Carnet de voyage dans les Balkans orientaux (1): Deux Françaises chez les Daces

Par Sophie Rauszer | 25 juin 2012

Pour citer cet article : Sophie Rauszer, “Carnet de voyage dans les Balkans orientaux (1): Deux Françaises chez les Daces ”, Nouvelle Europe [en ligne], Lundi 25 juin 2012, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1500, consulté le 19 juillet 2018

(co-écrit avec Capucine Goyet)

Explorer la frontière ? La dépasser ? Ce fut l'objet d'un partenariat entre les universités Sorbonne Nouvelle et Oradea. Pendant une semaine "professionnels, leaders locaux et étudiants étaient regroupés au service de l'Europe" autour de colloques, de rencontres et de visites en Roumanie, notamment à Oradea, une ville proche de la frontière hongroise à l'ouest de la Roumanie.

 

Dimanche 13 mai 2012

11h, Keleti pu., Budapest, Hongrie.

Rendez-vous fixé devant la gare de l’Est de Budapest, Keleti palyudvar, pour prendre le train en direction de Cluj-Napoca pour Oradea.

Une lente balade en train s’engage à travers les paysages de la Puszta se transformant en Transylvanie roumaine. Les arrêts sont récurrents et longs. Enfin, la frontière arrive. Nous cherchons un signe, un panneau, une information. Rien. Soudain, quelques balises disposées tous les 100 mètres. Puis, le premier arrêt côté roumain, une douanière vérifie nos passeports et le sourire aux lèvres nous remercie en français. La frontière est bien passée ; nous sommes dans cette vieille Roumanie francophile.

Après quatre heures de voyage, nous posons finalement pied à terre à la gare d’Oradea. En pleine campagne des municipales, la ville est couverte d’affiches des différents partis. L’UDMR, l’Union des Magyars et des Roumains, parti représentant la minorité hongroise est omniprésent dans cette ville à 30% composée de Hongrois. Le taxi nous emmène dans notre pension en extérieur de la ville, près de la station balnéaire de Baile Felix.   

Premier dîner roumain. Choux farcis à la viande et au riz, sarmales, et pâtisseries.

Lundi 14 mai

10h, université d’Oradea, Roumanie

La salle de conférence de l’université n’a rien à envier aux locaux de la Sorbonne-Nouvelle. Après les quelques mots d’accueil délivrés par le professeur Cristina-Maria DOGOT, le doyen Ioan HORGA, enseignant-chercheur en histoire, présente les notions de « frontières inclusives » (philosophie du soft et de l’opening) et « frontières exclusives » (problématique de la sécurisation des frontières). Les communications autour de notre thème sur la frontière s’enchainent toute l’après-midi. De Ukraine Cross-Border Crime: Contraband of Cigarettes, à Digital Agenda for Europe: the EU's new electronic frontier, en passant par The Romanian Integration to the Schengen Area.

Le soir, chacun décide de son réconfort gastronomique : csorba de Gyulas (soupe de veau, pomme de terre et petit pois), polenta et crème fraîche, cascaval pane (fromage pané) et diverses viandes.  

Mardi 15 mai

7h, Solotvino, frontière ukrainienne

Près de 5h de route pour arriver à la frontière ukrainienne. Visite guidée au Pont de Bois et à la douane de Solotvino. Il est interdit de prendre des photos des postes de douane et de la frontière afin, nous a-t-on dit, de ne pas diffuser d’informations sur la frontière. Nous traversons donc la rivière Tisza dans le calme, sous le regard austère des douaniers ukrainiens.

Un chauffeur à la conduite hussarde nous amène jusqu’à un site méconnu, près du village de Dilove: le centre géographique de l’Europe, matérialisé par une simple stèle. Il marquerait l’exact milieu entre Atlantique et Oural et a été déterminé par des géographes de l’Autriche-Hongrie à la fin du XIXème siècle, puis confirmé par les soviétiques.

Nous nous arrêtons ensuite dans un petit village près de la frontière, où le maire nous présente son petit musée composé de bric et de broc traditionnels, de veilles dentelles aux motifs floraux, d’anciens outils agricoles. Il est fier de la bibliothèque de l’école qui propose autant d’ouvrages en ukrainien qu’en roumain, dans cette commune où les deux peuples vivent ensemble depuis si longtemps sans se soucier des multiples changements de frontières.

Passage obligé dans les magasins de denrées alimentaires, alcoolisées et tabac (jusqu’à cinq fois moins cher qu’en France) avant de rentrer côté roumain. Sur le chemin du retour, nous faisons un arrêt au « cimetière joyeux » du village de Sapanta. Il est connu pour ses décorations tombales très particulières. Au début du XIXème siècle, le sculpteur local décida de colorer ses tombes en bois et surtout de les agrémenter de petits textes et portraits représentatifs des défunts. Qui est indiqué que cette veille femme se réjouit de rejoindre son mari qu’elle a pleuré toute la fin de sa vie, qui que l’homme qui gît ici a été décapité par un voleur et que jamais il ne trouvera le repos. Le tout dans un bain de couleurs et de légèreté qui rend ce lieu de mort moins glauque.  

         

Mercredi 16 mai

10h, Oradea

Visite à Parisot Green Sofa, entreprise installée dans la zone industrielle avec des investissements français. Les ouvriers, tous non qualifiés, sont payés environ 200-250 euros par mois, soit « au-dessus du revenu minimum roumain de 170 euros » explique fièrement le directeur. Ce dernier, qui a fait ses études en France, est ravi de nous expliquer le développement de son entreprise dans la langue de Molière. Après des débuts difficiles comme fournisseur de canapés pour Ikea, Parisot Green Sofa est parvenu à se créer un panel de clients de grandes marques françaises d’ameublement. Les matériaux, comme le bois, viennent de la région. Le montage final et l’emballage sont réalisés sur place avant d’envoyer le tout aux quatre coins de la France, grâce à des transporteurs roumains, tous amis du directeur.

L’après-midi nous prenons le temps de visiter Oradea en compagnie de quelques étudiants roumains en histoire. C’est une ville aux multiples influences : église à la lune (à l’horloge indiquant les phases de la lune), église catholique romaine Saint Ladislas de style baroque, Hôtel de ville néo renaissance. Les styles sécession et Art Nouveau sont également représentés. Nous terminons par une exposition de bijoux daces. Rafraîchissements bien mérités au Lacto bar, ancien bar communiste où une vache fournissait son lait au travailleur exténué et où s’exhibent aujourd’hui veille voiture américaine, posters de Jimi Hendrix et objets des années 80.

  

Jeudi 17 mai

10h, Oradea

Rencontre avec les représentants de la ZMO (Zone métropolitaine d’Oradea) dans les magnifiques locaux de l’Hôtel de ville. L’administration roumaine est un tel labyrinthe que chaque collectivité se débrouille comme elle peut. L’Etat roumain a opéré une décentralisation sans donner aucun moyen aux collectivités territoriales. Les fonds structurels européens représentent 6% du budget de la plupart des projets, allant jusqu’à la photocopieuse des bureaux de la ZMO. L’omniprésence des drapeaux de l’Union européenne s’explique. Sans Union, pas de Roumanie développée.

Nous passons l’après-midi dans le Eurobussiness Park. L’entreprise coréenne Shin Heung fabrique les composants en plastique des lecteurs DVD pour la marque Samsung. Le directeur des ressources humaines nous explique les choix de cette installation. Sans taxe professionnelle, le territoire présente des atouts indéniables, mais c’est surtout la position frontalière de la ville qui a déterminé ce choix. A la recherche d’intérimaires, l’entreprise pourrait bien regarder côté hongrois pour trouver de nouveaux travailleurs dans les années à venir. Une longue discussion a été lancée sur l’intérêt pour les ouvriers comme pour l’entreprise de disposer de syndicats. L’histoire roumaine a développé une grande méfiance envers la politique au sens large. Notre guide a tenu à rester discret sur les salaires de ses quelques 500 ouvriers. Enfin, pour cette deuxième visite d’entreprise, nous ne pouvons que constater avec envie, la jeunesse de tous ces directeurs et managers.  

Vendredi 18 mai

Dans un quartier encore inconnu de la ville, nos pas nous conduisent jusqu’à la Chambre du Commerce et de l’Industrie, où le directeur M. Constantin Badea nous accueille. Originellement établie en 1880 par décret, la Chambre a évolué au gré des événements de l’histoire. Elle est aujourd’hui devenue indépendante des institutions politiques départementales, et cherche principalement à défendre l’intérêt des PME. Outre une Cour d’arbitrage et une politique efficace de lobbying en matière de code fiscal et de code du travail, le directeur se réjouit de la restitution des écoles professionnelles prévue en septembre prochain et du développement de la coopération transfrontalière avec la Hongrie. Certains domaines échappent néanmoins à leurs compétences, à l’instar de la propriété intellectuelle. Quant à l’UE, elle apparaît présente, mais en filigrane, comme lorsqu’elle co-finance des projets de tourisme d’agrément et d’affaires.

S’ensuit une visite au cœur d’Avram Iancu, l’école de formation d’Oradea pour agents de police de frontière. A l’image d’un campus verdoyant, l’école déploie salles de cours, administration, dortoirs et même un musée où nous avons pu admirer un exemplaire original du traité de Trianon de 1920 définissant les frontières actuelles entre la Roumanie et la Hongrie. La responsabilité des futurs agents sera grande puisque les frontières extérieures de la Roumanie sont longues et surtout multiples : maritime, fluviale, montagneuse. La formation professionnelle et le développement des compétences nous sont explicitées avec moult détails, depuis les compétences linguistiques jusqu’aux missions Frontex, en passant par les compétences requises en droit pénal. Il est intéressant de noter que l’école dépend du Ministère de l’Administration et de l’Intérieur, et non de celui de la Défense. Pourquoi ce choix ? Tout simplement parce qu’il ne s’agit plus de structures militarisées, mais de structures civiles. Un regret teinté d’amertume conclut la visite. Au-delà du respect de toutes les exigences frontalières, une déception demeure : celle de ne pas encore accéder à la zone Schengen. Le directeur-adjoint a le sentiment qu’une confusion existe entre sécurité des frontières et corruption du gouvernement.

The end.

Sources photos: © Capucine Goyet pour Nouvelle Europe

Source image panoramique: Border-mark between Hungary and Romania Photographed by kelenbp in May 2006 on wikimedia.

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