"La COP 21 sera un échec, à moins de récompenser les bonnes conduites" - Conférence avec Robert Bell

Par Francis Masson | 23 novembre 2015

Pour citer cet article : Francis Masson, “"La COP 21 sera un échec, à moins de récompenser les bonnes conduites" - Conférence avec Robert Bell ”, Nouvelle Europe [en ligne], Lundi 23 novembre 2015, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1937, consulté le 26 juin 2017

Dans le contexte d'émulation intellectuelle à l'approche de la vingt-et-unième conférence des Nations-Unies sur le changement climatique (COP 21), Robert Bell, ancien président du département des sciences financières du Brooklyn College de la City University de New York, est venu à la rencontre d'une cinquantaine d'étudiants parisiens.

Invité par « Eurosorbonne », l'association des étudiants de l'Institut d’Études Européennes de la Sorbonne Nouvelle, il s'est exprimé en anglais sur les perspectives qu'offrent cette conférence, si souvent présentée comme un événement mondial majeur. Nouvelle Europe s'est associée à cette conférence et vous en présente un compte-rendu synthétisant les idées principales développées par Robert Bell.

La COP 21 sera un échec car les erreurs passées sont répétées

C'est sur une note pessimiste, sur une mise en garde que Robert Bell a ouvert son intervention. D'après le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC), nos enfants sont mis face à un défi qu'ils ne seront pas en mesure de relever si nous échouons d'ici trente ans à contenir le réchauffement climatique à maximum deux degrés au-dessus de son niveau au moment de la révolution industrielle (le niveau d'il y a presque 200 ans).

À cette mise en garde a suivi une condamnation. Pour Robert Bell, les dirigeants politiques du XXIe siècle ont écarté la jeune génération du débat public sur la lutte contre le réchauffement climatique. Ils ont ainsi "trahi" la jeunesse en tentant de mettre en place un « programme de sauvetage » (le protocole de Kyoto de 1997) que tous savaient voué à l'échec.

En effet, le protocole de Kyoto, résultat de la troisième COP de 1997, était supposé impliquer tous les pays membres des Nations Unies. Mais il ne fut jamais ratifié par le Congrès des États-Unis et, par ailleurs, la Chine ne participat à sa rédaction. Deux membres permanents du Conseil de sécurité des Nations Unies ont ainsi mis en péril cet accord, mais ce ne sont pas les seuls fautifs. Robert Bell prend l'exemple du Canada. Le protocole avait certes été ratifié ; en revanche, d'après les mots de Robert Bell, il fut « purement jeté par la fenêtre, devenant ainsi une honte pour la communauté internationale ».

Ce constat de « mauvaise foi » de la part des dirigeants politiques amène Robert Bell à prévoir l'échec de la COP 21. Selon lui, aucun traité ni accord international ne résultera de cet événement. Au delà des mauvaises prédispositions de la communauté internationale à s'engager tout entière dans la lutte contre le réchauffement climatique, le constat d'échec du précédent protocole ne peut pas être nié : toutes les mesures mises en place par le précédent protocole ont tourné à l'échec. Trois exemples sont détaillés par Robert Bell.

Premièrement, le système d'échanges de quotas d'émission de gaz à effet de serre (entré en vigueur en Europe en 2005) n'a pas permis de réduire les émissions de CO2 (carbone). Ce mécanisme ne peut foncièrement pas fonctionner d'après Robert Bell. Les gouvernements ont échoué à établir des quotas ambitieux et les marchés n'ont pas été honnêtes. Cependant, le principal problème réside ailleurs. Pour l'économiste new-yorkais, « nous ne devrions pas dépendre de ce type de mécanisme pour sauver la race humaine d'une extinction provoquée par le réchauffement climatique ». Alarmiste, il prédit que rien ne changera suite à la COP 21.

Deuxièmement, la taxe carbone est aussi perçue comme un échec, même si elle pouvait fonctionner. Si les taxes sont considérées trop faibles pour avoir un effet concret, ce n'est pas la principale cause de cet échec selon Robert Bell. L’enjeu central de la lutte contre le réchauffement climatique ne réside pas dans les émissions de CO2, ni même le gaz naturel, mais dans le pétrole, principal bien sur les marchés internationaux.

L'ancien président du département des sciences financières du Brooklyn College de la City University de New York argue qu'on ne parvient pas à se défaire du pétrole, car sa taxation n'a aucun effet. Une augmentation des prix ne réduit pas la consommation. Pour avoir une réelle incidence, une taxe sur le pétrole devrait s'élever à cent dollars le baril, ce qu'aucun gouvernement n'est prêt à mettre en place (si ce n'est peut-être la Suède). De même, pour être efficace, une taxe sur la tonne de carbone efficace devrait être si élevée (approximativement 300 dollar) que personne n'oserait la mettre en place. D'après l'économiste, si la COP 21 venait à déboucher sur un accord ambitieux de taxation du carbone, il y aurait fort à parier qu'aucun pays ne l'appliquerait réellement. L'exemple de la taxe carbone française que l'ancien gouvernement de Nicolas Sarkozy avait voulu mettre en place et à laquelle l'opposition socialiste s'était vivement opposée, prouve que les dirigeants politiques « ne prennent pas au sérieux les enjeux de vie et de mort qui se présentent sur le long terme ».

Troisièmement, l'amélioration de l'efficacité énergétique de nos modes de vie est une mesure du protocole de Kyoto qui a fait ses preuves, parce que personne n'a de raison de s'y opposer. De plus, nous disposons déjà des technologies pour rendre nos bâtiments et nos voiture moins énergivores. Tout le monde peut pratiquer l'économie d'énergie, mais pour qu'une société soit réellement durable en matière énergétique, il est nécessaire que les citoyens fassent preuve d'un sens de la solidarité. Cela implique l'émergence d'un « homme nouveau vert », que Robert Bell compare au projet d'« homme nouveau » des théories communistes d'après-guerre. Mais aujourd'hui, force est de constater que la majorité des citoyens n'a pas encore adopté ce comportement responsable. Pourtant, ceux qui seraient tentés d'imposer un « État policier vert » pour s'assurer de l'application par tous d'un « plan vert » feraient erreur. Qui voudrait vivre dans un nouvel État totalitaire, qui se revendiquerait cette fois « vert » ?

Pour un changement d'approche dans la lutte contre le réchauffement climatique

Face à ce constat d'échec des COP précédentes et de celle à venir, qu'elles sont les alternatives aux mesures déjà prises ? Robert Bell explique que la réponse internationale apportée au défi du réchauffement climatique a une faiblesse fondamentale qui se répercute sur toutes les mesures mises en place depuis le protocole de Kyoto. Cette réponse a un caractère foncièrement punitif, car elle force les individus à faire ce qu'ils ne veulent pas faire. Il nous faut adopter une réponse positive à ce défi, lutter en récompensant les bonnes conduites. C'est le seul moyen d'obtenir des résultats concrets.

En effet, la lutte se concentre sur la réduction des émissions de CO2 et autres gaz à effets de serre. Pour l'intervenant, nous avons cerné les causes du réchauffement climatiques, mais les réponses apportées ne sont pas les bonnes. Laméthode de taxation  même serait erronée. Se demander comment taxer efficacement le carbone revient à s'interroger sur les méthodes pour mesurer efficacement qui émet combien de tonnes de CO2, une tâche extrêmement ardue.

Robert Bell voit une réponse simple à ce qu'il considère être une impasse. Si la société veut taxer le carbone, ce que Robert Bell ne recommande absolument pas, car il estime que cela ne permettra pas de contenir le réchauffement climatique, il faut alors taxer les importations de pétrole. En effet, la majorité des émissions de CO2 est due à l'utilisation de pétrole. Ainsi, les détaillants devront décider comment répercuter cette taxe. Taxer les importations de pétrole est beaucoup simple à mettre en place qu'un contrôle efficace des émissions de CO2. L'intervenant fait alors remarquer que les solutions les plus simples ne sont jamais celles débattues dans les instances internationales.

L'économiste estime qu'il est faux de penser que les énergies renouvelables n'attireront pas les investisseurs tant qu'elles ne seront pas économiquement rentables et compétitives. Il s’appuie sur l'exemple des smartphones, qui sont la preuve qu'une technologie innovante peut conquérir un marché où il y a initialement peu ou pas de demande et qui n'est de surcoût à ses début pas du tout compétitive (car alors plus coûteuse que la technologie dominante en usage). Cet exemple lui fait dire que les prévisions établies à l'horizon 2050 sur le développement des énergies renouvelables sont ridicules. En effet, personne ne savait que les smartphones allaient exister il à trente-cinq ans.

Comment alors favoriser l'investissement dans les énergies renouvelables ? À ce jour, l'investissement mondial dans les énergies renouvelables s'élève annuellement à 250 milliards de dollars contre 1000 milliards de dollars pour les combustible fossiles. On observe un ratio de un pour quatre que Robert Bell appel le ratio espoir/déluge (voir l'article publié dans le monde économique, cité dans la section « Pour allez plus loin »). Pour résorber le réchauffement climatique, il faut inverser ces flux d'investissements. Mais comme les préparations de la COP 21 se réduisent à des débats sur les émissions de CO2, et pas sur l’investissement dans les énergies renouvelables, elle ne peut qu'aboutir sur un échec.

Pour obtenir les financements nécessaires à des investissements massifs dans les énergies renouvelables, les avantages fiscaux sont les meilleurs outils dont nous disposons. Un exemple criard de l'efficacité de ces outils est, paradoxalement, celui du gaz de schiste aux États-Unis. Alors que les coûts d'investissement dans les technologies d'extraction peuvent être supérieurs aux revenus générés, les grandes compagnies prospectent et exploitent des terrains de manières continue. Il semble que l'essor du gaz de schiste américain soit dû à deux mécanismes de réductions d'impôts qui ont permis aux compagnies d'amortir leurs frais de recherche et développement et d'exploitation. Cela explique que ces multinationales soient très regardantes sur les régimes fiscaux des pays où elles s'implantent.

Le mot de la fin

Robert Bell conclut son intervention sur une note pessimiste quant à l'état actuel de la lutte contre le réchauffement climatique, mais qui n'est, en aucun cas, défaitiste. Un constat : dans certaines régions du monde, nous regardons depuis des années déjà nos enfants mourir du réchauffement climatique. Une solution : il est grand temps de nous concentrer sur les énergies vertes et de laisser le pétrole connaître le même sort que celui qu'a connu la machine à vapeur.

En somme, l'économiste new-yorkais a présenté une image très pessimiste de la futur COP21, car sa préparation est marquée par la répétition des modes de pensée des précédentes COP. S'il faut indéniablement réduire les émissions de carbone, cette réduction échouera si on tente de l'induire par la taxation du carbone. En effet, pour décourager la consommation d'énergies fossiles, une taxe carbone doit atteindre un niveau si élevé, qu'il n'est pas à l'ordre du jour des débats de la COP 21. Il faut sortir de l'approche punitive de la lutte contre le changement climatique et mettre en oeuvre un changement radical en adoptant une approche positive qui reviendrait à défiscaliser les investissements dans les énergies renouvelables. Robert Bell a déjà défendu cette idée dans les grands journaux nationaux français et lors de nombreuses conférences internationales.

Certains reprocheront sans doute à Robert Bell de manquer de réalisme et de faire preuve d'idéalisme dans son approche. Une chose est sure cependant, c'est qu'il s'est présenté devant la nouvelle génération dans le grand amphithéâtre du monde anglophone de la Sorbonne Nouvelle avec un discours emprunt de franchise et dénué de toute démagogie. Les idées audacieuses ont peut-être besoin de temps pour germer dans les esprits...

Aller plus loin

À lire

  • BELL, Robert, La bulle verte ? : La ruée vers l'or des énergies renouvelables, Paris, Editions Scali, 2007.

Articles de Robert Bell dans les journaux français

Crédit image: Camille Larmanou pour Eurosorbonne

 

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