Après le Brexit, le Czexit ?

Par Claire Vizy | 4 mai 2016

Pour citer cet article : Claire Vizy, “Après le Brexit, le Czexit ?”, Nouvelle Europe [en ligne], Mercredi 4 mai 2016, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1943, consulté le 25 mai 2017

Les plus mécontents ne sont pas toujours les plus bruyants : c’est ce que montre le sondage Lord Ashcroft de février, qui nomme la République Tchèque pays membre de l’UE le plus eurosceptique Pourtant, elle est bien plus discrète que ses voisins polonais, hongrois, ou slovaque, dont les vies politiques respectives se sont montrées très houleuses ces derniers temps. Les rumeurs de « Czexit » nous parvenant en sont d’autant plus étonnantes.

L’euroscepticisme à la tchèque 

Les Tchèques n’ont pas attendu les premières rumeurs de Brexit pour émettre des doutes quant à la pertinence de leur adhésion à l’UE. Dès 1992, un certain manque de confiance en un avenir européen trouve une expression politique par la fondation du Parti Démocratique Civique Eurosceptique par Vaclav Havel. Quelques années plus tard au début des années 2000, le Manifeste Euroréaliste Tchèque émet des avis pessimistes quant à l’avenir de la République Tchèque au sein de l’Union européenne. La tendance se ralentit au cours de la dernière décennie pour laisser place à des opinions politiques plutôt pro-Européennes mais certains partis marginaux conservent toujours des orientations eurosceptiques.

Le Czexit, une menace réelle ?

Suite à l’annonce de la date du 23 juin pour le référendum britannique qui décidera d’un possible Brexit, le Premier Ministre tchèque Sobotka avait déjà évoqué le risque que des partis à tendance extrémistes ou populistes européens pourraient reprendre la même idée sur le plan national et que la République Tchèque elle-même ne serait pas à l’abri d’éventuelles revendications en faveur d’un Czexit. Cependant, il a réaffirmé l’existence des bonnes relations entre la République Tchèque et le Royaume-Uni et a maintenu sa conviction selon laquelle les réformes prévues à l’agenda du Premier Ministre britannique Cameron garantiront le maintien du Royaume-Uni au sein de l’Union Européenne et que ni Brexit ni Czexit n’auront lieu. Cette position est d’ailleurs également partagée par le Président tchèque Zeman, qui se décrit lui-même comme « Eurofédéraliste ».  

Quels partis pour un Czexit ?

Les principaux acteurs politiques tchèques en faveur de l’idée d’un Czexit sont Tomio Okamura, dirigeant des mouvements Aube de la démocratie directe et Liberté et démocratie directe et Petr Mach, à la tête du Parti des Citoyens Libres. Okamura, d’origine japonaise par son père, fonde Aube de la Démocratie Directe en 2012, ce qui lui permet dès les élections suivantes de gagner un siège au Sénat en tant que représentant de ce même parti. En 2013, sa candidature à la présidence est refusée du fait des doutes exprimés par le Ministère de l’Intérieur quant à l’authenticité des signatures à présente. C’est en 2015 qu’Okamura fonde Liberté et démocratie directe, un groupe de députés qui prône des valeurs patriotiques et la défense de l’intérêt national.

 Petr Mach, quant à lui, est un économiste tchèque, fondateur du Parti des Citoyens Libres en 2009. La création de son parti correspond à la date à laquelle il quitte le parti conservateur tchèque (ODS) du fait de son désaccord avec les attitudes qu’il juge trop pro-européennes présentes dans la ligne directrice du parti. En 2014, il est élu comme député du groupe Europe de la Liberté et de la Démocratie Directe. Etant donné que son parti est idéologiquement orienté vers le libertarisme, il s’oppose à l’entrée de la République Tchèque dans la zone euro, même s’il estime que sa sortie de l’Union Européenne n’est pas la voie vers la prospérité. Cependant, la popularité d’Aube de la Démocratie Directe est en chute constante depuis 2013 et le Parti des Citoyens Libres n’a pas encore accès à des sièges nationaux.

Quelle est leur incidence sur la scène politique tchèque ?

Des théoriciens de l’euroscepticisme tels que Kopecky et Mude ont montré qu’en Europe les arguments des partis marginaux qui s’opposent à plus d’intégration européenne ont le plus souvent des visées purement électorales et ne constituent que très rarement le cœur du programme politique de ces partis. Cependant, cela ne signifie pas qu’ils n’ont aucun impact sur la position des partis traditionnels dont les électorats peuvent être susceptibles d’être touchés par la portée argumentative des discours eurosceptiques, grandement accentuée par les récents développements de la crise économique et de celle des réfugiés. En outre, la possible sortie du Royaume-Uni de l’UE exacerbe la nécessité ressentie par les personnalités politiques d’aborder le sujet des réussites de la République Tchèque au sein de l’UE ainsi que du bilan à tirer d’une presque-décennie passée en tant qu’Etat-Membre. Dans l’entretien qu’il accorde à la Prager Zeitung datant du 25 février dernier, le Président Zeman insiste même sur l’importance de donner aux citoyens tchèque l’occasion de s’exprimer à ce sujet, ce qui reviendrait à organiser un référendum à l’instar de la Grande-Bretagne.

Quelle place dans l’UE pour une économie prometteuse ?  

La sortie du Royaume-Uni de l’Union Européenne serait (en outre) l’occasion de repenser la place des Tchèques parmi leurs concitoyens européens. Quand bien même ils se montrent les plus eurosceptiques, l’opinion générale s’est toujours montrée généralement favorable à la progression de l’intégration européenne, le seul obstacle qu’ils y maintiennent étant l’accession à la zone euro. Or la République Tchèque s’affirme de plus en plus comme une nouvelle puissance économique au cœur du continent : elle est le pays le plus à même parmi ceux d’Europe Centrale et Orientale à rattraper ses voisins occidentaux sur le plan économique, en particulier par le biais de ses relations commerciales privilégiées avec l’Allemagne et l’Autriche. Le PIB tchèque représente ainsi 84% de la moyenne européenne et le taux de chômage avoisinant les 5% et tendanciellement en baisse est inférieur au taux européen moyen. Mais c’est justement le fait que l’économie tchèque soit si bien intégrée au sein du marché européen qui met en évidence des revendications plus profondes à relier à l’hypothèse d’un futur Czexit : la tentation n’est jamais très loin pour les pays issus de la dissolution de l’ex-bloc soviétique de repenser le scénario de leurs transitions vers la démocratie en y introduisant une alternative à leur entrée dans l’UE.

Quels changements à prévoir pour la République Tchèque ?

Encore une fois, la majorité des figures politiques tchèques s’étant exprimée en défaveur du Czexit, ce n’est vraisemblablement pas vers cette direction que s’oriente le pays. Pourtant, d’autres options peuvent encore être exploitées pour permettre la revalorisation de la place du pays au sein de la communauté, notamment en poussant un peu plus loin la collaboration avec les autres pays du Groupe de Višegrad.

Aller plus loin

Sur Nouvelle Europe :

Ouvrages :

  • ABRHÁM Josef, HELÍSER Mojmír, PLCHOVÁ Božena, Česká republika a EU. Ekonomika - Měna - Hospodářská politika, Praha, Krigl, 2010
  • KOPECKY Petre, MUDDE Cas, “The two sides of Euroscepticism: party positions on European integration in East Central Europe”, Konstanz, European Union Politics, 2002-09
  • LAIGNEL-LAVASTINE, Alexandra, Esprits d’Europe: Autour de Czeslaw Milosz, Jan Patocka, Istvan Bibo, Paris, Calman Lévy, 2005
  • MACH Petr, Jak vystoupit z EU, Praha, Dokořán, 2012
  • OKAMURA Tomio, Tomio Okamura - Český sen, Praha, Fragment, 2010

Sur internet :

Crédit illustration :

Michal Šula, MAFRA

(Les Premiers Ministres tchèque et britannique lors de leur entretien au sujet du Brexit)

 

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