Albert Mallet : Pourquoi le Forum de Paris ?

Par Tanguy Séné | 6 mars 2011

Pour citer cet article : Tanguy Séné, “Albert Mallet : Pourquoi le Forum de Paris ?”, Nouvelle Europe [en ligne], Dimanche 6 mars 2011, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1063, consulté le 25 mai 2017

malletx130.jpgDeux fois par an, le Forum de Paris rassemble des responsables politiques, économiques et sociaux, ainsi que des experts, pour partager avec un public de citoyens des hypothèses, des pistes, des solutions pour faire progresser la coopération entre rive nord et rive sud de la Méditerranée. Son président, Albert Mallet, en rappelle les principes avant de nous parler du devenir de l’UpM.

 

Pouvez-vous nous présenter en quelques mots le Forum de Paris ?

Le Forum est né dans un contexte optimiste. Il fut créé en 1995, au lendemain des accords d’Oslo [NDLR Conclus en 1993, ils marquent une avancée historique dans le processus de paix entre l’État israélien et les Palestiniens]. On pensait alors que « la paix était au bout du fusil ». Cette première édition du Forum de Paris, en présence de Yasser Arafat et de Shimon Peres, avait pour thème « Méditerranée : après la paix, quel avenir ? ». On y croyait vraiment, avant l’élection de Benyamin Natanyahu qui a changé la donne. Les Palestiniens et les Israéliens ont traîné des pieds dans les négociations, chacun rejetant la faute sur l’autre.

Un deuxième élément qu’il faut connaître du Forum, c’est son ouverture à un large public. Chaque édition réunit environ 2800 personnes, 80 intervenants, et ce deux fois par an ; l’entrée est libre et gratuite. À Paris, il existe des dizaines de salons et de manifestations commerciales ouvertes au grand public ; mais aucune qui réunisse autour de grands sujets à la fois sociaux, économiques, culturels comme l’a fait le Forum de Paris.  La vocation du Forum, c’est de s’ouvrir à tous les citoyens pour débattre des enjeux de la Méditerranée - enseignants, journalistes, étudiants, etc.

Tout cela coûte de l’argent : il faut pouvoir faire venir des intervenants de qualité [NDLR par exemple, étaient présents lors de la dernière édition Robert Malley, ancien conseiller du Président Bill Clinton, et Shaul Mofaz, ancien Chef d’état-major de l’armée israélienne, ancien Ministre de la Défense]. Or, depuis deux ans, le Forum est affecté par la coupe des subventions 2009-2010, subventions que le gouvernement français lui avait promis. On s’est engagé dans des frais qu’on ne pouvait pas couvrir. Il n’y aura donc pas d’édition 2011.

Certaines critiques dénoncent le manque de participation de la société civile à l’Union pour la Méditerranée. Le Forum de Paris représente t-il une solution parmi d’autres (via la participation à des tables rondes, la publication de fiches par les citoyens, etc.) ?

Il faut que les citoyens participent aux grands débats politiques. Ils doivent comprendre les enjeux et les positions des responsables en place. C’est la vocation du Forum d’informer les participants sur tout ce qui touche la Méditerranée et sur l’UpM en particulier après sa création en juillet 2008. 

Nous avons beaucoup cru à l’UpM au début. Nous avons organisé des projets de coopération entre villes des deux rives,  réuni des Français et des Marocains qui ont signé des accords... Si nous étions des ardents défenseurs de l’UpM, c’est parce qu’elle s’inscrivait dans les objectifs du Forum, comme l’environnement ou la circulation des hommes.

Mais la vérité, c’est que ce projet est mal conçu. À la base, c’est un projet « à la hussarde » : le président Sarkozy voulait initialement exclure tout le monde, les Espagnols – alors qu’ils sont les initiateurs du processus de Barcelone –, les Allemands – les principaux bailleurs de fonds de l’UE -…  En second lieu, l’UpM n’a pas été chaudement accueillie dans la région : les pays arabes ont conditionné sa réussite à la résolution du conflit israélo-palestinien ! Une manière d’exprimer qu’ils ne croyaient pas dans ce projet. Enfin, c’est un projet mort-né car il ne disposait pas de moyens. Le secrétaire général jordanien a démissionné [NDLR Ahmad Massa'deh, qui a quitté ses fonctions  le 26 janvier 2011]. Il a très vite compris que ça ne tenait pas debout... Les ressources financières sont insuffisantes. Quand un projet est monté dans la région, on l’attribue à l’UpM, mais l’UpM n’y est pour rien.

La dernière édition du forum de Paris portait sur le rôle des États-Unis dans la région, en particulier pour la résolution du conflit israélo-palestinien. Vu le blocage continu des négociations, n’est-il pas temps d’être déçu ?

Après son discours à Ankara, après celui du Caire, on s’est rendu compte qu’Obama s’intéressait beaucoup à cette région. Mais dans la réalité, on a vu qu’il n’a pas été capable de convaincre Natanyahu de suspendre les constructions à Jérusalem et l’expansion des colonies dans les territoires occupés, vous avez suivi l’actualité comme moi. Il n’a rien changé. Obama a échoué.

Et l’Europe ? Est-elle considérée comme une force diplomatique de second rang au Proche-Orient ?

Honnêtement, l’Europe a beaucoup fait pour le rapprochement. Vous savez, ce n’est pas un dossier facile. Nombre de ministres se sont rendus sur place, il y a eu beaucoup de subventions. Ce qui a manqué, c’est une coordination réelle avec les États-Unis, qui voulaient garder la priorité voire l’exclusivité sur ce dossier.

Même au sein du Quartet formé avec la Russie et les Nations Unies ?

On nourrissait beaucoup d’espoirs. Mais les négociateurs en place, que ce soit Bernard Kouchner [NDLR ex-ministre français des Affaires étrangères] ou Miguel Ángel Moratinos [NDLR ex-ministre espagnol des Affaires étrangères], n’avaient pas de crédibilité auprès de leurs interlocuteurs. Pour ce qui est de Kouchner, tout le monde savait qu’il n’était pas un vrai ministre des Affaires étrangères ; tout se passait à l’Elysée. Il n’a fait que reprendre son rôle « humanitaire ». De plus, le quai d’Orsay était complètement désorganisé, déjà à cette époque. Quant à Miguel Moratinos, il ne fut tout simplement pas jugé homme à pouvoir apporter des solutions au Proche-Orient – alors qu’il a de vraies convictions et de vraies compétences.

Dans une allocution radio-télévisée, le 27 février 2011, Nicolas Sarkozy a salué les révolutions dans le monde arabe. Il déclare que « le moment est venu de refonder l'Union pour la Méditerranée », et ce « à la lumière des événements considérables que nous vivons ». Qu’est-ce qui a manqué à l’UpM pour avoir un rôle dans le déroulement de ces révolutions qui touchent toute la région ?

Il a salué ces révolutions très tard. De plus, l’envoi d’un diplomate sans expérience à Tunis ne s’avéra pas un choix heureux. Il prétend relancer le projet d’UpM alors que lui-même n’y croit pas ! Il faut comprendre que les pays méditerranéens n’en sont plus là, ils n’en ont pas besoin. Le Maroc a déjà lancé de son côté un programme solaire exceptionnel. Ce pays a par ailleurs une agence entièrement dédiée aux énergies renouvelables.

Et comment voulez-vous faire une Union pour la Méditerranée alors que des pays comme le Maroc et l’Algérie ne se parlent pas, ont des frontières fermées ? Ce projet est irréel. Dans sa phase de préparation, il n’a pas réuni toutes les parties pour un travail collectif. La France a fait ce projet à la hussarde.

Un dernier mot sur les révoltes actuelles dans le monde arabe ?

Elles montrent que ceux avec qui l’on souhaitait construire l’UpM sont des dictateurs.

Vous remarquerez que dans les revendications de la jeunesse arabe, il n’y en a aucune qui soit islamiste, anti-américaine ou anti-israélienne. Les revendications portent sur la liberté d’expression, la justice, la corruption, et la vie chère.

 

Pour aller plus loin

Sur Nouvelle Europe

 

Source photo : Albert Mallet pour Nouvelle Europe

 

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