Audiovisuel dans les Balkans occidentaux : l’art de la mémoire

Par Jean-Baptiste Kastel | 10 juin 2013

Pour citer cet article : Jean-Baptiste Kastel, “Audiovisuel dans les Balkans occidentaux : l’art de la mémoire”, Nouvelle Europe [en ligne], Lundi 10 juin 2013, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1710, consulté le 22 octobre 2017

Les grands et petits écrans essaient de transmettre un témoignage, voire une idée de la réalité ; ce qu’elle aurait été ou non. Confrontés à une histoire mouvementée depuis plusieurs décennies (guerres, crises sociales, défiance envers les structures institutionnelles etc.), les réalisateurs de l’espace balkanique essaient d’apporter un témoignage sur les différentes sociétés composant cet espace. Cette démarche se veut originale et indépendante des grandes productions et crée sa propre architecture. Nouvelle Europe vous propose un petit tour dans le monde audiovisuel des Balkans occidentaux.

Cinéma balkanique : Cinéma ubuesque et burlesque pour sujets (trop) sérieux ?

Les grandes industries mondiales du cinéma possèdent leurs griffes. Nous pouvons reconnaitre le blockbuster américain, le film bollywodien, mais existe-t-il un film balkanique ?

Son plus grand représentant à l’international reste, entre deux polémiques, le réalisateur serbe Emir Kusturica (deux Palmes d’or à Cannes pour Papa est en voyage d'affaires réalisé en 1985 et Underground réalisé en 1995). Ses œuvres, entre burlesque et drame, nous transportent entre le Danube et la Drina, au son de musiques balkaniques traditionnelles empruntées à Goran Bregovic.

A travers ses œuvres, un sujet récurrent : les conflits ayant eu lieu sur le territoire de l’ancienne Yougoslavie. Ce thème est notamment présent dans les films Underground et La vie est un miracle. Dans ces deux œuvres le réalisateur serbe nous offre un témoignage sur la rupture entre les communautés qui étaient présentes dans la Yougoslavie. Afin de minimiser l’aspect dramatique de ce sujet, Emir Kusturica aime mettre les différents protagonistes dans des situations burlesques et opère une critique sur les élites et leurs représentations.

Ce témoignage est souvent assimilé à un parti pris : le réalisateur ne cache pas ses aspirations pro-serbes sur les sujets qui touchent la région. Il va notamment réaliser dans les prochaines années un film sur le trafic d’organes au Kosovo. Suite à la publication du rapport Dick Marty, les combattants de l’Armée de Libération du Kosovo seraient responsables d’un trafic qui aurait eu lieu au Kosovo pendant la guerre de 1999. Les victimes étaient des personnes issues de la communauté serbe et ce sujet alimente les tensions entre Belgrade et Pristina.

La guerre ridicule et ridiculisée. Cette idée n’est pas un modèle isolé pour les réalisateurs de la région. Dans son film Turneja, Goran Markovic nous raconte le périple d’une troupe de théâtre venue de Belgrade et allant distraire les troupes serbes dans les Krajina pendant le conflit de 1991-1995. En chemin ils rencontrent des Croates, des Bosniaques et des Serbes belliqueux et ne trouvent leur salut qu’à travers leurs aventures comiques, décrédibilisant les dirigeants de l’époque.

La guerre est un sujet récurrent pour les réalisateurs issus de l’ancien espace yougoslave. C’est un acte de transmission de la mémoire collective sur les conflits récents. Cependant, ce sujet n’est pas exclusif et les différentes œuvres aiment à traiter de sujets sociétaux.

La société sur l’écran

Dans Papa est en voyage d'affaires et Promets moi, Emir Kusturica nous présente les relations sociales qui pouvaient, ou peuvent, avoir lieu dans l’ancienne Yougoslavie. Le premier film est l’histoire d’un cadre du parti communiste yougoslave qui est emprisonné pour avoir critiqué le parti unique : sa vie familiale en ressort bouleversée par cette épreuve. Promets moi reste plus léger : ici c'est la promesse d’un jeune garçon à son grand père mourant pour essayer de trouver l’amour en ville. Les deux films essaient de présenter la société et ses éléments qui la composent. C’est un témoignage sur la famille et son évolution.  

Autre sujet de société présent à l’écran: l’homosexualité. Celle-ci reste un sujet tabou pour un grand nombre des pays des Balkans occidentaux. Les homosexuels sont victimes de persécutions et les gay-prides sont soit interdites par les autorités publiques, soit le théâtre d’affrontements et de débordements. En 2001, à Belgrade, la manifestation s’est terminée en combat rapproché entre les membres de la parade, les acteurs opposés à cet événement et les forces de l’ordre. Quoi de mieux qu’un film pour évoquer ce problème ? Le réalisateur Srdjan  Dragojevic a réalisé La parade, où un Serbe, un Croate et un Bosniaque se retrouvent après la guerre afin de protéger une gay-pride organisée à Belgrade. Sujet grave au vu des événements qui marquent la région, mais qui est, de nouveau, traité de façon décalée, confrontant les protagonistes à l’homosexualité.

De même, les relations entre les minorités est un thème récurent dans le 7ème art balkanique. Gori Vatra, film de Pjer Zalica, nous parle de la réconciliation et du rapport entre les minorités. Deux ans après la guerre, l’intolérance ethnique, le crime, la prostitution et la corruption représentent le lot quotidien des habitants d’une ville bosniaque. Un film qui présente les conflits pouvant exister au sein des différentes communautés et les tentatives pour rapprocher celles-ci.

Les réalisateurs des Balkans occidentaux rencontrent un grand succès dans les pays de l’ancienne Yougoslavie mais aussi, pour certain, à l’international. Les sujets historiques et sociétaux sont souvent mis en avant. Cependant, sur le petit écran, les séries qui cartonnent ne sont pas réalisées par des Serbes, Croates ou Bosniaques…

Le retour des Ottomans sur le petit écran

La Turquie, très présente économiquement et politiquement dans les Balkans occidentaux, marque son retour par le petit écran. En effet, les séries télévisées turques triomphent partout dans les Balkans.

La série Soliman le Magnifique illustre ce retour de la Turquie. Dès la diffusion de ses premiers épisodes, ce feuilleton turc, qui possède un budget équivalent aux superproductions de HBO, a suscité un énorme intérêt de la part des téléspectateurs, mais également des réactions de colère de la part des différentes branches nationalistes. Pour certains, cette série présente une vision déformée et instrumentalisée de l’histoire. Pourtant, elle rencontre un énorme succès en Bosnie-Herzégovine et en Serbie.

Cependant, en "Papy fait de la résistance", la Macédoine a, selon son gouvernement, décidé de résister à cet « impérialisme culturel turc ». La série retraçant les conquêtes de Soliman ne pourra pas faire son apparition sur les transistors d’Ohrid. En parallèle, les dirigeants veulent relancer la production de séries télévisées nationales et, après la folie identitaire de Skopje 2014, réaliser des séries historiques mettant en avant les personnages ayant marqué l’histoire du pays.

Conclusion 

En parallèle aux films dramotico-burlesques et séries historiques, les festivals audiovisuels se multiplient sous l’ombre des Alpes dinariques. Le festival de Sarajevo est la grande référence régionale et permet aux petits réalisateurs d’être sous le feu des projecteurs. Ici encore, les sujets de société et documentaires possèdent une place privilégiée. Les réalisations dans la région peuvent se résumer de la sorte : le réel en avant. 

Aller plus loin

Sur Nouvelle Europe : 

Dossier du mois de juin 2013 : Le cinéma et l’audiovisuel en Europe

A voir

Films

  • Papa est en voyage d'affaires (1985) d’Emir Kusturica
  • Underground (1995) d’Emir Kusturica
  • La vie est un miracle (2004) d’Emir Kusturica
  • Promets-moi (2007) d’Emir Kusturica
  • Gori Vatra (2003) de Pjer Zalica
  • La Parade de (2012) de Srdjan Dragojevic
  • Turneja (2008) de Goran Markovic
  • Series Soliman le Magnifique (2011) de Meral Okay

Sur internet

Site du Festival de cinéma de Sarajevo

Source photo : Affiche Papa est en voyage d'affaires, 1985 ET Emir Kusturica et Alfonso Petersen, 2009 (wikimedia commons)

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