Camarade, c'est une révolution ? Non, c'est une chanson !

Par Philippe Perchoc | 31 mai 2009

Pour citer cet article : Philippe Perchoc, “Camarade, c'est une révolution ? Non, c'est une chanson !”, Nouvelle Europe [en ligne], Dimanche 31 mai 2009, http://www.nouvelle-europe.eu/node/666, consulté le 19 novembre 2017

balticway-foto20026-small.jpgOn évoque régulièrement les événements d'Europe centrale et orientale pour expliquer la chute du Mur et celle de l'URSS, mais plus rarement les mouvements de contestation au sein de cette dernière. Gorbatchev lâcha l'Empire extérieur socialiste dans une tentative désespérée de sauver l'Empire intérieur soviétique, en vain. Et les pays baltes y jouèrent un rôle central.

On pourrait faire remonter le déclenchement des mouvements de protestation en 1975. À cette date, l'URSS accepte de signer le signer le traité d'Helsinki. Ce dernier inquiète les Baltes puisqu'il entérine les frontières issues de la Seconde Guerre mondiale et donc l'occupation illégale des pays baltes par l'URSS. Par ailleurs, il fournit l'opportunité de réclamer l'application des Droits de l'Homme par Moscou en vertu de cet engagement international. Ainsi, les dissidents commencent à s'organiser se secrètement. En 1979, 45 dissidents baltes lancent un appel retentissant au Secrétaire général de l'ONU et aux signataires de la Charte atlantique pour dénoncer l'occupation soviétique. Dès ce moment, la surveillance du KGB va se renforcer. 

Comme le montrent Wolff et Moullec dans leur ouvrage consacré à la question, ces trois républiques, perpétuellement soupçonnées de "dérives bourgeoises" par Moscou font l'objet d'une surveillance particulièrement minutieuse. Interrogé à ce sujet début mai 2009, Tunne Kelam, l'un des grands dissidents estoniens, raconte comment il n'avait rien dit à se femme et ses enfants, ne parlait jamais au téléphone, ne cachait jamais rien chez lui. Mis sous surveillance par le KGB à la suite de l'appel auquel il avait participé, il fut chassé de son poste prestigieux de rédacteur en chef de l'encyclopédie estonienne et envoyé comme gardien de nuit dans un poulailler pendant 10 ans. Seules de très strictes mesures de prudence ont empêché le KGB de l'inculper et de l'envoyer en Sibérie, seulement soupçonné, il ne fut que dégradé. Malgré le danger, les mobilisations s'organisèrent autour de deux moteurs de contestation : la sauvegarde de l'environnement d'une part et la vérité historique de l'autre.

Une lutte environnementale

L'incident de Tchernobyl en 1986 donna un nouvel élan aux revendications écologiques. Dans les trois républiques, les problèmes étaient nombreux. Ce fut en Estonie que la lutte fut la plus précoce, à travers ce qu'on a appelé la "guerre des phosphores". Moscou prévoyait d'exploiter de nouvelles mines dans le Nord-Est de la république, dégradant encore durablement l'environnement et accélérant le déséquilibre démographique en faveur des russophones, puisque ces dernières devaient être exploitées par des mineurs et ouvriers en provenance de Russie et leurs familles (en tout entre 30 et 40 000 personnes). Lennart Meri, célèbre documentariste estonien, critique cette décision en novembre 1986. Dès lors, la télévision - à travers une émission environnementale "Panda" - s'intéresse à la question. À la suite d'une communication catastrophique des autorités moscovites et de la pression populaire, le projet est finalement abandonné. 

En Lettonie et en Estonie, les revendications sont du même ordre. À Riga, on dénonce le projet de construction d'un métro ainsi que celui de la construction d'un nouveau barrage sur la Daugava, deux plans qui seront finalement abandonnés par Moscou. À Vilnius, c'est la construction d'une quatrième tranche de la centrale nucléaire d'Ignalina qui inquiète, seulement quelques mois après Tchernobyl. D'autant que là encore, ce sont des travailleurs russophones qui viendraient exploiter cette nouvelle tranche, augmentant leur nombre dans la région. 

Parallèlement à ces revendications environnementales, l'arrivée de Gorbatchev au pouvoir et le lancement de la Glasnost (transparence) va donner aux dissidents baltes les armes d'une contestation efficace. Dès 1986, le groupe letton "Helsinki86" dénonce les atteintes aux Droits de l'Homme et organise le 14 juin 1987 devant le "monument de la Liberté" une cérémonie pour commémorer la déportation de plusieurs milliers de Lettons en 1940. Cette action, très dangereuse, a néanmoins marqué le début d'une prise de confiance des dissidents. Elle fut suivie en Estonie d'une manifestation monstre à Hirvepark le 23 août 1987 pour dénoncer les protocoles secrets du Pacte Molotov-Ribbentrop qui avaient conduit à l'occupation illégale des pays baltes. Le même jour, une manifestation du même type fut organisée à Vilnius. 

Chanson et mouvements vers l'indépendance

Quelques semaines plus tard, les Estoniens publient un manifeste pour réclamer l'autonomie économique de leur république. Cette mesure est diversement appréciée à Moscou : Gorbatchev pense pouvoir utiliser les républiques baltes comme une vitrine de sa politique de réformes (la Perestroïka) contre les conservateurs. Les mouvements contestataires obtiennent leurs premières victoires à l'automne 1987, les Estoniens remportent la "guerre des phosphores" et le projet de barrage en Lettonie est abandonné. 

Néanmoins, sur le front politique, la lutte continue. La télévision estonienne se penche cette fois, en décembre 1987, sur les déportations des années 1940-1941, révélant des faits niés avec force par le régime depuis presque 50 ans. Au printemps 1988 est institué en Estonie un "Front populaire", rassemblant communistes et non-communistes voulant aller vers plus d'autonomie, voire l'indépendance. En juin, les Lituaniens suivent la même voie en créant le Sajudis (Mouvement) qui se présente au départ comme un mouvement de soutien à la politique de Gorbatchev contre les communistes conservateurs lituaniens et le premier d'entre eux, Songaila. 

Une des caractéristiques de ces mouvements indépendantistes est d'avoir toujours refusé la violence comme arme de lutte politique. En Estonie ou en Lettonie, où la culture orale et musicale est au coeur de l'identité, le chant a toujours été l'un des marqueurs principaux du rassemblement national. Ainsi, les traditionnels festivals du chant, organisés tous les quatre ou cinq ans, étaient des moments importants de la vie politique. Les Soviétiques y étaient particulièrement attentifs et, en Estonie, le festival finissait toujours par la reprise d'un chant qui faisait office d'hymne national non officiel sans que le Parti communiste n'y puisse rien. Toute la révolution balte fut ponctuée de ces chants, au point qu'on la qualifia parfois de "révolution chantante". 

La radicalisation lituanienne

À partir du milieu de l'année 1988, la Lituanie remplaça l'Estonie en position d'avant-garde de la contestation. Le Sajudis, fort de ses premiers succès (plus de 100 000 personnes à Vingis Park en juillet 1988), se mit à imposer ses vues au Parti communiste lituanien. Il fit notamment pression pour que Moscou chasse Songaila. Il fut remplacé en octobre par Brazauskas, beaucoup plus modéré, plus ouvert à l'idée nationale lituanienne et qui avait participé à un certain nombre de grands rassemblements de Sajudis. Peu avant, le drapeau et l'hymne lituaniens sont autorisés aux côtés des symboles soviétiques.

En Estonie, le Conseil suprême vote alors la supériorité des lois estoniennes sur les lois fédérales. Cette étape décisive dans la marche à l'autonomie marque l'entrée dans l'illégalité soviétique du mouvement estonien. Il faut aussi prendre à Moscou la mesure de la nécessaire réforme du système constitutionnel soviétique. Dès lors, Gorbatchev n'aura de cesse de dénoncer l'illégalité des mouvements baltes tout en leur proposant de participer à la réforme de l'URSS dans son ensemble. 

Mais il est déjà trop tard. À Vilnius, le leader de Sajudis,  Vytautas Landsbergis, un professeur de musique issu d'une dynastie nationaliste, a déjà en tête la déclaration de l'indépendance d'une manière où d'une autre. Mais pour le moment, sa priorité est de faire reconnaître l'illégalité de l'occupation soviétique par Moscou. 

Dans le cadre de sa réforme, le Kremlin a proposé l'élection d'une nouvelle assemblée pan-soviétique, le Congrès des Députés du Peuple. Dans les trois républiques baltes, les débats sont vifs entre les différents mouvements nationalistes sur l'opportunité de se présenter à ces élections. Les Fronts populaires estonien, letton et le Sajudis décident néanmoins de mesurer leur popularité et d'assoir leur légitimité par ce vote, et le succès est éclatant. Le Sajudis obtint 36 des 39 sièges à pourvoir et le Front populaire estonien 27 sur 36. 

L'impossible réforme soviétique

Néanmoins, arrivés à Moscou, les Baltes échouèrent à faire valoir leur point de vue et la reconnaissance de l'occupation illégale de leurs républiques, si bien que les Lituaniens quittèrent la séance. Ils obtinrent quand même la création d'une commission d'enquête sur cette question. Ayant acquis une forte légitimité, ils purent siéger au Soviet suprême de leur république, sans droit de vote, mais pouvant contrôler et faire pression sur les membres du Parti communiste. 

En août, les mouvements indépendentistes décidèrent de frapper un grand coup et d'attirer sur eux les projecteurs en organisant la plus grande chaîne humaine jamais réalisée. Le 23 août, à l'occasion du 50e anniversaire du Pacte Molotov-Ribbentrop, plus de 1.5 millions de personnes se donnèrent la main sur plus de 600 kilomètres. Les télévisions du monde entier vinrent filmer ce formidable moment de lutte pacifique. À la suite de cet événement, Moscou appela les républiques baltes au dialogue dans une "union renouvellée". 

Moscou tenta de sauver son empire intérieur, soviétique, en abandonnant son empire extérieur, socialiste. Pourtant, les mouvements baltes étaient déjà bien engagés dans la lutte pour leur autonomie. Il ne faut pas sous-estimer les divisions et les débats parfois violents qui pouvaient exister entre Estoniens, Lettons et Lituaniens ainsi qu'au sein de chaque république sur la stratégie à suivre. Certains étaient en effet sensibles à une musique gorbatchévienne qui promettait qu'en soutenant la réforme, les Baltes pourraient ensuite quitter l'URSS selon un mécanisme qui restait à définir. D'autres estimaient, comme Landsbergis, qu'il fallait radicaliser un mouvement déjà en marche, même si les signaux négatifs venant de l'Ouest étaient nombreux. 

Ainsi, en URSS même, la Chute du Mur en novembre 1989 ne marque qu'une étape dans un processus plus ancien de lutte intestine contre le régime et qui mettra encore deux ans à aboutir. 

 

Pour aller plus loin 

À lire

  • D. BLEIERE, “Le rétablissement de l'indépendance nationale en Lettonie (1986-1991),” Revue d'Histoire Nordique, no. 3
  • G. MINIOTAITE, Nonviolent Resistance in Lithuania: A Story of Peaceful Liberation, Einstein Institution Monograph Series (Boston: Einstein Institution, 2002)
  • Intelligentsia Association of Latvia et Janis SKAPARS, The Baltic Way to Freedom, Non-violent struggle of the Baltic States in a global context (Riga: Zelta grauds, 2005)
  • D. WOLFF et G. MOULLEC, Le KGB et les pays baltes : 1939-1991 (Paris: Belin, 2005)
  • V. LANDSBERGIS, Un peuple sort de prison (Paris: UAB Baltijos Kopija, 2007)

À voir

 

 

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