Albert Camus : le pari du patriotisme européen

Par Tanguy Séné | 30 décembre 2013

Pour citer cet article : Tanguy Séné, “Albert Camus : le pari du patriotisme européen”, Nouvelle Europe [en ligne], Lundi 30 décembre 2013, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1774, consulté le 23 mai 2017

Écrivain, résistant, intellectuel engagé, philosophe de l'absurbe : on connaît bien Albert Camus sous toutes ces étiquettes. Mais trop peu est dit sur le penseur incisif de l'Europe qu'il était devenu à l'aube de la Communauté européenne. Solidaire des réfugiés espagnols comme des dissidents d'Europe centrale et orientale, visionnaire des solidarités économiques et politiques futures et de la réunification démocratique du continent, il a aussi exprimé très nettement la possibilité d'un patriotisme européen coexistant avec tous les autres.

Entre deux guerres mondiales : retour sur une éducation européenne

Albert Camus naît en 1913 en Algérie française, où il passera son enfance et sa jeunesse dans un milieu pauvre, et ses origines le mettent déjà en prise avec la fureur de l'histoire européenne. Il vient d'une famille d'immigrés français d'Alsace sous domination allemande (doublement exilé, donc); avant même qu'il atteigne sa première année, son père fait partie des premiers soldats tués au front de la Première Guerre mondiale, en octobre 1914. Il grandit donc aux côtés de sa mère analphabète et sous l'influence bienveillante de son oncle, boucher et amateur de littérature, qui l'aide à fournir sa bibliothèque et occasionnellement à gagner de l'argent.

Sa trajectoire comme écrivain, journaliste et philosophe commence à la faveur de deux évènements marquants : sa rencontre avec l'instituteur Louis Germain à l'école communale, qui le prend sous son aile et le pousse à entrer au lycée (véritable illustration de l'ascenseur social de la IIIème République); le diagnostic de sa tuberculose qui le contraint, lui le joueur prometteur du Racing universitaire d'Alger, à abandonner peu à peu le football.

Par la suite, c'est encore la tuberculose qui l'empêche de présenter l'agrégation de philosophie après ses études à l'université d'Alger: il s'oriente donc après 1936 vers le journalisme et l'écriture, qui le feront connaître en France et dans le monde.

Homme de gauche, membre du Parti communiste algérois (PCA) de 1935 à 1937, membre puis rédacteur en chef du petit journal Alger républicain (où il dénonce l'exploitation coloniale), l'engagement de Camus dans les années 1930 est internationaliste et pacifiste. Il ne s'implique pas dans les débats intellectuels sur l'Europe à cette époque, et l'espace qui le fascine est celui de la Méditerranée (solaire, maritime, sensuelle).

L'entrée dans la Seconde Guerre mondiale puis l'Occupation bouleversent ses idéaux.

Mon pays parle au nom de l'Europe” : le défi difficile d'un patriotisme sans nationalisme

Comme Camus l'expliqua à l'université Columbia en 1946, l'entrée dans la guerre brisa les espoirs pacifistes de toute une génération, la sienne : “ils sont entrés, en effet, dans la guerre, comme on entre dans l’Enfer, s’il est vrai que l’Enfer est le reniement. Il n’aimaient ni la guerre ni la violence ; ils ont dû accepter la guerre et exercer la violence.De fait, l'écrivain entra dans la Résistance, enseignant d'abord dans un cours privé à Oran pour les élèves victimes des lois antijuives, puis devenant rédacteur en chef du journal clandestin Combat, qui devient l'organe de presse du Mouvement de libération nationale. Sous une fausse identité, il y mène une activité à haut risque (en juin 1944, l'imprimeur André Bollier et toute son équipe sont tués suite à un encerclement par la Gestapo).

Mais dans ses Lettres à un ami allemand,publiées dans diverses revues de la Résistance, il remplace peu à peu le combat d'une nation contre une autre (la France contre l'Allemagne) par la lutte de l'Europe contre le nazisme (une civilisation contre une idéologie).

Pourquoi l'Europe référence d'un résistant français ? La troisième de ses lettres montre clairement que son changement d'angle est le contrecoup et la réplique à une entreprise hitlérienne de dimension européenne (empire organisé autour de la Grande Allemagne du IIIème Reich, fait de protectorats comme la Pologne ou la Bohême-Moravie, d'États vassaux, alliés, occupés, neutres). En défendant la France libre, il défend aussi chacun des pays européens qui forment de fait une communauté de destin. Aux Allemands nazis, Camus reproche une confusion de vocabulaire : [v]ous dites Europe, mais vous pensez terre à soldats, grenier à blé, industries domestiquées, intelligence dirigée.” Il en donne une autre vision, qui ne se réduit à aucune essentialisation de l'histoire (la tradition chrétienne “n'est qu'une de celles qui ont fait l'Europe”): l'Europe est “cette terre de l'esprit où depuis vingt siècles se poursuit la plus étonnante aventure de l'esprit humain.

Mais le redimensionnement européen doit aussi éviter l'écueil de lier des idéologies à des peuples, il doit en désarmorcer les mémoires belliqueuses. Camus le souligne dans la préface italienne d'une édition d'après-guerre : “[c]e sont deux attitudes que j'oppose, non deux nations, même si, à un moment de l'histoire, ces deux nations ont pu incarner deux attitudes ennemies” - non pas donc les Français contre les Allemands, mais les Européens libres contre le nazisme. Contrairement à ce qui motive le nationalisme nazi, défendre sa patrie n'implique pas de rejeter ou dominer les autres : “j'aime trop mon pays pour être nationaliste”. Peut-être peut-on préciser cette défense d'un patriotisme non chauvin par une déclaration dans le Combatdu 29 octobre 1944 : “[l]e patriotisme n'est pas une profession […] il est une manière d'aimer son pays qui consiste à ne pas le vouloir injuste, et à le lui dire”.

Plus tard, dans des textes éclatés qui poursuivent la réflexion européenne des Lettres à un ami allemand (articles de journaux,  conférences, L'homme révolté), Camus affirmera la possible coexistence d'appartenances patriotiques - dépassement précoce de l'antagonisme nation/construction européenne. L'année même de la signature du Traité de Rome qui institue la Communauté économique européenne (1957), il répond à un journaliste qu'il croit appartenir à une patrie européenne : "Oui, j’ai conscience de cette Europe et je crois qu’elle préfigure notre avenir politique. Je le crois d’autant plus que je me sens mieux français. Personne plus que moi n’est attaché à sa province algérienne et je n’ai pas de peine cependant à me sentir inscrit dans la tradition française. J’ai donc appris, aussi naturellement qu’on apprend à respirer, que l’amour de la terre natale pouvait s’élargir sans mourir. Et finalement, c’est parce que j’aime mon pays que je me sens européen". Peu d'écrivains ont rendu avec autant de clarté ce sentiment. Médaillé de la Résistance française qui avait vécu l'époque des nationalismes exacerbés, Camus ne voyait pourtant pas l'attachement à la terre natale s'éroder au contact de nouvelles solidarités transnationales. Pour lui, l'Europe était “[s]a plus grande patrie”, sans être la seule.

 

S'engager par delà les frontières : l'intellectuel désabusé

Dès la fin de la Seconde Guerre mondiale, Camus pressent que l'ordre géopolitique mondial ne sera plus le même pour une France et une Europe ravagées. Dans l'article “Remarques sur la politique internationale” qui paraît dans Renaissances en mai 1945, après une rencontre avec le fédéraliste Altiero Spinelli, il fait le constat que la France n'est plus une grande puissance dans le monde des blocs de la guerre froide; l'Europe est confrontée à des camps idéologiques et des superpuissances dont l'envergure la dépasse.

Le diagnostic est simple : “La France est solidaire de l’Europe, quoi qu’elle fasse et quoi qu’elle veuille. Elle l’a été dans la souffrance, elle l’est dans son économie, elle le sera dans son destin. La France a une tâche européenne qu’elle ne peut éluder". Quant au continent, Camus remarque son interdépendance économique croissante et envisage déjà une “fédération économique de l'Europe(il faudra attendre notre actualité post-crise financière pour la voir naître !), prélude possible à une “fédération politique” (ébauchée seulement depuis le traité de Maastricht de 1992). La conscience d'un nouveau monde multipolaire où les pays européens perdraient le monopole de l'histoire est donc très tôt présente dans son discours.

Cependant, la marque de Camus dans les débats de son époque porte moins sur la construction européenne que sur la conscience morale commune d'un continent. Il meurt dans un accident de voiture en 1960, deux ans après la création de la Communauté économique européenne, neuf ans après celle de la Communauté européenne du charbon et de l'acier; il ne connaît que l'Europe des Six. En revanche, c'est comme intellectuel engagé qu'il prend cause pour les républicains espagnols et les insurgés du bloc de l'Est.

Ses prises de position sont singulièrement courageuses au temps des “guerres culturelles” (Tony Judt) qui marquent les années 1950. Doctrine du containmentdu président américain Truman contre doctrine Jdanov du pouvoir soviétique, le monde politique est clivé entre deux camps irréconciliables. Les intellectuels progressistes occidentaux se rallient largement au communisme, et notamment en France (Eluard vantait en octobre 1948 aux Hongrois l'avenir radieux de leur pays, Sartre professait encore en 1963 les mérites du socialisme réel à des étudiants tchèques, probablement médusés). Homme de gauche contestant la violence justifée par un méta-récit (la Révolution, le Progrès, l'Histoire), Camus se retrouve doublement isolé (lui qui était déjà marginalisé dans les cercles intellectuels parisiens pour son absence de parcours élitiste : ni normalien, ni agrégé). Son essai majeur, L'homme révolté, est ainsi démoli par la critique de gauche à sa parution en 1951 : Camus critique la justification de la violence par les fins universelles de l'idéologie révolutionnaire (et soviétique); Sartre endosse le rôle de professeur et le taxe d'incompétence philosophique aussi bien que de manque de réalisme.

Mais Camus poursuit son engagement politique européen malgré sa mise à l'écart. Il fait partie des très rares progressistes qui protestent contre la répression de l'insurrection hongroise de 1956 par l'Armée rouge. La même année, il s'était déjà élevé contre l'émeute de Poznan (Pologne), où une grêve des travailleurs est écrasée par les militaires polonais. Il le fait avec la même vigueur qu'il conteste le fascisme espagnol, ennemi évident de l'intelligentsia parisienne (il démissionne de son poste de conseiller culturel à l'UNESCO pour protester contre l'entrée de l'Espagne franquiste dans cette institution, reverse une partie de son Prix Nobel de 1957 aux réfugiés espagnols de France). Dans un hommage à un résistant espagnol, il rappelle qu'au nom de causes réputées supérieures, “on a vu naître cette espèce si particulière à notre temps : l’intellectuel dur, prêt à justifier toutes les terreurs au nom du seul réalisme”, en Espagne comme à l'Est. Que ce soit une dictature fasciste ou des totalitarismes soviétiques, Camus condamne toutes les violences, là où de nombreux intellectuels légitimaient celles qui servaient à atteindre des idéaux légitimes.

Le meilleur homme de France” (Hannah Arendt)

Il faut rappeler ce qui a éveillé très tôt cette conscience politique singulière, pétrie de défiance à l'égard de grands systèmes philosophiques : Camus faisait partie de cette “intelligentsia déplacée du XXème siècle” (Tony Judt).

Dire cela, c'est dire que Camus avait rencontré et correspondu avec des intellectuels qui vivaient un exil double, géographique et intellectuel : le romancier autrichien Koestler, l'écrivain polonais Czesław Miłosz, la philosophe Hannah Arendt, ou encore Joseph Czapski, un des très rares officers polonais qui échappa aux massacres d'officiers polonais par l'URSS durant la Seconde Guerre mondiale et révéla dès 1947 le massacre de Katyn (l'assassinat de milliers de membres de l'élite polonaise par la police soviétique en 1940). Eux aussi soulevaient des opinions trop dérangeantes pour leur époque (comme Arendt qui rangeait les régimes nazi et staliniste sous la même catégorie de totalitarisme). Camus fut l'un des seuls à les écouter à leur venue à Paris. En retour, ceux-là firent partie des rares à le défendre contre le reste de l'intelligentsia progressiste française (par exemple, Czapski et Arendt lui envoyèrent des lettres de soutien lors de la parution de L'homme révolté).

La fraternité intellectuelle qui se créa autour de la personne de Camus en Europe, Miłosz la résume dans une éloge funèbre de 1960 : contrairement à la plupart des intellectuels français et leur foi dans les idées générales”, Camus avait le courage de dire des choses élémentaires”.

C'est peut-être ainsi qu'on doit mieux se remémorer Camus : comme penseur européen qui plaçait les solidarités non dogmatiques avant les théories politiques et philosophiques ; comme celui qui cassait sa propre réputation en affirmant : “[j]e ne suis pas un philosophe. Je ne crois pas assez à la raison pour croire à un système".

Pour aller plus loin

A lire:

  • CAMUS, A. (2008), Oeuvres complètes, IV, 1957-1959Paris: Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade
  • CAMUS, A. (1965), Essais, Paris: Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade
  • CAMUS, A. (1951), L'Homme révolté, Paris: Gallimard
  • CAMUS, A. (1948), Lettres à un ami allemand, Paris: Gallimard
  • GUÉRIN, J. (2009), Dictionnaire Albert Camus, Paris: Robert Laffon
  • JUDT, T. (2010), Postwar, A History of Europe since 1945, New York: Vintage
  • JUDT, T. (1998), The burden of responsability: Blum, Camus, Aron, and the French twentieth century, Chicago: Chicago University Press

Source image: Albert Camus in 1957, par Tobert Edwards, sur wikimedia commons.

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