Ceci n’est pas du cinéma (belge)

Par Pauline Joris | 10 juin 2013

Pour citer cet article : Pauline Joris, “Ceci n’est pas du cinéma (belge)”, Nouvelle Europe [en ligne], Lundi 10 juin 2013, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1707, consulté le 16 décembre 2017

Qu’est-ce que le cinéma belge ? Des acteurs francophones qui arrivant à gommer leur accent, réussissent en France où la grande majorité ignore leur nationalité ? Faire parti du club fermé des réalisateurs ayant remporté deux Palmes d’or à Cannes ? Etre sollicité par la télévision américaine pour écrire et réaliser une nouvelle série de télévision ? Un mécanisme fiscal favorable aux investissements privés pour le cinéma ?

Vu des médias français, le “cinéma belge” c’est d’abord, de par leur nombre, des acteurs. Des acteurs francophones, de nationalité belge, qui réussissent avec succès en France où d’ailleurs la majorité des spectacteurs ignorent leur citoyenneté. Ainsi Jérémie Renier, dont l’un des premiers rôles était dans le film des frères Dardenne La Promesse, a notamment joué en 2012 l’une des idoles françaises, Claude François. Et c’est l’acteur belge Matthias Schoenaerts qui a remporté le César 2013 du meilleur espoir masculin pour le très beau rôle d’Ali dans le film De Rouille et d’os de Jacques Audiard. Marie Gillain, Cécile de France, Virginie Elfira, Benoît Poelvoorde, François Damiens, Déborah François, Olivier Gourmet, Emilie Dequenne... : ils sont nombreux.

Il en est de même pour les réalisateurs de films francophones de nationalité belge : qu’est-ce qui les distingue des réalisateurs français ? Qu’elle peut bien être le rôle joué par leur nationalité dans leur manière de mettre en scène ? Il y a probablement autant de réponses que de réalisateurs. De la même manière que le cinéma indien ne se résume pas à Bollywood ou le cinéma américain aux blockbusters d’Hollywood, on ne peut réduire le cinéma belge francophone au cinéma d’inspiration sociale des réalisateurs Jean-Pierre et Luc Dardenne, le genre sans doute le plus connu à l’étranger et le plus primé notamment à Cannes (Palmes d’or en 1999 pour Rosetta et en 2005 pour Le Fils).

Un cinéma placé sous le signe de Magritte et d’Ensor

Pied de nez à cette veine sociale et reconnue du cinéma en Belgique, ce sont des “Magritte du cinéma”, du nom du peintre surréaliste belge, qui sont décernés pour récompenser le cinéma belge francophone. C’est en 2011, lorsque l’idée de décerner des prix valorisant le cinéma est relancée après quelques années d’interruption, que le nom de Magritte est donné à ces trophées. Après trois éditions, il est sans doute encore difficile d’évaluer la qualité et les retombées des palmarès qui ont, jusqu’à présent, récompensé des réalisateurs déjà reconnus (Jaco Van Dormael en 2011, Bouli Lanners en 2012 et Joachim Lafosse en 2013).

Dès la seconde édition, est ajoutée une nouvelle catégorie, celle du « meilleur film flamand en coproduction », un film flamand qui compte avec un coproducteur dont le siège social se trouve en Wallonie ou à Bruxelles. Les deux espaces linguistiques ont en effet chacun leur prix, celui du cinéma belge francophone avec les Magritte, et les prix du cinéma néerlandophone avec les Ensor, remis dans le cadre du festival du film d’Ostende et baptisés ainsi depuis 2012. Dans les deux cas, force est de constater que le choix s’est porté sur un peintre du XXème siècle, certes ni de la même génération, ni du même mouvement (surréalisme pour Magritte, expressionnisme pour Ensor), mais deux peintres qui ont joué avec les mots, les expressions et leurs représentations visuelles dans leurs œuvres.

S’il y a bien deux espaces linguistiques cinématographiques, ceux-ci s’influencent l’un, l’autre. Et les artistes du monde du cinéma travaillent ensemble de part et d’autre de la fameuse mais poreuse « frontière linguistique » infra-belge. Cette « frontière » est à la fois très présente dans le cas du cinéma et de l’audio-visuel en général et, en même temps, entre artistes, les influences réciproques sont très fortes et les travaux en commun fréquents. C’est ainsi que le Ensor du meilleur film francophone en coproduction remis en septembre 2012 est le film de Joachim Lafosse, A Perdre la raison qui en février 2013 recevra le Magritte du meilleur film et que le Magritte du meilleur film flamand en coproduction 2013 a été remis à A Tout jamais (Tot altijd) de Nic Balthazar, le lauréat du Ensor du meilleur film.

Dynamisme et “tax shelter”

Le cinéma en Belgique c’est aussi le “tax shelter”. Mis en place depuis janvier 2004, il s’agit d’un système d’aide publique au cinéma qui connaît un grand succès. Le tax shelter est un mécanisme fiscal qui incite les entreprises à investir de l’argent dans des projets audiovisuels (longs et courts métrages de fiction, documentaire ou d’animation pour le cinéma mais également, dans certains cas, de télévision). Les sociétés qui y ont recours bénéficient d’une exonération fiscale sur leurs bénéfices imposables, exonération qui peut s’élever jusqu’à 150% des sommes versées, à condition que cet investissement soit utilisé en Belgique par la production du film.

Un investissement utilisé en Belgique, cela peut être des jours de tournage – et dès lors, ce type de dépense entraînant le paiement de charges salariales, la perte en revenus fiscaux pour les autorités publiques belges est généralement pleinement compensée. Est égalemet éligible, pour bénéficier des sommes investies, une activité telle que la post-production (montage, mixage, doublage, synchronisation,...), qui elle entraîne de plus faibles rentrées fiscales moins rentables pour les autorités publiques.

L’objectif du tax shelter était clairement de permettre d’augmenter les fonds disponibles pour le cinéma en Belgique et de ce fait, aussi bien augmenter la quantité et la qualité de la production que de soutenir l’emploi dans ce domaine. Mais progressivement, le tax shelter est devenu un outil d’optimisation fiscale efficace plus qu’un mécanisme fiscal de soutien aux métiers du cinéma. Dans le cadre d’auditions à la Commission des Finances et du Budget de la Chambre des Représentants, l’une des deux chambres du Parlement fédéral, qui ont eu lieu en mars 2013 pour revoir le cadre juridique du tax shelter, de nombreux abus ont été dénoncés. Les fonds étaient ces dernières années très majoritairement utilisés pour des coproductions avec des producteurs étrangers et pas pour des productions belges. Surtout, la part du montant bénéficiant du mécanisme tax shelter qui est réellement investie dans la production d’un film était devenu minoritaire : la réforme en cours prévoit qu’au moins 70% de la somme investie par la société dans le cadre du tax shelter concernent des dépenses de production effectives, alors que le parlementaire socialiste Christophe Lacroix rapportait qu’il arrivait que seuls 20% du montant investi reviennent à la production d’un film.

Cette réforme du cadre législatif du tax shelter aura aussi été l’occasion de souligner l’intérêt de cet outil, un outil qui participe à la vitalité d’un art qui est également une industrie. Affirmer le caractère national d’un cinéma est toujours réducteur et parler de “cinéma belge” a sans doute encore moins de sens que dans le cas d’autres cinémas du fait des deux aires linguistiques. Mais il y a du cinéma en Belgique, du cinéma tourné, joué, doublé, post-produit, écrit, pensé, en français et en néerlandais, en Belgique.

Pour aller plus loin

Sur Nouvelle Europe

Sur internet

Source photo: René Magritte par Lothar Wolleh sur Commons Wikimedia.

 

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