"Cela se passe en Moldavie, c’est-à-dire nulle part "

Par Ala Sava | 19 mars 2012

Pour citer cet article : Ala Sava , “"Cela se passe en Moldavie, c’est-à-dire nulle part "”, Nouvelle Europe [en ligne], Lundi 19 mars 2012, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1454, consulté le 14 août 2020

Si je paraphrasais la fameuse formule d’Alfred Jarry, hélas trop véridique ici, je dirais : « Cela se passe en Moldavie, c’est-à-dire nulle part ». C’est dans ce contexte de « mise à l’écart » que je m’interroge sur les perspectives d’avenir de ce petit État et sur sa capacité de se défaire du qualificatif « pays le plus pauvre d’Europe ». 

A qui la faute ?

Cette situation tient au passé récent de notre pays. Il serait vain d’en rechercher les causes tant elles sont nombreuses et parfois même obscures. Néanmoins, parmi les plus flagrantes on retiendra en premier lieu l’héritage soviétique, la sécession territoriale de l’autoproclamée République Moldave de Transnistrie, la trop longue période de transition nécessaire pour abandonner le régime communiste, l’influence de la Russie actuelle, l’insuffisance de la présence européenne et, malheureusement, la liste ne s’arrête pas là. Néanmoins ce n’est pas en se tournant vers le passé et en distribuant des mauvais points à telle ou telle instance que la situation s’améliorera. Je ne crois pas exagérer en qualifiant de dramatique la situation dans laquelle se trouve actuellement la Moldavie.

D’où vient-on ? Où en sommes- nous ? Vers quoi nous dirigeons- nous ?

D’où vient-on ? Chaque année, le mois de septembre nous amène son lot de nouveaux faits historiques. C’est la rentrée, un nouveau manuel scolaire sur l’histoire des Roumains doit paraître. Nous l’attendons tous, car il traite d’un sujet primordial qui est bien le seul à nous fédérer : l’histoire de notre passé. Il n’y a que ce sujet qui semble préoccuper mes concitoyens. Quant à l’avenir, on pourrait presque croire que l’on en a cure ! Il faut reconnaître que notre pays a connu un parcours historique mouvementé, coincé entre la Roumanie et la Russie.

Ancienne région roumaine de Bessarabie, ayant supporté quarante-sept ans d’appartenance soviétique, l’actuelle Moldavie se trouve à la recherche de sa propre identité. Qui sommes- nous, des Roumains ? des Russes ? …peut être des Moldaves, on finit par se le demander. Les vingt ans d’indépendance écoulés ont, en effet, abouti à deux formulations de notre identité : sommes-nous des « Roumains de Moldavie » ou des « Moldaves de Moldavie » ? Une double appellation qui ne facilite guère une appropriation claire de notre citoyenneté. Le plus étrange c’est que les deux identités sont possibles, elles sont d’autant plus politiquement envisageables que les deux intègrent la même idée « un peuple, deux états », une formulation chère aux autorités roumaines.

Où en sommes-nous ? Si pour répondre à la question précédente le mois de septembre se montre, en général, assez révélateur, la réponse à la question qui vise le présent ne se fait pas attendre. Un coup d’œil aux débats parlementaires moldaves et la situation devient plus que claire.

Vers quoi nous dirigeons nous ? Reconnaissons que cette question préoccupe tout de même le peuple moldave en raison de la multitude de réponses centrifuges et contradictoires qu’elle entraîne. Certains pensent que l’avenir de Moldavie c’est le rattachement à la Roumanie, d’autres souhaitent un protectorat russe, et enfin, les vrais patriotes souhaitent que la Moldavie devienne un État indépendant et souverain, la République de Moldova. Vingt ans d’hésitations et toujours pas de réponse.

20 ans d’indépendance, quel bilan ?

La République de Moldova, l’un des quinze ex-pays socialistes soviétiques, a proclamé son indépendance le 27 aout 1991. Créé dans la douleur avec la disparition de l’Union soviétique, ce petit pays de la taille d’un département français, souffre d’une insuffisance chronique en termes économiques et socio-démocratiques. Pour faire bonne mesure, un nouveau défi frappe sérieusement sur la stabilité politique de la Moldavie : l’élection du président. République parlementaire, la Moldavie se voit confrontée à une crise politique sans précédent. Le pays est tiraillé entre deux courants politiques incompatibles. D’un côté trois partis politiques libéraux ont formé une alliance qui œuvre pour une intégration européenne, il s’agit du Parti libéral, du Parti libéral démocrate de Moldavie et du Parti démocrate (PL, PLDM et PD), et de l’autre, on trouve le Parti communiste, le PCRM, toujours puissant. Depuis trois ans le consensus est impossible, aucune des deux forces politiques ne parvient à obtenir les soixante et un suffrages nécessaires à l’élection d’un président. Nous avons vécu trois ans d’intérim et on ne voit pas d’issue à la crise.

La Moldavie ne se présente pas mieux sur le plan économique. Séparée de ses marchés soviétiques traditionnels (la Moldavie était surnommée « le potager de l’URSS ») et faute de nouveaux débouchés, le jeune État a progressivement sombré dans un marasme économique. Quelques statistiques peuvent donner une image de la crise économique traversée et de ses conséquences. Entre 1991 et 2009 la Moldavie est passée de la 64e place (sur 179 pays) à la 117e place sur les 182 pays classés, selon l’indicateur de développement humain. Une forte dépendance énergétique au gaz russe, le difficile passage à l’économie de marché et la sécession d’autoproclamée République de Transnistrie qui concentre l’industrie lourde de l’ex-République socialiste soviétique moldave ont entraîné une chute dramatique du PIB qui est aujourd’hui l’un des plus bas d'Europe (PIB en 2010 : 4,4 milliards EUR). En dépit d’une forte croissance économique depuis les années 2000 (6,9% en 2010), le taux d’inflation reste assez élevé. Il atteint le chiffre de 7.2 % en 2012. Une économie bien délabrée, une population qui émigre (25% de la population active moldave travaillerait à l’étranger), vers quoi nous dirigeons nous ?

Transnistrie, le pays de facto

Un des malheurs actuels de la Moldavie, qui freine considérablement son progrès de consolidation étatique, ce n’est pas l’existence de la Transnistrie elle-même, mais la sécession territoriale de cette dernière. Cette région séparatiste, méconnue à l’ouest, nargue le pouvoir moldave depuis vingt ans déjà. L’opinion internationale s’en désintéresse alors que 750 000 personnes ont fait sécession en 1990 en ne reconnaissant plus l’autorité du pouvoir central moldave. Elle possède aujourd’hui sa propre constitution, son drapeau, son parlement, son président, sa monnaie, ses lois...Seule lui fait défaut la reconnaissance au niveau international. C’est la perspective d’un rattachement éventuel à la Roumanie, jugée inacceptable par les populations russophones de Transnistrie, qui ont conduit à la sécession et au sanglant conflit armé de 1992 (mars-juillet 1992) qui s’est soldé par la mort de 279 combattants et 400 civils. Le malheur c’est qu’aujourd’hui tous ceux qui se sont battus pour l’intégrité territoriale de la Moldavie ne savent plus trop pourquoi ils l’ont fait. Ce qui est surprenant dans cette affaire, c’est de constater qu’au final aussi bien les Moldaves que les « Transnistriens » continuent, chacun de leur côté, à mener une vie paisible, sans s’intéresser vraiment « au conflit gelé », ignorant toute sorte d’antipathie sociale. Les peuples ne veulent pas la guerre, seuls les dirigeants s’y intéressent. Xavier Deleu n’a pas tort en disant : il y a décidément des paix qui se perdent…

Et la solution ? Pas facile à trouver. Dans un premier temps, une possible résolution du conflit serait le retrait des soldats de la 14e armée soviétique (devenue russe) du territoire de la Transnistrie. En effet, de quel droit la Russie se permet-elle de maintenir ses forces armées sur le territoire d’un pays indépendant ? N’appelle-t-on pas cela une violation du principe de souveraineté ? De surcroit, on considère cette situation comme « normale », la vue de postes armés russes au long de la frontière moldo- transnistrienne ne choque personne. Cela fait partie du décor…Evidemment, la Russie n’est pas prête à abandonner sa créature soviétique.

Aujourd’hui, il est encore difficile de parler de l’existence d’un compromis qui entrainerait la satisfaction des deux parties en conflit. La reprise des négociations en novembre 2011 et plus récemment en février 2012 dans le format 5+2 (la Moldavie, la Transnistrie, l’Ukraine, la Russie, l’OSCE + l’UE et les Etats Unis) semble encourageante d’autant plus que la dernière discussion remonte à six ans déjà. Quelle que soit la voie choisie, ce processus qui vise à l’apaisement du conflit nécessitera une approche particulière de la part des autorités moldaves et transnistriennes. Dans ce cas, l’importance d’une assistance internationale reste à mon sens indispensable.

Une orientation européenne pour la Moldavie

La Moldavie est longtemps restée en marge de l'intégration européenne. Tandis que d’autres pays ex-soviétiques signaient déjà le traité d’adhésion à l’Union Européenne, la Moldavie balançait entre la souveraineté « pauvre » et la dépendance « assistée ». En 2003 l’ex président moldave V. Voronine a fort heureusement refusé de signer le Mémorandum Kozak, qui pouvait déboucher sur le règlement de la question de Transnistrie en créant une fédération asymétrique du pays, qui conduisait inévitablement au renforcement du facteur russe et à une implication directe des autorités de Moscou dans les affaires nationales moldaves. Dans ce contexte, le non fermeadressé au Kremlin a incité l’État moldave à rechercher une nouvelle approche de son problème territorial, en tentant de favoriser la révision de sa politique d’intégration européenne. Une succession d’accords entre la Moldavie et la Communauté européenne a vu le jour, comme l’Accord d’association Moldavie –UE de 2005, le Partenariat pour la mobilité signé en juin 2008, le Partenariat oriental conclu en 2009, pour ne citer que les plus marquants. Un nombre significatif de plans d’actions ont été suivis dans le cadre de la Politique européenne de voisinage, et selon les premiers résultats, la Moldavie semble être enfin sur la bonne voie.

Toutefois, ces premières réussites ne doivent pas nous laisser imaginer que la partie est gagnée. L’intégration à l’Europe des 27 exige encore beaucoup d’efforts, de travail, de concentration et surtout une forte envie d’encadrement européen.

Petit pays, toujours en proie aux convoitises géopolitiques de ses grands voisins, la Moldavie nécessite une approche particulière pour réussir à franchir sa délicate période de transition actuelle pour atteindre une situation de développement stable. Entre la Russie et l’Union européenne, en dépit de son instabilité, la classe politique moldave doit se rendre compte de l’enjeu important de ses choix qui vont modifier les perspectives d’avenir de la nation. A cet égard, une meilleure volonté de participation de la société civile pourrait faire émerger une responsabilité politique moins équivoque qui assurerait un futur moins « incertain» nous conduisant vers notre tant souhaité « avenir européen ».

Pour aller plus loin

Sur Nouvelle Europe

À lire

  • CAZACU M., TRIFON N., La République de Moldavie. Un Etat en quête de nation, Editions Non Lieu, Paris 2010

  • DELEU X., Transnistrie, la poudrière de l’Europe, Hugodoc, Paris 2005

  • DELORCA F., Transnistrie- Voyage officiel au pays des derniers soviets, Editions du Cygne, Paris 2009

  • PARMENTIER F., La Moldavie à la croisée des chemins, Universitoo, Paris 2003

  • PARMENTIER F., Moldavie- les atouts de la francophonie, Editions Non Lieu, Paris 2010

 

Source photo : Chişinău, Moldova sur Flickr

Commentaires

Un article bien suggestif, un concentré de faits historiques et politiques évoquant le trajet parcuru par notre pays, un oeil critique mûr. Une attitude et un point de vue que j'ai bien aimé :) A propos, les derniers jours on a enfin élu le président :) ***

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