Amygdaleza, le « Guantanamo » grec

Par Marie Geredakis | 7 avril 2015

Pour citer cet article : Marie Geredakis, “Amygdaleza, le « Guantanamo » grec”, Nouvelle Europe [en ligne], Mardi 7 avril 2015, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1883, consulté le 27 avril 2017

Jusqu'à aujourd'hui, la Cour européenne des droits de l'Homme a condamné la Grèce à payer un montant total d'1.5 million d'euros d'amendes pour violation des lois relatives à la détention de migrants. 150 cas doivent encore être jugés. Camps de rétention administrative, camps-frontières, camps fermés ou ouverts : on peut aisément émettre l'hypothèse que la réalité européenne recouverte par ce terme s'avère sombre. Qu'en est-il en Grèce ?

Le 16 octobre 2014, l'organisme européen des droits de l'homme a rappelé les conditions inhumaines de détention dans les établissements pénitentiaires grecs et dans les centres de rétention pour migrants en soulignant qu'aucune amélioration n'avait été constatée depuis deux ans malgré les recommandations qui avaient été faites.

Associated Press, Human Rights Watch, le Comité pour la Prévention de la Torture et des Peines ou Traitements Inhumains ou Dégradants du Conseil de l'Europe, la Cour européenne des Droits de l'Homme : nombreuses sont les ONG et organisations de défense des droits humains à avoir dénoncé les conditions de détention des migrants dans la Grèce de la crise, devenue un des principaux points de passage vers l'Europe. Selon l'agence Frontex, 50 000 personnes sont entrées dans l'Union européenne par la Grèce en 2014 soit environ un cinquième des entrées illégales. Alors que la durée de séjour dans les camps grecs est parmi les plus longues en Europe, les conditions de détention y sont l'illustration de ce que Jérôme Valluy a qualifié de « xénophobie de gouvernement ». Pour tenter d'illustrer la réalité de ces conditions de vie, cet article est une plongée dans l'horreur du camp d'Amygdaleza, situé dans la banlieue d'Athènes.

Amygdaleza : premier centre de détention pour migrants

Construit en 2012, ce camp fermé est devenu une honte pour beaucoup de Grecs, dans l'indifférence du gouvernement précédent d'Antonis Samaras. 1085 migrants, originaires en majorité du Pakistan et du Bangladesh y sont détenus dans des conteneurs, normalement utilisés pour abriter des personnes en cas de catastrophes naturelles, et dans des conditions sanitaires déplorables. Comme pour les autres centres de détention dans le pays, nombre de rapports soulignent que les droits humains y sont quotidiennement bafoués. 

« La première fois, on vous pardonne en vous tapant un peu dessus. La deuxième fois que vous réclamez vos droits, on vous passe les menottes et on vous transfère dans une pièce d'isolement. Ils passent des gants en caoutchouc, pour ne pas laisser d'empreintes, on vous jette par terre et on vous emballe tout le corps dans un sac en plastique noir. C'est alors que commence le passage à tabac. Les bleus partiront dans 1,5 à 2 mois. »

Mohammed Azim Azam est Pakistanais et s'exprime en ces termes pour donner à voir la violence des conditions de rétention à Amygdaleza où il est resté quatre mois et où il dit connaître six migrants qui ont été victimes de tortures graves. Le passage à tabac fait partie du quotidien. « À Amygdaleza, plusieurs jours doivent passer avant qu'on ne se sente humain » déclare Mohammed qui dénonce la collaboration de l'ambassade du Pakistan avec le gouvernement de Samaras qui faisait pression afin d'inciter les Pakistanais à rentrer, contre leur gré.

Août 2013 : la révolte du camp

En août 2013, la police annonce aux détenus que la période de détention maximale au camp est augmentée de 12 à 18 mois. Quelques jours auparavant, des musulmans se font frapper et insulter pendant la prière du Ramadan. Dans le même temps, une coupure d'électricité dans deux conteneurs pour des travaux de maintenance empêche la climatisation et transforme les lieux de détention en véritables fours. Les détenus refusent alors d'y entrer provoquant la colère des gardiens qui les frappent en criant : « Cela ne nous fait rien si vous mourrez ». Les détenus mettent alors le feu à leur literie ainsi qu'à certain conteneurs mais regagnent finalement leurs chambres après l'intervention de la police anti-émeute dans le camp.

Acte de résistance exceptionnel, cette révolte fait resurgir la question de l'existence controversée des camps ainsi que celle des conditions inhumaines de détention. Après cet évènement, plusieurs témoignages provenant directement des migrants et réfugiés ont été recueillis par une délégation SYRIZA, des communautés de migrants et des organisations contre le racisme en septembre 2013. Ils sont publiés de manière anonyme par le journal Okeanews. En voici, quelques-uns : ils illustrent concrètement les violations des droits humains.

Témoignage 2

Je suis là depuis 4 mois. Quand je suis arrivé, ils ont gardé mon passeport. Deux mois après mon arrivée j’ai fait une demande de rapatriement « volontaire » parce que je ne pouvais pas supporter les conditions, ici. On m’a dit que ma demande avait été rejetée parce qu’on n’arrivait pas à m’identifier. Ils nient avoir pris mon passeport.

Témoignage 4, 5 & 6

Je suis (Quand je suis arrivé, j’étais) mineur. Mes papiers indiquent une autre date de naissance. On me détient illégalement.

Témoignage 14

T’as un problème et tu demandes à voir un médecin. On vous dit « Pourquoi ? Quand tu étais dehors, t’allais chez le médecin ? T’as un livret de santé IKA peut-être ? »

 

(NdT : IKA : organisme de sécurité sociale des employés)

Ces détenus sont parfois emprisonnés car ils ont franchi illégalement une frontière et ne possèdent pas de papiers mais ce n'est pas toujours le cas. En effet, seulement 6 % des personnes interpelées dans le cadre de l'opération « Xenios Zeus » était des immigrés illégaux. Comme près de 600 000 étrangers dans l'Union européenne, ils se voient confisquer la possibilité de défendre juridiquement leurs droits, d'avoir un accès à la santé ou à la possibilité de recevoir des visites.

« Camp de la honte », « camp de l'enfer » : les journalistes grecs peinent à trouver la manière la plus juste pour qualifier la réalité de ce camp où l'indifférence des hommes politiques conduit à la mort et entraîne la souffrance d'hommes et de femmes. On peut citer ici le triste cas de Mohammet Hassan, Pakistanais de 26 ans, qui souffrait d'une grave infection respiratoire et qui n'a été autorisé à se rendre à l'hôpital, pour mourir, alors qu'il était impossible de le sauver. Ailleurs, dans le nord de la Grèce, en juillet 2013, deux immigrés en venaient à se pendre dans leurs cellules.

Controverses autour de la politique migratoire menée par le précédent gouvernement

En 2012, le gouvernement de Samaras commence une opération de ratissage des migrants illégaux ironiquement baptisée « Xenios Zeus », c'est à dire Zeus l'Hospitalier. Fortement critiquée pour les violences injustifiées et abusives à l'égard des immigrés, cette opération a finalement cessé en 2014 après, notamment, la publication des violations commises par la police dans le rapport de Human Rights Watch de 2013. Si cette décision constitue une avancée positive, elle ne contrebalance pas l'indifférence du précédent gouvernement grec aux violations répétées des droits humains dans les centres de détention.

Lors d'un entretien accordé à la chaîne britannique BBC, le précédent Ministre de l'Intérieur, Nikos Dendias niait les accusations internationales faites contre la police grecque. Selon lui, l'absence de policiers en procès implique de facto  l'absence de violence policière. Il conclut notamment son propos en disant que la Grèce fera de son mieux et que « personne n'est parfait ».

On peut également évoquer d'autres exemples de l'inaction du gouvernement Samaras face au "problème des camps".

Par exemple, un rapport de police établissait qu'un groupe de six ou sept policiers avait été identifié et torturait des migrants détenus dans le centre d'Amygdaleza. Ce rapport demandait également discrètement le retrait de ces individus. Le 4 avril prochain, un des surveillants du camp sera jugé pour avoir attaqué des syndicalistes de la police, venus constater les conditions de détention.

Lorsque le Comité Européen pour la Prévention de la Torture et des Traitements Inhumains rend son rapport, comme chaque année, sur les problèmes existants dans les centres de détention pour migrants, le ministère chargé de répondre aux questions émises doit normalement publier les principaux problèmes identifiés ainsi que ses réponses. En 2014, il décide de le publier mais en enlevant les pages où figuraient les réponses du gouvernement. Notons que, dans ce dernier rapport, il était notamment établi une augmentation des cas de torture depuis 2011 sans qu'aucune mesure n'ait été mise en œuvre par le gouvernement pour les prévenir. Il y était également indiqué que dans nombre de prisons et de centres de détention, les droits de l'homme les plus fondamentaux, tels que le respect de la vie humaine, de la dignité et de la santé sont bafoués. Dans nombre de cas, ces violations s'accompagnaient également d'une réticence à déterminer et à punir judiciairement les coupables de ces actes.

Ces pratiques légitiment la violence et la torture comme instruments légaux de gestion des immigrés et de maintien de l'ordre puisque les responsables n'ont pas à répondre de leurs actes devant la justice. Au sein même des Etats de droit européens, les camps de détention peuvent conduire à l'instauration d'une zone de non-droit. Dans le cas de la Grèce, ces zones s'étendent à d'autres espaces publics et deviennent la manière communément admise de gérer le « problème migratoire ».

Cible des peurs et des anxiétés : la figure de l'étranger peut provoquer le rejet et alimenter ainsi des sentiments xénophobes dans un pays miné par la crise économique et le chômage qui peine matériellement et humainement à faire face au défi migratoire. Alors que 58% des Grecs et 6,3 millions de citoyens grecs ont des conditions de vie proches ou en-dessous du seuil de pauvreté, l'afflux d'immigrés et de réfugiés peut ainsi susciter la colère et parfois le rejet au sein d'une société épuisée par cinq années d'austérité. C'est cette peur de l'Autre qui est exploitée par le discours migratoire du parti néo-nazi Aube dorée, dont l'aile droite de Nouvelle Démocratie partageait les grandes lignes. À ce propos, la proximité entre la police et la formation néo-nazie est démontrée puisque les policiers votent dans des centres déterminés. Il est donc possible de connaître leurs votes. À titre d'exemple, dans l'un d'entre eux, Aube dorée a été créditée de 14,37 % des voix aux dernières élections de janvier 2015 contre 4,47 % en juin 2012.

Pour certains, la politique migratoire européenne est à penser dans le cadre d'un projet plus vaste de contrôle de la société et de l'humain. Insérée dans un projet néolibéral sécuritaire, elle a alors pour but d'aliéner l'individu, de le priver de ses droits pour renforcer ensuite la précarisation et la déréglementation du marché du travail.

En février 2015, après la mort nouvelle de trois migrants, le nouveau vice-ministre de l'Intérieur, Yannis Panousis a annoncé la fermeture prochaine du camp d'Amygdaleza "pour des raisons humanitaires, politiques et symboliques". Il a également annoncé la fermeture de tous les centres de détention pour migrants, et la mise en place de centres « ouverts », c'est à dire de centres d'hébergements, avec de meilleures conditions d'accueil.

Naturalisation des enfants d'immigrés nés en Grèce, fermeture des centres de rétention: les espoirs soulevés par la politique migratoire de Syriza paraissent grands et les mesures à contre-courant de celles appliquées par le gouvernement Samaras (qui avait notamment construit un mur le long de la rivière Evros, à côté de la Turquie).

S'il s'agit là certainement d'un progrès important pour la Grèce, cette décision ne sonne pourtant pas le glas d'une politique migratoire européenne basée principalement sur une gestion policière et sécuritaire des migrants dont les camps constituent la part la plus sombre. Mais ces décisions risquent également de déstabiliser le continent européen en questionnant les politiques migratoires mises en place jusqu'à aujourd'hui ainsi que l'application du règlement Dublin II. Rappelons que la crise a accentué la précarité du statut des étrangers en Grèce. En effet, non seulement, leur nombre a augmenté mais les demandes de titres de séjour, conditionnées par l'emploi ou les cotisations sociales, ont également chuté faisant passer dans l'illégalité des étrangers qui auparavant étaient en règle. Enfin, la Grèce, pays de transit, accueille entre 40 000 et 80 000  migrants qui souhaitent rejoindre un autre pays de l'Union européenne selon les estimations du vice-président de la Ligue hellénique des droits de l'homme, Dimitris Christopoulos.

Aller plus loin

Sur Nouvelle Europe

Ouvrages :

  • Jérôme Valluy (dir.), L'Europe des camps. La mise à l'écart des étrangers, Cultures & Conflits, 2005/1, n°57

Sur internet :

 

Crédit photos : Camp d'Amygdaleza sur flickr

 

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