Bosnie 1914 - Ukraine 2014 : la fin du XXI siècle

Par Philippe Perchoc | 15 avril 2014

Pour citer cet article : Philippe Perchoc, “Bosnie 1914 - Ukraine 2014 : la fin du XXI siècle”, Nouvelle Europe [en ligne], Mardi 15 avril 2014, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1814, consulté le 14 décembre 2017

"Je vous invite ici, à Kaunas, l'an prochain. J'espère, dans un pays libre". La montée des tensions est forte en Europe, comme le montre cette invitation, mi-amusée, du directeur du Centre d'études européennes de l'Université Technologique de Kaunas. 2014, ce n'est probablement pas la fin du XXe siècle, mais la fin du XXIe.

Siècles courts, siècles longs

Eric Hobsbawm avait popularisé, dans ses ouvrages fondateurs, l'idée d'un long XIXe siècle (1789-1914) et d’un court XXe siècle (1914-1989). On pouvait donc penser que l'après 1989 serait une ère nouvelle pour l'Europe et pour le monde. Le Mur de Berlin tombait, l'effervescence de la liberté saisissait le monde, sous toutes ses formes, politiques mais aussi économique. Des hégéliens optimistes comme Fukuyama relisaient le XXe siècle comme une longue histoire de la lutte des individus pour la dignité et pointaient du doigt la fin de l'histoire au bout du chemin. D'autres, comme Huntington, décrétaient que l'Etat était dépassé et que les civilisations les remplaceraient dans la lutte pour la domination. Au milieu d'eux, les pragmatiques d'Europe centrale et orientale voulaient faire entrer leurs Etats dans la modernité en intégrant les structures occidentales, l'Union européenne et l'OTAN.

Ainsi, le XXIe siècle semblait s'ouvrir sur une ère de mondialisation, remisant la politique des puissances aux oubliettes de l'histoire. Il fallait intégrer l'OTAN pour qu'elle devienne inutile, pour "verrouiller une appartenance à l'Ouest" comme Vaclav Havel le faisait remarquer à Clinton en 1993 lors de l'inauguration du Mémorial de l'Holocauste à Washington.

L'incertain quatrième après guerre européen

Pourtant, la situation de 1989 n'a pas été comprise et les leçons du passé n’ont pas été tirées. L’après 1989 représentait un quatrième après-guerre européen, qui appelait un nouveau Congrès  de Vienne, ouvert aux aspirations des petites nations, généreux envers les perdants, non par bonté d'âme mais par calcul. Au lieu de cela, c’est une nouvelle Europe de Versailles qui émerge de la chute du bloc soviétique.

Au XIXe et au XXe siècle, l'Europe a connu quatre guerres générales : les campagnes napoléoniennes, la Première Guerre mondiale, la Seconde Guerre mondiale et la Guerre Froide. Chacune a été suivie par une période d’après-guerre et la Guerre Froide ne fait pas exception. Après les guerres napoléoniennes, le Concert européen issu du Congrès de Vienne (1814-1815) a laissé une place à la France dans la gestion du système européen. Elle était vaincue mais n'a pas été punie longtemps. Pendant un siècle, la situation a été stabilisée par une alliance de grands Etats conservateurs sur le continent.

Après 1918, les traités de Versailles ont cherché pour la première fois à punir les fauteurs de guerre et l'Allemagne en particulier. Le démantèlement des Empires centraux a été synonyme de liberté pour de nombreux pays européens comme la Pologne, mais il a aussi plongé l'Allemagne dans une situation précaire, puis une politique révisionniste. La main tendue à la France en 1815 ne l'a pas été à l'Allemagne dans l'Entre-deux-guerres, avec les conséquences que l'on connaît. La gestion du continent par les seuls vainqueurs a conduit au drame de 1939.

En 1945, le sort de l'Europe a été décidé par quelques grands, y compris l'URSS qui avait pourtant commencé la guerre dans le camp d'Hitler. Le système bipolaire a certes stabilisé la situation en Europe mais cette stabilisation s’est faite au mépris de la liberté des peuples d'Europe centrale et orientale. L'Allemagne quant à elle a rapidement été réintégrée dans un nouveau système européen, celui de l'intégration européenne.

Cela conduit à 1989. Les mouvements nationaux, en Europe centrale et en URSS elle-même, comme la volonté de réforme de Gorbatchev permirent au système soviétique de mourir sans convulsions brutales. De la Guerre Froide, les Etats-Unis sont bien entendu sortis vainqueurs, mais que dire des Russes,  qui ont mis fin à l'URSS volontairement ? Le problème européen est alors apparu comme à chaque après-guerre: comment conjuguer liberté des petits et influence des grands ? Comment sécuriser les Etats d'Europe centrale sans rejeter la Russie dans une politique révisionniste ? Les Européens avaient inventé avec l'Union européenne un système qui permettait de trouver ce fragile équilibre, mais la Russie et ses marges ont été laissées à la porte.

L'échec de la pensée bi-hémisphérique

Strobe Talbott, l'influent conseiller de Bill Clinton, disait qu'il fallait penser avec ses deux hémisphères, l'un pour l'Europe centrale et l'autre pour la Russie. Il fallait offrir à cette dernière un statut global (G8 puis OMC) pour la détourner d'une politique de puissance régionale. Car intégrer la Russie au jeu européen, à l'image de l'Europe de Vienne en 1815, signifiait priver les Etats d'Europe centrale de leur droit de choisir leurs alliances et de jouir de leur liberté. Exclure la Russie de l’Europe, comme nous avons fini par le faire, c'était rejouer le jeu de Versailles en la marginalisant et flattant ses tendances révisionnistes. Il aurait fallu trouver une voie médiane.

La solution fut donc l’élargissement de l'OTAN et de l'UE allié à une proposition de partenariat renforcé à travers des institutions spécifiques. Pendant plusieurs décennies, on crut que cela fonctionnait. L'OTAN a créé le Partenariat pour la Paix tout en intégrant l'Europe centrale; l'UE a créé la Politique européenne de voisinage, la politique septentrionale et les sommets UE-Russie tout en poursuivant le processus d’élargissement avec l’adhésion de nouveaux Etats en 2004, 2007 et 2013.

Le résultat paradoxal de l'incapacité européenne à intégrer l'Europe centrale sans exclure la Russie est d'avoir ouvert un espace politique en Russie pour ceux qui criaient à la duplicité occidentale.

Les nouvelles frontières de l'Europe

Dans l'espace incertain créé par l'élargissement de l'Union européenne et de l'OTAN entre Occident et Russie (de la Biélorussie au Caucase), des révolutions de couleurs ont secoué le système post-soviétique au début des années 2000. Elles ont été vigoureusement combattues par Moscou, parce qu'elles ébranlaient non seulement sa politique régionale mais aussi le régime russe lui-même.

Depuis, l'impossibilité de trouver un terrain d’entente entre Occidentaux, Etats concernés et Russie a fourni un prétexte pour un régime russe révisionniste de réclamer sa domination à l'Est de la nouvelle frontière européenne UE/OTAN. La Géorgie en 2008 et l'Ukraine en 2014 sont autant de manœuvres de Moscou, d'ailleurs soutenues par la majorité des Russes, pour se légitimer aux yeux du monde et de sa propre population.

Les résultats sont tragiques. En Europe orientale, des peurs enfouies ressurgissent: et si Moscou traversait la ligne rouge ? Les petits Etats seront-ils à nouveau sacrifiés sur l'autel de la Realpolitik ? Si le système que les Européens ont créé fonctionne vraiment, système qui permet à l'intérieur des frontières de l’UE de combiner liberté des petits et ambitions des grands, alors il est temps de montrer que la solidarité n'est pas un vain mot et il est urgent de négocier sérieusement avec Moscou.

Comme en 1919, quand la politique d'alliances néglige la réalité, le réveil est difficile et il semble bien que ni Fukuyama, ni Huntington n'avaient raison. Kissinger en revanche avait vu juste en prédisant que le XXIe siècle ressemblerait au XIXe. Espérons qu'il n’ait que partiellement raison.

Aller plus loin

Sur Nouvelle Europe

A lire

  • Fukuyama, Francis, La fin de l’histoire et le dernier homme, Flammarion, Paris, 2008
  • Huntington, Samuel, Le choc des civilisations, O. Jacob, Paris, 2007
  • Beschloss, Michael R., and Strobe Talbott, At the highest levels : the inside story of the end of the Cold War, 1 vols, Warner books, London, 1993
  • Talbott, Strobe, The Russia Hand: A Memoir of Presidential Diplomacy, Random House, New York, 2002
  • Kissinger, Henry, Diplomatie, traduit par Marie-France de Paloméra, Fayard, Paris, 1996

Source photo: Wikimedia Commons

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