Ce que nous apprend Anders Breivik du contexte politique européen actuel...

Par Aurélie Champag... | 9 janvier 2012

Pour citer cet article : Aurélie Champag..., “Ce que nous apprend Anders Breivik du contexte politique européen actuel...”, Nouvelle Europe [en ligne], Lundi 9 janvier 2012, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1397, consulté le 26 septembre 2017

Le 22 juillet 2011, les attentats commis par le Norvégien d'extrême-droite Anders Behring Breivik, causant la mort de dizaines d'adolescents, soulevaient une forte émotion en Norvège et partout en Europe. Pareils évènements poussent à interroger les liens entre extrême-droite et terrorisme.

« Les tireurs d'extrême droite sont rares dans l'Europe d'après-guerre » déclare l'académique Ian Buruma. En effet, si la violence d'extrême droite existe bel et bien, notamment celle des gangs liés aux néo-nazis (ainsi que nous l'ont récemment rappelé les évènements tragiques de Zwickau), elle demeure moins importante que celle des mouvements séparatistes. Il ne s'agit bien sûr pas d'oublier les meurtres racistes qui se sont produits dans les années 70 et 80 à Paris (Pierre Van Dorte, un militant Front national, avait tué un jeune garçon de seize ans appelé Kamel Ali le 29 avril 1981. Plus récemment, c'était pendant le défilé du Front national de 1995 que certains supporters avaient noyé un homme d'origine arabe, Brahim Bouraam, dans la Seine). Rappelons-nous aussi les incendies criminels à l'encontre des réfugiés. Il ne faut pas non plus oublier les liens parfois très étroits qu'entretiennent les partis d'extrêmes droites russes ou anglais avec les hooligans de ces pays.

Cependant, une attaque de l'ampleur de celle perpétrée par Anders Behring Breivik amène à réfléchir sur les liens qui peuvent être établis entre les idées des partis d'extrême-droite et le terrorisme. C'est à la fois dans les premières réactions de la presse et dans les justifications qu'a utilisé le meurtrier que l'on peut toucher du doigt certains changements politiques récents, tel que la ré-émergence des partis d'extrême-droite (bien mis à mal après la guerre), le glissement vers le centre des politiques de gouvernement, ou la montée en puissance des questions culturelles dans le débat politique.

Échapper à la marginalisation : le but des partis d'extrême-droite suite à la Seconde guerre mondiale

Lorsque l'on a appris le nom de la personne responsable du massacre d'Utoya, et que l'on a révélé son passé politique, beaucoup d'entre nous ont pensé que les partis d'extrême-droite étaient en difficulté. Anders Behring Breivik, citoyen norvégien se définissant comme un chrétien conservateur, avait été membre du parti d'extrême-droite norvégien FrP de 1999 à 2006. Dans un manifeste qu'il avait rédigé, Anders Behring Breivil expliquait les raisons qui l'avaient poussé à ouvrir le feu sur les jeunes démocrates rassemblés sur l'île d'Utoya. Il sentait planer sur lui et sur son pays deux menaces : le « multiculturalisme » et « l'islamisation ». Bien que les actes diffèrent radicalement, les idées se ressemblent : les inquiétudes qui ont nourrit Ander Breivik sont la peur de l'Islam et celle de l'inclusion des immigrants dans la société, deux thèmes clés pour les partis d'extrême-droite. Pourtant, ces mêmes partis ont rapidement essayé d'étouffer tout lien qui pourrait être fait entre les valeurs et les idées dont ils se défendent et la radicalisation de Breivik.

Ils ont procédé à cette distanciation en le traitant de malade. Or, si la première expertise psychologique du prévenu a conclu à une schizophrénie paranoïde (verdict que l'intéressé a jugé insultant), les médecins débattent encore largement de la validité de ce diagnostic, et la défense des victimes a réclamé une seconde analyse. Afin de se distancier de Breivik, Geerts Wilders (président du parti néerlandais d'extrême-droite « Parti de la liberté ») a déclaré : « Qu'un psychopathe ait abusé de la bataille contre l'islamisation est dégoûtant, c'est une véritable gifle au visage du mouvement mondial anti-Islam ». Cela suggère que le problème de Breivik est entièrement psychologique et que les meurtres qu'il a perpétré n'étaient en rien des actes partisans.

Pourtant, Breivik admirait Wilders, et considérait dans son manifeste que le Parti de la liberté était « le seul véritable parti conservateur existant ». Les hommes qui ont précipité des avions dans les Twin Towers, ceux qui ont assassiné Theo Van Gogh, ou encore ceux qui sont à l'origine des explosions dans les métros madrilènes et londoniens, ont largement été considérés comme des personnes malades. Pourtant, on avait alors gardé en tête le lien entre leurs actions et l'islamisme. Dans le cas d'Anders Behring Breivik, comme les meurtres n'ont pas été revendiqués (bien qu'un ancien candidat du FN ait vu en lui le « défenseur de l'Occident » ou encore « Charles Martel 2 »[1]) les mots des partis d'extrême-droite semblent ne devoir avoir aucun lien  avec ses actes.

Wilders n'est pas le seul a avoir cherché à limiter les dégâts : de nombreux partis d'extrême-droite ont profité de l'occasion pour affirmer que ces terribles évènements devraient inciter à « renforcer la démocratie » (dans ce cas, la présidente du Parti du Progrès, en Norvège). D'autres ont cherché à se positionner comme des victimes : Marine le Pen s'est insurgée contre les « amalgames » que faisaient les partis français de gauche en liant ses idées et celles de Breivik. Enfin, les partis d'extrême-droite ont réaffirmé leur rôle de contestataires des partis établis : c'est notamment le sens du discours de Jean-Marie Le Pen au Parlement européen, lorsqu'il moquait la naïveté du gouvernement norvégien et la lenteur de son action afin de secourir les victimes. Les partis d'extrême-droite ont aussi renvoyé ou suspendu ceux de leurs membres qui avaient eu des réactions trop enthousiastes aux attaques d'Oslo : Jacques Coutela, membre du Front national et ancien candidat aux élections cantonales, a été suspendu. Le FN a souligné que ce n'était qu'un « simple membre du parti », cherchant par là-même à faire oublier son passé de candidat.

Toutes ces stratégies sont les outils que Jens Rydgren, professeur à l'Université de Stockholm, a décrit pour discuter les changements de positionnement politique des partis d'extrême-droite. Ces partis, qui avaient souffert du discrédit et de la marginalisation suite à la Seconde guerre mondiale, ont repris la confiance des électeurs (comme l'observe Thomas Wieder dans un article du Monde). À la fin de la guerre, peu de gens auraient ouvertement accepté des idées liées au racisme biologique, à l'anti-sémitisme ou au refus de la démocratie. Rydgren affirme que les partis d'extrême-droite ont obtenu leurs premiers succès dans des temps de difficultés économiques, ce qui est particulièrement éclairant en ces temps de crise (on voit notamment que les partis extrêmes gagnent de l'importance en Grèce). Les difficultés à trouver un emploi, les discours selon lesquels les états-providence seraient étouffés sont autant de sources d'inquiétudes qui offrent une place de choix aux partis d'extrême-droite. Ainsi, lorsqu'en 1990 les Italiens se détournèrent des chrétiens-démocrates, ils n'élirent pas la gauche mais Berlusconi, qui bénéficiait du soutien de la Ligue du Nord d'Umberto Bossi et de l'Alliance Nationale de Gianfranco Fini.

Une opportunité politique favorable aux partis d'extrême-droite : l'effacement du clivage gauche/droite

Si les partis d'extrême-droite sont devenus populaires, ce n'est pas seulement parce qu'ils ont joué sur les troubles économiques. Les forces d'extrême-droite ont surfé sur de sujets qui n'étaient pas traités par les partis au gouvernement, ou d'une manière considérée comme insuffisante par les électeurs.

Le sociologue britannique Anthony Giddens considère que le clivage gauche/droite empêche les partis de discuter de manière constructive sur l'avenir de nos sociétés. Il considère que de nombreux problèmes (mais aussi des possibilités) ne s'inscrivent plus dans le cadre d'une opposition entre la gauche et la droite. Il en appelle donc à l'élaboration d'une troisième voie, (third way) celle d'un consensus bâti sur des valeurs comme « pas de droits sans responsabilité » ou « pas d'autorité sans démocratie ». Cette approche consensuelle est considérée comme la meilleure façon de régler les problèmes qui surviennent dans notre monde moderne. Le simple mot d'idéologie est dès lors obsolète, puisqu'il se réfère à « une sorte de grande théorie liée à l'histoire de la seconde moitié du 20ème siècle dans laquelle les fascistes affrontaient les communistes dans la course pour la domination mondiale » (selon les mots de Michael Freeden, politologue d'Oxford). Le clivage gauche/droite devrait donc être oublié au profit d'action concrètes menées sur des thèmes spécifiques.

Cette troisième voie est très décriée, notamment par Chantal Mouffe, philosophe belge : si celle-ci reconnaît que l'échec du socialisme en tant que système politique a entraîné un glissement vers le centre des partis de gauche, elle refuse la « sacralisation du consensus ». Elle s'alarme de la convergence des idées de droite et de gauche, qui entraîne une multiplication des niches favorables à l'extrême-droite. C'est ainsi qu'il semblerait plus salutaire que les partis politiques proposent des projets très différents, plutôt que de bricoler avec quelques idées et quelques membres de chaque camp. Cela permettrait aux électeurs de choisir entre des alternatives crédibles, sans quoi ils se tourneraient vers les partis extrêmes, seules sources d'opinions contradictoires. Les partis d'extrêmes-droite pourraient alors reprendre leur utilité première : celle de canaliser le mécontentement et d'y donner une expression politique pour prévenir la violence d'extrême-droite aujourd'hui nourrie par le « muselage » des partis. C'est ainsi qu'on a vu un parti de centre-gauche russe réclamer la constitution d'un parti d'extrême-droite pour canaliser la xénophobie, seule solution considéré comme valable pour gérer le nationalisme.

 

 

La montée du nationalisme et de « l'identité nationale » dans le débat politique

Les partis d'extrême-droite ne peuvent plus défendre les vues antidémocratiques du fascisme. Ils se sont donc tournés vers le racisme culturel. Contrairement au racisme biologique, le postulat du Nazisme, le racisme culturel parle de différence plutôt que d'infériorité : il ne parle pas de race mais d'ethnie, une ethnie à la fois respectée et exclue. Il valorise la différence, et affirme craindre l'homogénéisation : le combat pour le droit à la différence est considéré comme une guerre contre des forces totalitaires cherchant à détruire toute identité particulière. Le racisme culturel s'exprime par un discours qui valorise l'importance de préserver ses racines, celles-là mêmes qui permettent à un individu de trouver sa place au sein du groupe. Cela ne peut que nous ramener à la crainte d'Anders Breivik qui voyait dans le multiculturalisme une « idéologie de haine dont le but est de détruire la civilisation occidentale et qui est antichrétienne, antifamille, antinationaliste, antipatriote, anticonservateur, antihérédité, antimasculin, antitradition et antimorale », disent Abel Mestre et Caroline Monnot.

Les questions culturelles ont rencontré de plus en plus d'intérêt au cours de ces dernières années, et notamment celles qui sont liées à l'identité nationale et au vivre-ensemble. Cet état de fait, entériné par l'ouvrage de Samuel Huntington « Le Choc des Civilisations », résulte à la fois de la perte d'intérêt pour les luttes de classes, et de l'action des médias. Par exemple, le « problème des banlieues » est une question extrêmement discutée et partiellement créée par la collectivité : c'est une représentation négative que se fait la société sur la base de reportage sur la violence et le malheur qui sont supposés régner dans ces quartiers (comme le montre Cyprien Avenel dans Sociologie des quertiers sensibles). Le thème des « quartiers sensibles » est un objet de stigmatisation, et le processus de construction de cet objet est à la fois interne et externe au quartier. C'est un problème social qui a trait aux relations de voisinage, mais qui n'est pas indifférent à l'influence des médias. Les préjugés sur les « quartiers sensibles » sortent souvent de la bouche des habitants, l'image du quartier pollue les relations qu'ils entretiennent entre eux, et vient ternir leur image.

Parce que les partis établis ont été incapables de faire face aux opinions changeantes de leur électeurs (ou l'ont tout simplement refusé), parce qu'ils n'ont pas su répondre aux frustrations nées des années 80 et 90, les partis d'extrême-droite se sont engouffrés dans la brèche. Ils l'ont fait en mettant l'accent sur les problèmes culturels, et ont défendu le racisme culturel. Dès lors, ils ont mené une stratégie populiste d'exclusion, où l'ennemi – quoique mal défini – n'est que religion et culture, et bien souvent Islam. La dénonciation du multiculturalisme a gagné de nombreux supporters, et même les partis principaux se sont mis à discuter de ses supposés échecs : Angela Merkel, David Cameron, Nicolas Sarkozy, ont tous placé une critique du multiculturalisme sur leur agendas, quand bien même de véritables politiques multiculturelles n'ont jamais été mises en œuvre qu'au Canada, et quand bien même ce terme est extrêmement ambigu. La volonté de rassembler a engendré l'exclusion de nombreux citoyens dont l'identité se base sur de multiples cultures. À titre d'exemple, on peut penser à Eva Joly, dont la double nationalité crée tant de tapage médiatique.

Il est intéressant de relire les premières réactions des médias lorsque l'on a savoir qu'il y avait eu des meurtres à Utoya : « Nous ne savons pas si al Qaeda était directement responsable des évènements d'aujourd'hui, mais selon toutes probabilités, l'attaque a été menée par une partie de l'hydre djihadiste » proclamait le Weekly Standard, tandis que la journaliste Jennifer Rubin enchérissait « Cela va faire décuver ceux qui croient qu'une guerre contre les islamistes est trop coûteuse »[2]. Pourtant, les attentats liés à l'Islam sont rares selon Europol : seulement 0,4% du total des attaques et tentatives entre 2006 et 2008. Les débats sur le multiculturalisme ont dévié suite aux attentats du 11 septembre sur le statut de l'Islam et des musulmans en Europe. Mais cela a des effets problématiques.

La critique du multiculturalisme a engendré l'idée, lancée par l'extrême-droite, largement relayée et acceptée chez les musulmans comme chez les autres, que l'Islam est si particulier qu'il serait vraiment difficile – sinon impossible – d'intégrer les musulmans en Europe. Cela réduit de nombreux citoyens européens à la seule dimension religieuse de leur identité, leur donnant le sentiment que l'islamophobie gagne du terrain.

En retour, on observe quelques expressions de racisme inversé. Le débat sur le multiculturalisme est trop centré sur la communauté musulmane, il néglige d'autres communautés et donne l'impression que les musulmans sont un groupe bien homogène qui jouit de droits particuliers, ce qui est faut. Le site du Front national nous donne un bel exemple de ce lien tant discuté entre multiculturalisme, immigration et problèmes : “L’immigration non contrôlée est source de tensions dans une République qui ne parvient plus à assimiler les nouveaux Français. Les ghettos, les conflits inter-ethniques, les revendications communautaires et les provocations politico-religieuses sont les conséquences directes d’une immigration massive qui met à mal notre identité nationale et amène avec elle une islamisation de plus en plus visible, avec son cortège de revendications. Le communautarisme est un poison contre la cohésion nationale.” C'est une description pour le moins apocalyptique d'une communauté religieuse, un discours qui donne l'impression désagréable que l'Europe est en guerre (une guerre telle que Breivik la décrivait), et dans laquelle les ennemis sont à la fois les musulmans et ceux qui, par leur silence, favorisent leurs supposés progrès.

Ainsi, si les partis d'extrême-droite ne recommandent pas la violence comme une solution - plutôt la démocratie -, ils exploitent les peurs d'une façon qui ne peut être comprise par certains que comme un appel aux armes.



[1]Cette information est sujette à caution, elle a donné lieu à une plainte du MRAP contre Jacques Coutela pour incitation à la haine raciale, celui-ci a démenti avoir écrit ces expressions et affirme les avoir simplement relayées à des buts informatifs, sur ce sujet, une dépêche de l'AFP : http://www.lefigaro.fr/flash-actu/2011/07/26/97001-20110726FILWWW00356-f...

[2]Les deux citations sont issues d'un article de YOUNGE Gary, “Europe's new fascists”, in The Nation, Août 15/22, 2011

Pour aller plus loin

Sur Nouvelle Europe

À lire

  • AVENEL, C., Sociologie des quartiers sensibles, Armand Colin, Paris, 2010 (3.ed)
  • BETZ Hans-Georg, Right-wing extremism in the twenty-first Century”, Frank Cass, London, 2003, chapitre 3, p.77
  • BURUMA, I., “Europe's turn to the right, What is the link between the Norway killer’s actions and the ideas he espoused?”, in The Nation, 29 août – 5 septembre, 2011, pp12-14
  • “N'ayons pas peur d'un Le Pen russe !”, in Courrier International, n°1096, Novembre 3/9 2011, p.16
  • CHEBEL D'APPOLLONIA Ariane, Les frontières du racisme, Presses de Sciences Po, Paris, 2011
  • FREEDEN Michael, “Ideology and political theory”, in Journal of Political Ideologies, 11:1, 3-22, 2006
  • GIDDENS, A., Beyond Left and Right, Polity, Cambridge, 1994 et The Third way, Polity, Cambridge, 1998
  • MARTINIELLO, M., La démocratie multiculturelle, Presses de Sciences Po, Paris, 2011
  • MESTRE,A., et MONNOT, C., “Attentats en Norvège : 1518 pages d'un “testament” délirant”, in Le Monde, 27 juillet 2010
  • MOUFFE Chantal. “The radical center. A Politics without adversary”, in Soundings, issue 9, été 1998
  • RYDGREN, J., “Is extreme right-wing populism contagious? Explaining the emergence of a new party family”, in European Journal of Political Research , 44: 413–437, 2005
  • YOUNGE Gary, “Europe's new fascists”,  The Nation, Août 15/22, 2011

Sur Internet

 

 

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