To be in the European Union or not to be

Par Anaïs Delbarre | 12 mars 2014

Pour citer cet article : Anaïs Delbarre, “To be in the European Union or not to be ”, Nouvelle Europe [en ligne], Mercredi 12 mars 2014, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1800, consulté le 26 mars 2017

En décembre 2012, lors d’une interview de Jacques Delors par le quotidien allemand Handelsblatt, l’ancien Président de la Commission européenne avait enragé : “Les Britanniques s’intéressent seulement à leurs intérêts économiques. S’ils ne suivent pas la tendance allant vers plus d’intégration, nous pourrions malgré tout rester amis, mais sous une autre forme”.

Soulignant le caractère communautaire de la construction européenne qui incite avant tout au compromis, Jacques Delors ne peut imaginer qu’un membre de l’Union européenne montre autant de réticence à plus d’intégration et envisage ici clairement une sortie par la porte cochère. Car c’est en effet lors d’un discours sur la chaîne Bloomberg le 23 janvier 2013 que David Cameron, Premier Ministre britannique depuis 2010, a annoncé sa décision de conduire un référendum sur une possible sortie de la Grande-Bretagne de l’Union européenne en 2017, une fois les législatives de 2015 passées et sa potentielle reconduction à la tête du gouvernement. Une stratégie de réélection dans un Etat aux prises avec l’euroscepticisme et un réel désir de consulter ses citoyens sur la poursuite de l’aventure européenne.

La Grande-Bretagne devient-elle un souci de plus pour la communauté européenne en ces temps de crise économique, sociale et financière ou représente-t-elle l’avant-garde d’une nouvelle communauté réformatrice de ses stratégies économiques et de ses traités politiques ?

La Grande Bretagne dans l’Union européenne : une humeur ambivalente

La Grande-Bretagne n’est pas l’un des six Etats fondateurs de l’Union européenne d’aujourd’hui. Churchill, dans un discours à Zürich en 1946, la représente déjà en ces termes : « La France et l’Allemagne doivent montrer le chemin. La Grande-Bretagne, le Commonwealth, la puissante Amérique et, j’en suis convaincu, l’URSS doivent être les amis et les parrains de la nouvelle Europe et défendre son droit à exister et à rayonner. »

La Grande-Bretagne, marraine et bonne fée de la communauté européenne, encourageant ses efforts et la félicitant de cette belle initiative ? C’est parce que la Grande-Bretagne est tournée vers les Etats-Unis, émergeant en première grande puissance mondiale à cette époque, qu’elle ne jette pas un regard de l’autre côté de la Manche. Pourtant,  attirée par le marché intérieur dans les années 60, elle décide par deux fois de s’introduire dans ce club des six si fermé. La première fois, en 1963, c’est le gouvernement conservateur de Macmillan qui pose sa candidature et repart dépité sous les pressions du Général de Gaule, réticent à accepter la Grande-Bretagne dans la communauté. La deuxième fois, c’est au tour du gouvernement travailliste d’Harold Wilson en 1967 de se voir fermer la porte. Avec l’accession de George Pompidou à la présidence française en 1969 et la présence du Premier Ministre conservateur europhile Edward Heath, l’île outre-Manche peut enfin accéder au paradis du marché intérieur encore en construction. Cette  entrée est confirmée en 1975 par un référendum national en Grande-Bretagne.

Pourtant son humeur est changeante, et soucieuse de conserver ses intérêts économiques, financiers et sociaux, elle s’impose de nombreuses fois en trouble-fête. En 1979 par exemple, en refusant de faire partie du Système monétaire européen (SME) quand les 8 autres Etats membres le rejoignent. Un refus qui sera logiquement suivi en 1990 par le maintien de sa propre monnaie au détriment de l’Euro, et donc du désir de rester en dehors de l’Eurozone, dont font actuellement partie 18 Etats sur les 28 Etats membres. Le refus le plus connu reste néanmoins celui de participer financièrement à la Politique agricole commune (PAC), la politique la plus carnivore de financements depuis le début de la construction européenne, qui représente maintenant environ 40% du budget européen. Le fameux « I want my money back » de Margaret Thatcher au Conseil européen de Dublin en 1979 lui vaut une ristourne équivalente aux 2/3 de sa contribution nette au budget de la communauté européenne, et ce dès 1984 au Sommet de Fontainebleau. A cette époque, le secteur de l’agriculture en Grande-Bretagne est faiblement développé, mettant en lumière la nécessité du « chèque britannique ». En 2005, Tony Blair accepte cependant une réforme baissant de 20% cette ristourne…D’autres refus à une intégration plus approfondie se succèdent, tels que la non adoption de la Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne ou le refus emblématique de ne pas se soumettre à la convention de Schengen. Plus récemment, en décembre 2011, Cameron fait état de sa réticence à instaurer un nouveau traité renforçant les règles budgétaires à l’égard des Etats membres, traité directement issu de la crise économique qui sévit en Europe depuis 2007. Selon des sondages britanniques, son veto est approuvé par 57% de la population. Bien plus qu’une infime partie de citoyens.

Aujourd’hui, ce qu’on pourrait appeler la « question britannique » est encore en mouvement, cette fois-ci plus gravement que pendant les dernières décennies. La décision de référendum à l’échéance 2017 n’est pas un horizon lointain, et les travaillistes eux-mêmes ne pourront déroger à cette promesse si la coalition n’est pas renouvelée et que le Labour Party reprend du poil de la bête après 2015.  En réponse à cette requête de référendum et afin d’ouvrir le débat, le Centre de politiques étrangères de Londres, think-tank pro-européen, publie en février 2014 un dossier conséquent intitulé « Renegotiation, reform and referendum », qui fait état de la situation britannique à l’intérieur de l’Union et interroge six personnalités politiques et/ou universitaires britanniques ainsi qu’Axelle Lemaire, députée socialiste à l’Assemblée nationale, sur la possibilité d’une sortie de la communauté. Ce dossier est à consistance majoritairement alarmiste sur l’avenir de la Grande-Bretagne à l’extérieur de l’Union.

Quelles sont les chances pour le Royaume-Uni de sortir de l’Union européenne et quels en sont les déclencheurs les plus récents ?

Tous ces refus et cet « enthousiasme limité », selon la formule d’un journaliste du Monde en 2011, ne sont pas les éléments déclencheurs de la décision de référendum. La Grande-Bretagne, depuis son entrée dans l’Union, a certes essayé de faire valoir ses intérêts à chaque étape de la construction communautaire. Néanmoins d’autres éléments permettent de donner corps à cet énième rejet, plus fort et plus virulent que les précédents. La crise économique et financière par exemple, qui lui donne l’impression de ne pas être au cœur des décisions et un sentiment de délaissement face à l’Eurozone et à la constitution de l’Eurogroupe. Or l’Union européenne est une communauté « multi-sphères », qui accorde autant de place à ceux qui décident de ne pas partager certaines règles du jeu qu’à ceux qui les partagent toutes sans concessions. Et la Grande-Bretagne, qui bénéficie de nombreux opt-out, en est pourtant consciente.

La situation politique de la Grande-Bretagne depuis 2010, qui vit une coalition entre travaillistes et conservateurs, ne facilite pas l’élaboration d’une stratégie claire et précise sur l’appartenance à l’Union européenne. On aurait pu penser que la présence du Labour au sein de la coalition aurait pu contribuer à « adoucir » l’euroscepticisme conservateur. Or il n’en est rien. Pour satisfaire les demandes de l’aile droite fortement eurosceptique du parti conservateur, Cameron a dû faire des concessions dont le référendum de 2017 fait partie. En outre, la montée du Parti de l’Indépendance (United Kingdom Independance Party – UKIP), parti d’extrême-droite créé en 1993 et présidé par l'eurodéputé populiste Nigel Farage, ne fait que renforcer l’ambiance eurosceptique britannique. Demandant entre autres revendications le retrait de la Grande-Bretagne de l’Union européenne, il se place en bonnes positions pour les européennes de 2014. En effet, le parti de Nigel Farage pourrait bien supplanter les travaillistes et arriver en seconde position, juste derrière les conservateurs…Un sondage récent a révélé que 37% des électeurs de David Cameron en 2010 ne le soutenaient plus et que la moitié d’entre eux voteraient pour UKIP. L’euroscepticisme britannique ne devient plus alors seulement un souci interne mais un problème majeur pour l’ensemble de la communauté, déjà fortement menacée par la montée des partis d’extrême-droite dans toute l’Europe (on pense notamment au possible succès annoncé par les sondages du Front national lors des européennes de mai prochain).

Une information importante à retenir dans ce débat est pourtant le désir de David Cameron de rester dans l’Union européenne, à la condition que celle-ci accepte de se réformer et surtout de réformer ses traités déjà en place. Les Britanniques demandent également une série d’opt out, que l’on peut résumer rapidement ici : donner la possibilité à la House of Commons (le Parlement britannique) de ne pas appliquer la législation européenne, également des opt-out sur la chapitre social, sur les affaires judiciaires, sur les 4 piliers de la libre circulation, sur la politique de défense et la politique commune concernant la pêche. Une autre de leurs revendications concerne un changement dans le préambule du TFUE (Traité sur le fonctionnement de l’Union européenne). En effet, l’objectif de l’Union européenne mentionné dans ce préambule est celui d’une « ever closer union », autrement dit une intégration de plus en plus forte des Etats membres dans l’UE. Retirer cet objectif reviendrait à faire le choix de ne plus donner de sens à la construction européenne. Comme le mentionne Richard Corbett (député travailliste candidat aux européennes) dans le dossier cité plus haut, les seules revendications susceptibles d’être soutenues par la majorité des Etats membres sont celles qui drainent le plus de « oui ». Et les propositions susceptibles d’être acceptées par tout le monde sont celles qui concernent tout le monde, c’est-à-dire les 28. Dans le cas de demandes unilatérales, la Grande-Bretagne se retrouve indéfiniment seule…

De plus, un autre débat entre en jeu, soutenu par une grande partie de la population britannique et par UKIP : l’immigration en Grande-Bretagne. Nous ne parlons pas ici d’une immigration extérieure à l’Union mais bel et bien d’une immigration interne à la communauté européenne. Depuis le 1er janvier 2014, les citoyens roumains et bulgares bénéficient de la libre circulation des personnes au même titre que leurs concitoyens européens, ce qui effraie violemment le citoyen britannique, craignant pour son emploi. On retrouve le même débat que celui qui avait lieu pour les Polonais quelques années plus tôt et la fameuse histoire du « plombier polonais ».

La Grande-Bretagne a-t-elle des alliés ?

Suite au discours de 2013 sur la chaîne de télévision Bloomberg, Cameron a suscité l’intérêt des Néerlandais,  convaincus eux aussi que l’Union européenne doit se réformer pour avancer. Les deux Etats semblent proches dans leurs revendications, or elles diffèrent sensiblement d’un pays à l’autre. Les Britanniques insistent sur le rapatriement de compétences alors que les Pays-Bas souhaitent que le principe de subsidiarité soit mieux pris en compte, c’est-à-dire la manière de donner à l’Union européenne des compétences et dans quelles conditions. Malheureusement pour le Premier ministre libéral Rutte, qui commençait son second mandat au moment du discours de Bloomberg au sein d’une coalition avec le parti de centre-gauche europhile, un débat sur les failles et les réformes de l’Union n’a pas pu être évité aux Pays-Bas.  Et a réveillé les eurosceptiques endormis.

Mais nous ne pouvons pas dire que David Cameron a trouvé dans les Pays-Bas un allié de choix pour le soutenir dans son effort de réformes. Le réveil des Pays-Bas et l’euroscepticisme de long-terme de la Grande-Bretagne n’ont pas les mêmes racines. L’analyse que nous pouvons en faire est qu’un désir de réformes est à l’agenda de certains Etats membres, et que l’action de l’Union européenne face à cela est de s’en préoccuper et de les prendre en compte.

Le Royaume-Uni a-t-il besoin de l’Union européenne et inversement ?

« In an interconnected world, retreat and isolation is not the answer », interpelle une contributrice au dossier britannique mentionné plus haut. En effet, l’ouverture de la Grande-Bretagne au monde a fait son succès et sa prospérité économique. La participation de la Grande-Bretagne au projet européen est plus que positive pour la nation britannique. L’entrée dans l’Union européenne a permis d’attirer des investissements et des capitaux étrangers, de resserrer les liens avec un continent européen en ordre de marche pour assurer sa croissance économique et de profiter de la libre circulation des services, des biens, des capitaux et des personnes, pilier de l’Union européenne. Des grandes entreprises automobiles ont déjà émis le souhait de se retirer du sol britannique si celle-ci se retirait complètement de l’Union européenne.

De même, afin de bénéficier d’une visibilité diplomatique et militaire, il serait dans l’intérêt de la Grande-Bretagne de rester dans le cocon de l’Union.

Mais de tout cela, que disent les autres Etats membres ? Font-ils vœu de silence face à cette requête ? Les prises de position ne sont pas multiples. Celle du Président du Conseil européen, Van Rompuy, est à retenir : « Pensez à un divorce après 40 ans de mariage…Mais ne dramatisons pas. C’est normal que les Etats membres puissent avoir des requêtes et besoins particuliers – qui sont toujours pris en compte. Le défi est maintenant d’améliorer la façon dont l’UE fonctionne. » Westerwelle, l'ancien ministre allemand des Affaires étrangères, a quant à lui répliqué de façon plus intransigeante : « Cherry picking is not an option », en référence aux demandes unilatérales de la Grande-Bretagne. Laurent Fabius s’est lui flatté de la réplique suivante : « Si vous quittez l’Europe, la France vous déroulera le tapis rouge ».

Des interventions différentes et controversées qui n’en disent pas long sur le besoin de garder la Grande-Bretagne à l’intérieur du club des 28. Mais si les politiques sont encore timides de grands discours pour tirer sur la jupe britannique, l’Union européenne a bel et bien besoin de son voisin outre-Manche. Le retrait des troupes britanniques du troupeau européen, le premier en date, serait considéré comme un véritable échec.

Pour conclure, pensons à Hannah Arendt et à sa réflexion sur l’appartenance à une communauté politique, explicitée par Axelle Lemaire dans sa contribution au dossier du Centre de politiques étrangères de Londres. Le droit d’avoir des droits et le droit d’appartenir à une communauté sont considérés comme essentiels. Il n’y a pas si longtemps, et nos voisins des Balkans sont là pour nous le rappeler, la question de l’appartenance politique à une communauté reflétait donc un véritable sens (après la Seconde Guerre mondiale et en 1991 après la chute de l’URSS par exemple). Se pose maintenant la question inverse, car l’Europe de l’Ouest vit dans le confort de décider individuellement à quelle communauté elle peut/veut appartenir selon ses intérêts propres, et si elle souhaite rester fermée sur elle-même ou s’ouvrir aux autres. Or il s’agit de ne pas oublier que la Grande-Bretagne a bénéficié de l’ouverture de la communauté européenne et que la question de l’appartenance soulève également la question du compromis.

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Sources photos : © The Council of the European Union (2012 by Evard Kozusnik): Map of Great Britain on Flickr.

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