CEE et COMECON, faux frères, vrais ennemis ?

Par Zbigniew Truchlewski | 19 mars 2007

Pour citer cet article : Zbigniew Truchlewski, “CEE et COMECON, faux frères, vrais ennemis ?”, Nouvelle Europe [en ligne], Lundi 19 mars 2007, http://www.nouvelle-europe.eu/node/144, consulté le 18 novembre 2019
articlexsev-fLa question de l’intégration économique est au centre de la construction européenne, qu’elle soit de l’Ouest (CEE) ou de l’Est (COMECON) : les Six du Traité de Rome ont ainsi mis en place un Marché Commun auquel les Soviétiques et leurs satellites, les Démocraties Populaires, ont répondu par le COMECON. On serait tenté de croire qu’il s’agit de la même entreprise mise en place de part et d’autre du Rideau de Fer. Peut-on toutefois comparer ces deux processus d’intégration apparemment semblables ? Peut-on utiliser le terme « d’intégration économique » pour ces deux blocs ?
Le Plan Marshall et le COMECON

Le Programme de Rétablissement Européen, plus connu sous le nom de « Plan Marshall », visait à reconstruire l’Europe en coordonnant les aides reçues par l’OECE (actuelle OCDE). Les États-Unis entendaient ainsi non seulement ne pas répéter les erreurs faites à la suite de la Première Guerre Mondiale (notamment la question des réparations de guerre qui empoisonnèrent les relations internationales dans l’entre-deux-guerres), mais aussi promouvoir leur modèle économique et industriel.

C’est pourquoi les pays de l’Est, sous la pression de Staline, l’ont refusé parce qu’il représentait une menace pour la zone que l’Armée Rouge avait « gelée ». Il est à cet égard intéressant de noter la perception que les Soviétiques avaient du plan Marshall. On peut lire dans l'"Histoire de la Politique Extérieure de l’URSS"  (éditions du Progrès, Moscou, 1974, entre autres sous la direction de Gromyko, diplomate soviétique célèbre) que le plan Marshall « sert les monopoles étrangers U.S », qualifié qu’il est « d’instrument de subordination économique ».

D’où la mise en place du Conseil d’Aide Economique Mutuelle (CAEM ou COMECON) pour contrer la domination étrangère et mettre en place un aide « multiforme » de Moscou, « importante, sans laquelle les démocraties populaires n’auraient pas pu réorganiser leur vie économique » et qui « permit de sauvegarder leur indépendance économique et nationale ». De fait, par « cet éclatant témoignage de l’aide fraternelle de l’Union Soviétique aux démocraties populaire dès le début de leur existence […], l’organisation du COMECON marqua le début d’une large coopération économique multilatérale des pays socialistes » (pour les citations, voir le chapitre XVIII).

COMECON et construction européenne

La création du COMECON est annoncée dans un communiqué de la Pravda du 25 janvier 1949. Peut-on considérer que le processus d’intégration économique qu’a connu l’Europe de l’Est soit comparable à celui de l’Europe de l’Ouest ? Assiste-t-on à l’émergence de deux blocs semblables, l’un étant guidé d’abord par le Plan Marshall et l’OECE puis par les Traités de Rome, l’autre étant le fruit d’une « coopération fraternelle et socialiste » ?

Pendant la décennie qui suivit sa création, le COMECON ne fut, selon Bernard Bruneteau (Histoire de la construction européenne, Armand Colin, p. 64), « rien d’autre que cette structure élémentaire née de l’urgence ». Ce n’est en effet que le 14 décembre 1959 que les pays socialistes signent à Moscou le statut définitif de la Charte de la COMECON : celle-ci instaure un « rouble transférable », mis en place en 1964, en même temps qu’elle œuvre à l’interpénétration des économies socialistes par la coopération et la spécialisation. Autre étape fondamentale, l’adoption en 1971 d’un « Programme » dont le but est l’intégration économique des pays socialistes.

On pourrait penser que par ses structures le COMECON se présente comme une réplique à l’organisation économique des six pays fondateurs de l’Europe : la Session qui se réunit une fois par an serait le pendant du Conseil des Ministres, le Conseil Exécutif est en charge continue des dossiers et de la coordination des plans quinquennaux, tandis que le Secrétariat, reflet de la Commission Européenne, était le seul organe permanent du COMECON, gardien qu’il était de « l’esprit communautaire ».

Comparaison des deux blocs économiques

Peut-on comparer l’intégration économique de l’Est et celle de l’Ouest ? Le COMECON est-il un Marché Commun ? Rien n’est moins sûr. On assiste en effet à deux processus qui par leur nature sont diamétralement opposés.

D’abord,  parce que l’intégration économique du COMECON ne se fait pas par le marché mais par la coordination des plans quinquennaux respectifs. La conséquence de cette coordination était la spécialisation des pays du COMECON : ainsi, l’Ukraine pouvait fournir à la Russie les produits de son industrie agroalimentaire tandis que la seconde octroyait à la première des hydrocarbures à des prix moins élevés que sur le marché mondial. Deuxième conséquence, cette conception d’un « Marché Commun » encourageait le troc : par exemple, on échangeait ainsi des matières premières contre des produits finis. Ce qui fait qu’en dépit d’un rouble « transférable » mais pas convertible, le commerce se faisait plus en nature qu’en monnaie. On voit les déséquilibres financiers que cela pouvait engendrer.

Ensuite, parce l’URSS ne fait qu’asseoir ainsi sa domination par une discrimination à la fois des prix (elle achète les produits à ses satellites à un prix inférieur aux cours mondiaux) et des volumes (les satellites lui envoient des quantités supérieures de produits moins chers). Domination économique qui était, de fait, aussi une domination politique. C’est ce qui fait écrire à Nicolas Werth dans son Histoire de l’Union Soviétique (PUF) que « l’intégration économique était, en effet, un des moyens pour lutter contre les tendances politiques centrifuges » (p. 468). Un pays comme la Roumanie, de crainte que la spécialisation forcée ne débouche sur l’expansion du secteur agricole de son économie et non pas sur son industrialisation, avait failli provoquer une crise dans le COMECON en 1963-64, n’étaient les pressions soviétiques.

Enfin, parce que même si, en théorie, l’intégration des économies socialiste se faisait en vertu du strict respect des souverainetés nationales, celles-ci étaient tout de même comprises à l’aune de la doctrine de la « souveraineté limitée ». Le Secrétariat du COMECON n’avait pas de pouvoir supranational comme la Commission des Communautés Européennes. Mais en avait-il besoin s’il exerçait son mandat dans le contexte de la domination soviétique ?

 

On voit donc que même s’ils paraissent semblables, les deux blocs n’ont de similitude que leur apparence : le seul qui soit réellement une intégration économique est la CEE puis l’UE grâce au Marché Commun et ses prolongements communautaires ; le COMECON est moins un processus d’intégration qu’une mise en œuvre des spécialisations des pays du bloc soviétique et l’imposition d’un hégémon politique, celui de l’URSS. Il n’est donc pas un « Marché Commun » socialiste : le « rouble transférable » n’est pas convertible, ce qui empêche les échanges multilatéraux, si tant est que l’on puisse parler d’échange. C’est sans doute ce qui provoquait l’incompréhension des Soviétiques face à l’intégration économique européenne et à sa construction, dont ils interprétaient mal les ressorts. Ces erreurs d’appréciations ne sont-elles pas à la base de la construction de la CEI post-soviétique et les raisons de son échec ?

 Liens et références :

Bruneteau, Bernard, Histoire de l'unification  Européenne, Armand Colin, Paris, 1996

Dutoit, Bernard, L'Union Soviétique face à l'intégration européenne, Lausanne, 1966

Gromyko (dir.) Histoire de la Politique Extérieure de l'URSS, Editions du Progrès, Moscou, 1974

Werth, Nicolas, Histoire de l'Union Soviétique, Thémis PUF, 2001

 

 

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