Anafi : l'île grecque rêvée ?

Par Marie Geredakis | 10 septembre 2014

Pour citer cet article : Marie Geredakis, “Anafi : l'île grecque rêvée ?”, Nouvelle Europe [en ligne], Mercredi 10 septembre 2014, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1845, consulté le 25 mai 2017

« Située tout au bout de l'archipel des Cyclades, l'île d'Anafi est la plus éloignée d'Athènes. Malgré la proximité de la célèbre et cosmopolite Santorin, Anafi est restée très calme et authentique et ravira les amateurs d'authenticité et de nature préservée ».

C'est ainsi qu'un site consacré aux îles grecques décrit l'île d'Anafi. Authentique, préservée, calme : nous avions choisi de nous y rendre justement pour ces raisons. Anafi serait-elle l'archétype de l'île grecque rêvée, du paradis perdu au milieu des routes touristiques surchargées ? Une fois revenus, voici, ces quelques impressions de voyage.

Dauphins, drapeaux, coups de canons.
La mer, si rude jadis à ton âme
Portait les navires multicolores, étincelants.
Se creusant, les balançant, toute bleue avec des ailes blanches,
La mer, si rude jadis à ton âme
Et maintenant pleine de couleurs sous le soleil.

« Hydra », Mythologie, Poèmes de Georges Séféris

1er août 2014. Après une panne dans le métro athénien, nous courons vers le Prévéli, le grand ferry que nous devons prendre pour aller à Anafi, dans les Cyclades. Il est rouillé, cabossé et fatigué de ses nombreuses traversées. Les vacanciers portent des tentes, des sacs, tiennent en laisse des chiens, petits, grands, poilus, débonnaires ou excités. Ils sont plutôt jeunes, alternatifs, en bandes d'amis. Alors que le soleil disparaît peu à peu à l'horizon, les voyageurs se rassemblent sur le pont supérieur. Certains jouent aux cartes, au tavli (le jacquet national) ou partagent une bière en discutant joyeusement. Pour beaucoup, les vacances sont déjà commencées. Une nuit passée à même le sol, traversée de rêves fluctuants. Enfin, une agitation se fait sentir. Après onze heures de traversée, nous arrivons. Débarqués sur une avancée terrestre où accostent depuis peu les bateaux qui assurent la liaison de l'île, je suis impressionnée par la sévérité du paysage : une immense et abrupte paroi rocheuse s'élève à quelques mètres du bateau. Elle monte jusqu'à atteindre les premières maisons blanches de Chora, le principal village d'Anafi. Dans la lumière du jour qui apparaît, les vagues continuent de se fendre contre le rivage, répandant une écume rosée. Le ferry est toujours là, immobile, répandant sa fumée noire, dans l'attente du départ.
A quelques mètres, on distingue des barques de pêcheurs ; traces humaines abandonnées. Au loin, nous apercevons déjà le sommet de Moni Kalamiotissa. 465 mètres. Le plus haut sommet de l'île où les habitants se rendent encore aujourd'hui à la date de la fête du monastère. Lorsque nous monterons à son sommet, dans un silence mystique, au dessus de la mer, de la terre et des îlots voisins, posés ici et là sur l'eau, je me suis souvenu de ce premier instant. Deux oiseaux se pourchassaient alors au-dessus de la mer, jouant avec les vents et les courants. Jacques Lacarrière, helléniste passionné et vagabond, l'évoquait aussi, cet instant suspendu :

« Je l'ai souvent revu [cet oiseau] dans ma mémoire avec
ce goût de terre et d'herbe que prend parfois l'amour,
ce goût de vent, d'embrun que prend parfois la mort
et la beauté de l'oiseau solitaire
porté aux quatre coins du ciel
comme l'incessant vertige des quatre vérités
».

Les îles grecques sont belles. Autrefois, on pouvait y voir la misère et la beauté comme les deux versants d'un paysage qui a attiré de nombreux voyageurs dans les années 60 puis au moment du« boom touristique » des années 70. Aujourd'hui, ces îles des Cyclades, de l'archipel qui vit se développer une brillante civilisation, accueillent toujours plus de visiteurs une fois la saison estivale arrivée. Pour beaucoup, elles représentent le paradis. Coupées de la ville, des rythmes quotidiens, elles deviennent une figure de l’éden moderne. Quitte à oublier qu'elles furent pendant longtemps des lieux d'exil, de déportation et de souffrances.

D'une colonie pénitentiaire à une colonie de vacances ?

« La vie était si dure, Joliot,
à rester toute la journée au soleil,
sans avoir un seul souvenir de soleil,
à rester si près de la mer
sans avoir deux coudées de mer
pour envelopper notre coeur brûlant
».

Après avoir passé deux jours à Chora pour profiter des plages alentours et du plaisir de déambuler dans les ruelles blanchies à la chaux, nous nous mettons en marche, sacs aux dos. Nous voulons faire du camping sauvage, comme cela se fait presque normalement ici. Les jeunes Athéniens se donnent le mot pour venir jouer pendant quelques jours aux Robinsons modernes sur les plages d'Anafi. Certaines possèdent des douches (payantes), de l'eau courante et des w-c. Elles sont donc davantage prises d'assaut par les campeurs que les autres où il faut marcher une heure pour pouvoir se ravitailler en provisions et en eau. Nous découvrons donc l'enfer de la plage de Roukounas. Il semble que celui-ci ait choisi de se manifester dans toute son ampleur à la taverne. Ici se mêlent des jeunes et des moins jeunes, aux moustaches entretenues, aux Birkenstock colorées et aux tee-shirts faussement déchirés. Sur les tables, j'aperçois des crèmes solaires « Korres ». C'est une marque grecque de cosmétiques bio et naturels. Certains lisent des magazines alternatifs de gauche, beaucoup boivent très lentement le café frappé, boisson nationale de l'été. Cet endroit aurait pu être agréable mais il ne l'est pas une seule seconde... Sous une atmosphère décontractée et libre, les uns et les autres s'observent, se scrutent à travers leurs lunettes de soleil et commentent la tenue des nouveaux arrivés. Les serveuses vont et viennent oubliant de prendre les commandes, prenant brusquement une chaise à votre table pour la remettre aussitôt, enlevant de force la nappe une fois la dernière bouchée avalée. Pour parfaire le tableau, un monsieur d'un âge avancé s'occupe de réglementer la plage en orientant les campeurs vers le côté droit et en conseillant aux nouveaux arrivés d'aller s'asseoir à quinze centimètres de telles personnes sous tel arbre pour pouvoir avoir de l'ombre. Résultat : sur 500 mètres, se répartissent une centaine de tentes les unes à côté des autres. Ah… l'appel de la nature !

Après une heure de marche, nous arrivons finalement à la plage du monastère. Elle est située au sud-est de l'île et semble beaucoup plus sauvage. Notre voisin n'a même pas de tente. Seulement un tissu tendu pour se protéger du soleil, un hamac et quelques roseaux qui font office de paravent. Nous faisons sa connaissance à la tombée du jour lorsqu'il revient à pied de la montagne. Il nous offre le reste de son repas qu'il ne peut pas finir : du poisson grillé, de l'avocat, du pain grillé à l'huile d'olive. Ses amis sont retournés à Athènes ; il a décidé de rester seul pour profiter du calme et de la sérénité de l'île. Nudisme, méditations, lectures, nage. Il évoque l'agitation nauséabonde de Roukounas, la liberté qu'il ressent ici chaque année, le bonheur physique de connaître un autre rapport aux choses, aux éléments naturels. Si cette sensation de plénitude est bien présente, elle me semble fragilisée, menacée par ce tourisme alternatif de masse. Pour l'expliquer, Jacques Lacarrière soulignait la dimension humaine des constructions et l'échelle humaine de ces ensembles avec le monde naturel : « par humaine, j'entends un rapport précis entre la taille de l'homme et la taille des choses, y compris du paysage».
Quelques personnes de plus et l'équilibre est rompu, la juste distance entre l'espace naturel et la communauté humaine est dépassée. La beauté de l'agencement des maisons blanches ici et là, des pierres dans la lumière de l'Egée disparaît. Pour ceux qui connurent l'île sous les périodes de dictatures, cette beauté était déjà évanouie, masquée par l'enfermement forcé. Pour les prisonniers et les opposants politiques, communistes, Anafi fut pendant longtemps un lieu de déportation. Elle le fut depuis 1923, plus intensément sous la dictature de Metaxas qui débuta en 1936 puis jusqu'à la fin de la dictature des colonnels en avril 1974. En ces temps, la géographie de l'île était bien différente de ce qu'elle est aujourd'hui, aménagée pour le tourisme et la vie moderne. Sa blancheur, son isolement, ses plages de sable y étaient pourtant déjà là. Pour cette mémoire grecque, Anafi, et toutes les autres îles qui servirent de lieux d'exils, ne peut être belle et lumineuse. Ces événements sont les pages sombres de notre éden moderne où les lieux de l'évasion idéalisée étaient jadis des lieux d'où l'on voulait s'évader au sens strict du terme.

Une mémoire oubliée au profit du tourisme

A la fin du séjour, je me faisais une réflexion qui pouvait paraître innocente : nous n'avions réellement parlé avec aucun habitant de l'île. Nous étions venus avec le souci de trouver un coin de paradis, au bord de la mer et sur la plage de sable fin. Avec le souci de pouvoir s'oublier soi-même pour s'éloigner des inquiétudes et des anxiétés quotidiennes. Mais sans réellement aller à la rencontre d'un espace et des personnes qui l'habitent. Finalement, où avions-nous pu rencontrer réellement Anafi et ce qui fait sa particularité ? Peut-être sur ce coin de plage où notre voisin nous avait offert une cuillère du dessert local : sésame au miel et à la cannelle. Peut-être lorsque nous cherchions, en haut du monastère de Moni Kalamiotissa, les traces laissées par les détenus jadis exilés ici. Νaïvement, nous avions pensé qu'ils avaient peut-être laissé une date, un nom sur l'une des pierres entourant l'église. Ces traces, elles sont peu nombreuses puisque beaucoup d'entre eux résidaient dans le village de Chora et avaient réussi bon gré mal gré à s'intégrer à la communauté insulaire d'alors. L'île ne possédait alors pas de routes ni de moyens de communication. Pendant longtemps, elle est restée isolée des liaisons touristiques. Aujourd'hui, un ferry dessert le Pirée trois fois par semaine pendant l'été. Un soir où nous étions encore à Chora, un concert se donnait sur la place principale du village. Entre deux chansons, le maire de la communauté est intervenu pour signaler l'arrivée d'une personne importante. Quelques minutes plus tard arrivait un groupe d'hommes dont un possédant un ventre particulièrement impressionnant. La personne importante, ça devait être lui ! Il se trouve que c'était le propriétaire d'une entreprise de ferry de Santorin, l'île voisine. Il souhaitait mettre en place, prochainement, une ligne directe entre les deux îles, plusieurs fois par semaine. Tout le monde s'en félicitait : Anafi allait pouvoir profiter de l'attrait touristique de sa grande soeur !

Quelques jours après, j'apprenais que les hommes d'Eglise de l'île, qui dépendaient hiérarchiquement de Santorin, souhaitaient vendre leurs terrains encore vierges, dont une grande partie de l'île, à des investisseurs pour construire hôtels, stades et complexes touristiques… ! Egoïstement, nous nous félicitions d'être venus cet été à Anafi, avant qu'elle n'ait été totalement sacrifiée au profit de l'industrie touristique moderne. Symbolisant l'isolement, l'île grecque est aujourd'hui convoitée par les étrangers, investisseurs ou vacanciers. Figure de l'éden moderne, elle est faussement associée à la liberté, elle est devenue un bien marchandisable (de luxe) comme un autre et perpétue, parfois, malgré elle, une sensation d'enfermement.

Aller plus loin

Sur Nouvelle Europe :

Ouvrages :

  • Jacques Lacarrière, L'Eté grec, Terre Humaine, Plon, 1986
  • Georges Séféris, Poèmes, Mercure de France, 1985
  • Lette à Joliot-Curie adressée par le poète Yannis Ritsos au physicien français Frédéric Joliot-Curie, 1950

Sur internet :

Source photos : © Marie Geredakis pour Nouvelle Europe

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