Architecture et nation dans les Balkans : du kitsch au moderne

Par Jean-Baptiste Kastel | 30 août 2012

Pour citer cet article : Jean-Baptiste Kastel, “Architecture et nation dans les Balkans : du kitsch au moderne”, Nouvelle Europe [en ligne], Jeudi 30 août 2012, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1514, consulté le 22 janvier 2018

« Inspirons à la nation l'amour de l'architecture nationale », pour Victor Hugo, la nation et l’urbanisme peuvent être liés. Ce fut le souhait de la IIIème République qui a glorifié la nation française à travers des projets urbanistes symbolisant l’unité de l’entité hexagonale. Les édifices publics (mairies et hôtels de ville ...) et les monuments (Tour Eiffel, le monument de la Défense de Paris ...) sont autant de constructions qui souhaitent réunir la France autour de cette idée, l’unité sous la République. Actuellement, nous assistons au même processus dans les Balkans, les Etats récemment indépendants adoptant cet « amour de l’architecte nationale ».   

En fonction des pays, les projets possèdent des significations et des origines différentes. Les références religieuses, historiques, littéraires fleurissent sous l’ombre des Alpes dinariques. Cependant, la construction de la nation implique l’opposition. Dans une Europe minée par les populismes, les projets présentés veulent se démarquer, d’une façon assez brutale, du voisin. 

La victoire des « Monuments et du patriotisme national »

Le 5 juin 2011, les élections législatives anticipées reconduisent au pouvoir la coalition l’Organisation révolutionnaire-Parti démocratique pour l’unité nationale (VMRO-DPMNE), en Macédoine. Le gouvernement de Nikola Gruevski a mené une campagne axée sur l’utilisation d’arguments populistes. Le parti fait allusion au problème du « nom » en invoquant une politique de « non concession » envers les demandes du voisin du sud. Une politique qui représente la Grèce comme un ennemi de la société macédonienne.

Lors de l’élection, au lieu de présenter des arguments favorables à l’adhésion du pays à l’OTAN et à l’Union européenne, qui apparaissent de plus en plus inaccessibles, le VMRO-DPMNE a proposé à la population un discours se fondant sur de belles promesses (augmentation du départ à la retraite, hausse des prestations sociales) et un programme axé sur les « Monuments et le patriotisme national ».

C’est le projet « Skopje 2014 » qui symbolise ce patriotisme national : fontaines, ponts, statues par dizaines, arc de triomphe et opéra, le tout dans un style néo-classique. Le coût de ce projet pharaonique ? Impossible de le savoir tant l’opacité règne sur son financement.

Dans le centre de la ville, les statues d’Alexandre, de Philippe II de Macédoine, de l’empereur Justinien, du tsar Samuel,  de Goce Delcev et d’autres héros nationaux macédoniens fleurissent. Même Mère Teresa, née à Skopje, va faire son apparition sur la Place de Macédoine avec une statue de 30 mètres de haut.

Selon un sondage, à peine 18% des Macédoniens seraient favorables à l’érection de nouvelles statues dans le cadre de Skopje 2014. En pleine crise économique, la population s’inquiète des millions dépensés, qui restent une estimation vu qu’il est impossible de calculer le coût d'un projet dont les retombées économiques invoquées restent encore à prouver. A la place, la population souhaite une amélioration des infrastructures dans le pays. Hormis l’autoroute « Alexandre le Grand », forcément, et l’aéroport du même nom, le pays possède un certain retard sur ce point.

De plus, l’exaltation de l’antique n’a rien pour satisfaire la communauté albanaise du pays. L’installation de ces nouveaux monuments a détruit de nombreux sites historiques et religieux importants pour la communauté. Mosquées et sépultures ont été gobées par Alexandre et consort. Ce projet a tout pour énerver un peu plus les voisins grecs qui restent très sensibles aux projets de Skopje. Sur le conflit du « nom », le gouvernement Papandreou avait essayé d’engager des négociations, sa chute due à la situation économique du pays n’a pas aidé la cause macédonienne.

Depuis son indépendance, le conflit opposant Skopje et Athènes mine les chances d’évolution du pays. En 2007, lors du sommet de l’OTAN à Bucarest, la Grèce opposa son véto pour que le pays n’entre pas dans l’organisation militaire pro-américaine. Acte non anodin, les pays ayant intégré l’Union européenne dans la région ont souvent suivi le processus OTAN d'abord, UE ensuite. Tel est le cas de la Roumanie, de la Bulgarie et du futur Etat-membre de l’UE, la Croatie. Ce dialogue de sourds détruit l’ensemble du travail effectué depuis plus de dix ans après la signature des accords-cadres d’Ohrid (13 août 2001).

La Cour internationale de justice de La Haye a statué le 5 décembre 2011 en faveur de la Macédoine, dans la procédure qui l'oppose à la Grèce. Elle estime qu'Athènes avait bloqué l’adhésion de Skopje à l’OTAN alors qu’elle s‘était engagée à ne pas s’y opposer et n’a pas respecté les accords d’Ohrid. Cependant, cette décision ne changera pas grand-chose. Une bataille qui peut sembler anodine mais qui bloque le processus de stabilisation du pays et sa perspective, même lointaine, d’adhésion à l’Union européenne.

Jésus en Dalmatie

Changeons d’air ! Passons de la Vallée du Vardar aux côtes idylliques de la Dalmatie. Au programme, eaux limpides, sable fin, nature vierge et Split.  « Je veux un Jésus plus Grand que celui de Rio », propos humoristique ou réel projet ? Il y a deux ans, Željko Kerum, le maire controversé de Split, a annoncé la construction de la plus grande statue de Jésus Christ au monde. La statue sera érigée sur la colline Marjan où était autrefois écrit « Tito ». La statue de 39 mètres devrait avoir deux mètres de plus que celle du « Christ du Pacifique » à Lima au Pérou. Il y a quelques années déjà, le maire de Split avait souhaité l’installation d’une statue à l’honneur de Franjo Tuđman, le premier président de la Croatie qui avait mené le pays à l’indépendance.

La Dalmatie est un cas assez particulier, la région reste d’obédience libérale mais désigne des représentants nationalistes. Lors du référendum du 22 janvier 2012 qui demandait aux Croates de se prononcer sur l’adhésion de leur pays à l’UE, la région dalmate décida de dire non au projet européen, à l’opposé de la région de Zagreb ou Rijeka.

La pêche et le tourisme sont les moteurs de l’activité économique de la région. La création d’une nouvelle attraction touristique, à l’image d’un O Cristo Redentor, ne peut être que bénéfique. De plus, lors de la guerre de 1991-1995, la région a été ravagée. Le sentiment nationaliste est de ce fait prégnant. L’idée de construire un Jésus géant, symbole de la chrétienté catholique, se veut alors en opposition aux voisins orientaux du pays, à savoir la Bosnie (Etat multi-religieux), la Serbie et le Monténégro (Etats étant majoritairement de confession orthodoxe).

La religion dans les pays balkaniques a été facteur d’identité et de libération. Les différentes phases de la révolution française ont détruit peu à peu l’influence de l’Eglise dans notre société. Au contraire, dans la région, les aspirations indépendantistes ont été insufflées par le vecteur religieux en opposition aux Ottomans. De nouveau, il y a vingt ans, l’opposition religieuse eut lieu. Les évènements commencèrent avec les apparitions mariales de Međugorje. En juin 1981, la vierge serait apparue en Croatie. Les dirigeants nationalistes du pays ont saisi cette occasion ; le divin avait parlé, il était temps pour les Croates de se séparer des orthodoxes.

Dans cette course à la grandeur spirituelle, le plus grand crucifix des Balkans sera construit sur le mont Vidik à Niš en Serbie. Il sera terminé en 2013 et mesurera 80 mètres de haut.

Le pont détruit de la Drina

Terminons par la Drina, un fleuve immortalisé par l’écrivain serbe, Ivo Andrić. Prix Nobel de la littérature en 1961, dans son roman Le Pont sur la Drina. Il raconte la vie des habitants de Višegrad avant que les Autrichiens n’arrivent en 1914. Le pont fait ici figure de lien entre les différentes cultures composant cette société.

Le réalisateur Emir Kusturica a souhaité faire de la ville un symbole. La majorité de ses œuvres filmographiques présentent de façon burlesque les différentes facettes des sociétés balkaniques. Il s’entoure toujours du compositeur Goran Bregović dont la musique empreinte allègrement aux compositions balkaniques traditionnelles.

Cependant, le nouveau projet du réalisateur perturbe. Il souhaite créer à Višegrad un Walt-Disney balkanique. Le projet est très critiqué car ce dernier ressemble plus à une exaltation de la nation serbe. La ville n’est pas uniquement le lieu de l’œuvre d’Ivo Andric, elle est le lieu de naissance de Mehmed pacha Sokolović, qui sera le grand vizir de Soliman le Magnifique. Quoi de mieux pour évoquer la serbitude ? De plus, Višegrad a été le lieu d’un « nettoyage » lors de la guerre, la communauté bosniaque de la ville a été expulsée entre 1991 et 1995. Elle reste le symbole d’un souvenir douloureux initiateur de tueries.

Les travaux ont commencé l’année dernière, le 28 juin 2011, le jour de la fête de Vidovdan, qui commémore la bataille du prince serbe Lazare contre les Turcs en 1389, à Kosovo Polje (le Champ des merles). Le 28 juin de cette année, le réalisateur a inauguré une partie d’ « Andrićgrad ».

Une cinquantaine de bâtiments mettront la Republika Srpska, entité serbe de la République fédérale de Bosnie, à l’honneur. Un projet qui satisfait l’iconoclaste Premier ministre, Milorad Dodik, principal soutien du projet. Andrićgrad « fera rayonner l’esprit de la Republika Srpska, que l’œuvre littéraire d’Andrić avait anticipée », assure Kusturica.

La plupart des monuments de la République française ont été édifiés pour symboliser la résistance française face à l’Allemagne. Une logique qui a participé à l’opposition des deux nations dans l’imaginaire populaire. Actuellement, la majorité des pays issus des Balkans occidentaux souhaitent rejoindre l’UE ; cependant, l’apparition de monuments symbolisant les différences religieuses ou les anciens conflits semblent ne pas être en adéquation avec l’origine du projet européen. Joli paradoxe.

Pour aller plus loin:

Sur Nouvelle Europe

A lire

  • Jean-Arnault Dérens et Laurent Geslin, Comprendre les Balkans. Histoire, sociétés, perspectives,  éditions Non Lieu, deuxième édition, Paris, avril 2010, 352 p.

Sur Internet

  • Courrier des Balkans
  • Balkans Insight
  • Site officiel CIJ
  • Site officiel Andricgrad

Source photo: Statue of Macedonian Freedom fighter par Vlasis Vlasidis sur wikimedia commons

Commentaires

Attention Mehmet Pacha Sokolovic n'est pas Soliman le Magnifique, mais son grand vizir

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