Bosnie-Herzégovine : un Etat théorique ?

Par Antoine Lanthony | 25 septembre 2007

Pour citer cet article : Antoine Lanthony, “Bosnie-Herzégovine : un Etat théorique ?”, Nouvelle Europe [en ligne], Mardi 25 septembre 2007, http://www.nouvelle-europe.eu/node/276, consulté le 22 octobre 2019

articlemostar_stari_mostImage emblématique de ce que peut être la fragmentation étatique, la Bosnie-Herzégovine constitue, plus de dix ans après les accords de paix de Dayton, l’épicentre des lignes de fractures qui n’ont pas encore fini de diviser le continent européen.

mostar_stari_mostarticleImage emblématique de ce que peut être la fragmentation étatique, la Bosnie-Herzégovine constitue, plus de dix ans après les accords de paix de Dayton, l’épicentre des lignes de fractures qui n’ont pas encore fini de diviser le continent européen.

La Bosnie-Herzégovine

Davantage que la plupart de ses voisins, la Bosnie-Herzégovine est un ensemble étatique neuf, puisque jamais dans l’histoire cette région n’avait connu d’indépendance propre.

La Bosnie-Herzégovine est cependant clairement identifiée depuis assez longtemps, puisqu’elle a appartenu tour à tour à l’ensemble hongrois, puis à l’Empire Ottoman, avant de revenir à l’Autriche-Hongrie en 1878, en conservant plus ou moins son aspect territorial actuel. Durant ces siècles, elle ne fut pas épargnée par les convoitises de ses voisins. Les Croates espéraient que la tutelle hongroise pourrait nourrir leurs prétentions, alors que le royaume serbe construit au XIXe siècle n’a pas caché son intérêt pour la région. La pluralité culturelle de la Bosnie-Herzégovine n’a en effet pas manqué de susciter les vocations impérialistes de tous ceux qui voulaient rassembler tous les membres de leur nation dans un seul et même Etat.

Lorsque les Slovènes et les Croates déclarent leur indépendance de la Yougoslavie en 1991, la Bosnie-Herzégovine s’abstient tout d’abord d’imiter les républiques voisines. La raison est simple : chacun semblait savoir que dans le contexte politique d’alors, l’existence d’une Bosnie-Herzégovine unie serait très difficile à maintenir. La république fédérée yougoslave saisit néanmoins l’occasion offerte par la communauté internationale de se désolidariser du régime de Slobodan Milošević et se déclara indépendante en 1992.

La guerre de quatre ans qui eut lieu a été entretenue par les Etats voisins qui souhaitaient se partager le butin bosniaque. Cependant, le processus de paix a exigé le maintien des frontières telles qu’elles existaient dans la trame fédérale de la Yougoslavie. C’est donc dans cette optique de maintien du statu quo que s’est opérée la résolution du conflit de Bosnie-Herzégovine, selon la volonté de la Commission Badinter, constituée pour donner une orientation à l’évolution des composantes ex-yougoslaves.

Pour autant, est-ce que la Bosnie-Herzégovine en tant qu’Etat indépendant peut trouver une réelle légitimité auprès de ses citoyens ou bien tout projet d’identité commune doit-il demeurer lettre morte ?

L’esprit de Dayton

Les négociations qui ont mené aux accords de Dayton ont suivi quatre années de guerre et une flambée de violence durant l’année 1995, avec notamment le massacre de Srebrenica. L’automne 1995 a donc vu l’exercice du volontarisme de la communauté internationale pour en finir avec les guerres ex-yougoslaves, après de multiples tentatives d’entente entre les principaux protagonistes du conflit et plus particulièrement le président serbe Slobodan Milošević, le président croate Franjo Tuđman et le président de la Bosnie-Herzégovine Alija Izetbegović.

Une des conditions sans lesquelles l’objectif de paix n’aurait pas eu de sens est le maintien des frontières du pays. Les velléités croates sur l’Herzégovine s’étaient officiellement arrêtées en 1994 avec la mise en place d’un accord avec les Bosniaques (Musulmans), même si les nationalistes croates espéraient encore un possible rattachement de cette région à la Croatie. La Serbie quant à elle soutenait encore une politique intrusive au moment des négociations de Dayton, et une des priorités des négociations devint que tous les voisins reconnaissent l’intangibilité des frontières bosniennes pour y bâtir un Etat stable.

Une fois cet engagement rempli, il restait à assurer la paix à l’intérieur des frontières. Or, l’ampleur des animosités mutuelles ne permettait pas à la table ronde de considérer l’éventualité d’une coexistence pacifique en un seul et même Etat. C’est donc une paix séparée qui fut décidée, avec le tracé d’une frontière intérieure entre d’une part la Fédération croato-musulmane (FBH) et d’autre part la Republika Srpska (RS ; République serbe). Le district de Brčko (port fluvial) ne fait partie d’aucune des deux entités et possède un statut de neutralité.

Le corollaire d’une telle mesure est l’apparente impossibilité à créer, à partir de ces deux entités, un sentiment d’appartenance un tant soit peu partagé. Pour autant, ce cadre confédéral visait à promouvoir une unité respectueuse de chaque groupe.

Ainsi, la Constitution de Bosnie-Herzégovine invoque les principes généraux des droits de l’Homme. Les principes de non-discrimination ainsi que le retour des réfugiés font partie des conditions de base. De plus, les deux entités sont toujours décrites comme les composantes d’un ensemble politique unique. La liberté de circulation entre chacune des zones est assurée légalement, la citoyenneté bosnienne préexiste à celle de l’une ou l’autre entité.

Cependant, les prérogatives allouées à chacune des entités sont suffisamment importantes pour qu’elles disposent d’une grande marge de manœuvre en politique intérieure comme extérieure, avec notamment le droit de conclure des accords avec des Etats tiers. Au niveau des institutions politiques du pays, la présidence de la République est assurée par un représentant de chaque groupe ethnique constitutif de la Bosnie-Herzégovine, à savoir un bosniaque, un croate et un serbe.

Dans une configuration telle que celle du pays au sortir de la guerre, il aurait été difficilement imaginable de mettre en place une autre forme de système si l’on tenait à préserver la représentation de chaque communauté. En effet, la structuration du champ politique s’est opérée non pas autour d’arguments socio-économiques comme dans le cas de la France mais sur l’appartenance nationale, si bien que la nation la plus représentée démographiquement aurait eu de fortes chances d’être majoritaire dans chaque élection.

Néanmoins, malgré de réels résultats, la Bosnie-Herzégovine théorique issue de Dayton semble loin de la Bosnie-Herzégovine réelle.

Les accords de Dayton ont permis de mettre en place des frontières et deux entités internes au pays. La circulation entre ces deux entités ne pose aujourd’hui pas de problème, la même monnaie circule à Sarajevo et Banja Luka, des institutions ont été mises en place, les services publics ont été rétablis et surtout la paix a été retrouvée, ce qui a permis le retour d’une partie des réfugiés et une reconstruction, même si celle-ci souffre d’un manque de moyens et n’est pas achevée.

Ces avancées, mises entre parenthèses par les plus pessimistes, ne sont pas à négliger. Il faut cependant conserver un œil ouvert sur d’autres réalités, observables à l’œil nu, et qui plaident rarement en faveur de l’unité du pays, à l’instar du discours ou du passé de certains dirigeants récents ou actuels.

Des symboles quotidiens éloignés de Dayton

L’une de ces premières réalités concerne les symboles du pays. Si la Bosnie-Herzégovine possède évidemment son propre drapeau, celui-ci est, à de rares exceptions près, visible uniquement sur les façades des bâtiments officiels. Les drapeaux croates et serbes sont plus nombreux et se retrouvent accrochés aux fenêtres, dans les zones de peuplement respectives, alors qu’il est très rare de voir fleurir des drapeaux bleus et jaunes sur les briques des habitations privées.

Si ce mur couvert d’un drapeau abrite un café, la marque d’eau minérale ou de bière servie vient en général confirmer la région dans laquelle nous nous trouvons : elle sera dans la plupart des cas croate dans le sud-ouest, serbe en RS et bosniaque dans la capitale ou à Mostar.

Au-delà de ce détail néanmoins significatif, plusieurs facteurs attestent d’un morcellement économique à coloration ethno-linguistico-religieuse. D’un point de vue monétaire, outre le mark convertible et l’euro (d’usage courant), la kuna croate est parfois acceptée en FBH, tandis qu’agissant comme un contre-exemple, le dinar serbe semble plus rarement accepté en RS.

L’origine des entreprises présentes sur les grands marchés tels que la banque ou la téléphonie est également parfois significative. Ainsi, les télécoms de RS ont récemment été rachetées par Telekom Srbija, tandis que les enseignes de banques turques sont présentes dans les villes à population majoritairement musulmane.

Acteurs économiques de la reconstruction, les groupes privés, mais surtout les Etats donateurs ont clairement ciblé leurs aides. Ainsi, les lieux de culte, affirmant au passage plus qu’avant l’appartenance religieuse de chaque communauté, ont connu des reconstructions souvent plus rapides que les immeubles d’habitations. Les fonds iraniens, turcs, mais surtout saoudiens, ont été abondants, sans être dénués d’arrière-pensées. S’ils ont contribué à restaurer la splendeur des centres de Mostar ou de Sarajevo, ils ont aussi visé, et dans une certaine mesure réussi, à opérer une réislamisation. Il serait cependant faux de penser que les seules mosquées ont bénéficié de généreux programmes de reconstruction. La plupart des églises catholiques ont été remises sur pieds, de même que les églises orthodoxes, avec des particularités qui prennent une connotation religieuse et nationaliste, à l’instar du récent monastère orthodoxe de Trebinje, copie conforme du monastère serbe de Gračanica, situé au Kosovo.

L’affirmation des différentes communautés passe aussi par l’alphabet, le cyrillique étant maintenant semble-t-il plus usité en RS qu’en Serbie, tandis que la FBH semble de son côté éviter la moindre lettre en cyrillique. Les panneaux routiers sont l’un des exemples les plus frappants de cette fragmentation du pays en deux alphabets.

Nous finirons ce tour des signes de morcellement par le sport. Le football et le basketball pourraient être des facteurs de rassemblement, comme ils le sont dans d’autres pays. Il existe cependant un phénomène propre à la Bosnie-Herzégovine : de nombreux joueurs préfèrent rejoindre des clubs, mais aussi pour les meilleurs les sélections nationales serbes et croates, en fonction de leur origine. Cela aboutit en football à une équipe nationale où les noms à consonance musulmane prédominent, ne reflétant pas la réalité du pays, et ne contribuant donc pas à ce que toute la population s’y identifie.

Dayton a donc permis de mettre en place un cadre général d’Etat tentant de ménager les susceptibilités. Plus de 10 ans après, la construction d’un Etat contre le gré d’une partie de sa population apparaît difficile et se heurte à certaines limites. Là où de nombreux Croates ont les yeux rivés vers Zagreb et de nombreux Serbes vers Belgrade, les Bosniaques musulmans seront-ils à même d’impulser un mouvement national et fédérateur, ou bien au contraire verra-t-on les forces centrifuges de la RS s’acheminer vers une indépendance qu’une partie de la population semble avoir déjà intégrée avant l’heure ? 

 

Pour aller plus loin :

 

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Dans ce dossier - Europe : des régions en mouvement
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Accords de Dayton, sur le site du Bureau du Haut représentant et du représentant spécial de l’UE

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Article du Courrier des Balkans concernant les récentes déclarations du Premier ministre de Republika Srpska Milorad Dodik
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A lire

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BOUGAREL Xavier, "Dayton dix ans après: le leurre des bilans ?", Critique internationale, n°29, Oct-déc 2005, p. 9-24
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SAMARY Catherine, "De la Fédération yougoslave aux protectorats européens" et "Les séquelles de Dayton", Le Monde diplomatique, Janvier 2006
   source photo : Stari most, Mostar ; Photo : Antoine Lanthony

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