En prise avec les inégalités, elle doit pouvoir créer du commun et contribuer à la politisation des européens, pour faire de la citoyenneté européenne une réalité.

 

Aller plus loin

 

Sur Nouvelle Europe

Dossier « La rentrée des classes », coordonné par Philippe Perchoc, 23 août 2007

Dossier « Quelle éducation à l'Europe ? », coordonné par Philippe Perchoc, 29 mars 2008

François Dupré, "L’éducation : expérience personnelle d’accès à une culture de masse", 7 septembre 2012

Sur le net

"L'Europe de l'éducation et de la formation", Toute l'Europe, 31 octobre 2014

SHEHAJ Albana, "How is a European identity significant to the future of the European Union?", 31 mai 2015

A lire

ANDERSON Benedict, Imagined communities. Reflections on the origins and spread of nationalism, 1983 (ed. 2006), Verso, 256 p. 

BECK Ulrich, « Réinventer l’Europe. Une vision cosmopolite », Cultures & Conflits, n°68, hiver 2007, http://conflits.revues.org/5183doi: https://doi.org/10.4000/conflits.5183

BILLIG Michael, Banal nationalism, Sage publications, 1995

THIESSE Anne-Marie et al., « La nation, une construction politique et culturelle », Savoir/Agir,  2007/2 n° 2,  pp. 11-20, doi: https://doi.org/10.3917/sava.002.0011

THROSSELL Katharine, « One thing leads to another : European and national identities in french school children », Politique européenne,  2010/1 n° 30,  pp. 131-152, doi: https://doi.org/10.3917/poeu.030.0131

Commentaires

Cet article ouvre la voie à de multiples questionnements.

En filigrane, se trouve le questionnement de la légitimité intrinsèque de toute éducation nationaliste, comme "conditionnement" en soi pervers.

Il n'est que d'aller au" Musée Russe " de Saint Pétersbourg, et d'y voir des groupes de jeunes enfants pour mesurer la vulnérabilité ou se met l'Europe en refusant de sacrifier à ces pratiques.

Si l'Europe est assurée de la justesse de son message, le conflit culturel n'est pas nécessairement illégitime.

La question de l'opposition entre une identité nationale et une identité européenne est également et surtout posée. Rappelons ce mot de napoléon BONAPARTE : "se battre en Europe, c'est de la guerre civile". Qu'ajouter?

 Mais pour autant, comme il est dit, l'adhésion à une identité européenne ne peut se réaliser au détriment d'identités locales car ce serait appauvrir le fond commun et ce serait nier un idéal de diversité qui est l'essence du projet européen.

Enfin, il faudra bien, sauf à réver d'un monde unitaire qui n'est que mythe et serait de surcroit un tragique appauvrissement, pour préserver autant la culture de nos voisins que celle de l'Europe, poser les frontières de celle-ci. Un paysan de la vallée de l'Indus, mème s'il a des bases linguistiques communes avec les européens, n'a pas vocation à se fondre dans la même soupe sans saveur.

C'est ce difficile mais nécessaire équilibre entre valorisation des diversités, définition et préservation de l'héritage commun et découverte d'Autres, percus et assumés comme tels, qui peut préserver la richesse de l'humanité, et non la tendance déjà par trop pregnante, vers une sous-culture banalisée.

Décidément non, un quouin aman, une choucroute et un carry n'ont pas le même gout, et le but devrait ètre de conserver dans leur autonomie ces trois héritages distincts, non de les fondre dans la même "junk food".

Enfin, il ne peut ètre oublié que le nationalisme renaissant n'est pas, sauf quelques cas marginaux, le fait de citoyens des vieux états nationaux comme la France, mais se développe plutot dans des pays aux frontières ambigues, souvent déplacées, sans garanties et ou l'Empire, fut'il européen, peut ètre légtimement perçu comme hostile.

Ici peut ètre recherchée une démarche éducative, pour autant que l'Europe ait quelque chose à offrir et qu'une telle démarche ne contredise pas  une tentation nationaliste (pour dire le moins) déjà agissante chez les dirigeants locaux.

Pour en conclure, une éducation à l'Europe, bien sur, la belle affaire, mais l'Europe, c'est quoi ?

 

Titre: 
Une éducation européenne, bien sur. Mais l'Europe, c'est quoi ?

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